La Cigale et le FMI

Comme chacun sait, les Fables de La Fontaine étaient souvent à double-sens.

J'ai retrouvé dans les tiroirs d'un vieux meuble corrézien une lettre envoyée par un familier de Jean de La Fontaine à une amie éloignée de la Cour par son père pour des raisons d'ordre public.

Cette lettre me semble de nature à renouveler la signification de la célèbre fable "La Cigale et la Fourmi", faisant apparaître une préfiguration, quasi divinatoire chez Jean de la Fontaine, des merveilles du capitalisme financier de l'ère néo-libérale.

C'est pourquoi j'en communique copie aux abonnés de Médiapart.

"Très Chère amie éloignée,

Vous ne pouvez imaginer combien nous maudissons votre père qui nous a privé de votre présence, sous le prétexte d'une inutile bienséance. Nous étions hier quelques-uns réunis seulement pour nous plaindre de votre absence. Nous ne parvenons pas à imaginer ce que vous pouvez faire parmi les moutons et les poules. Il y a bien Florine qui prétend que vous avez trouvé au confessional de votre baronnie une oreille qui ne se contente pas d'écouter. Mais nous ne voulons rien croire d'une telle infamie, car chacun d'entre nous s'en tient à votre promesse de garder pour lui seul les sentiments éperdus que vous savez généreusement prodiguer, de la manière de le Poète dira sans doute un jour: "Chacun en a sa part, mais tous l'ont tout entier".

Dans l'attente de votre retour, il faut que je vous donne les dernières nouvelles de la Cour. Nul doute que la rumeur vous a déjà donné à entendre la nouvelle Fable de ce pauvre Jean, mais il faut que je vous en découvre les dessous, qu'hier soir sans détour Dominique et Christine nous on narré sans voiles.

Tout est parti d’un défi que notre aimable souverain et 7 autres grands souverains leur ont lancé. Cela se passait en Suisse entre deux compétitions de traîneaux et pendant une goinfrée de fondue aux trois gruyères.

Notre monarque prétendit qu’il produisait dans son école d’économie des jeunes gens si brillants qu’ils pouvaient trouver de l’argent là où il n’y en avait pas et le faire rentrer à flots continus dans les caisses des banquiers qui finançaient les plaisirs publics et privés des huit souverains.

L’impératrice sa voisine lui dit qu’elle prenait le défi que les petits génies des Hautes Etudes Royales de Finances ne parviendraient pas à tirer UN millions d’écus de la Cigalie avant le prochain Noël.

Leurs six compères se déclarèrent témoins du pari et l’on convint que le vainqueur festoierait la compagnie, aux frais de ses sujets, dans le restaurant fastueux récemment confisqué au surintendant Fouquet, qu’on avait surpris à distribuer des friandises périmées à des vagabonds.

Des trois nuits de ripailles qui suivirent nul communiqué ne sortit, car le jeu devait être conduit à l’insu des populaces.

De retour à la cour, le Royal Soleil qui nous éclaire fit convoquer discrètement Dominique et Christine, sortis majors à un an d’intervalle de la prestigieuse école royale d'économie et administration.

Le Soleil remplit sa chaise percée à la satisfaction des médecins tandis que le Cardinal-Ministre exposa à nos jeunes amis leur mission.

La Cigalie était une contrée extrêmement heureuse où il était à la mode de passer ses vacances quand on était bien né, qu’on avait de la fortune et qu’on prenait plaisir à ne rien faire d’autre que se goinfrer, bailler aux concerts et lutiner les dots.

Curieusement la Cigalie ne maniait pas les écus, mais seulement une ancienne monnaie dont seuls les cigaliens savaient prononcer le nom, un mot qui évoquait tout à la fois les drakkars et les vieux almanachs.

Autant dire que c’est à peine si on y connaissait le vrai argent. L’on s’y jugeait fortuné quand on avait un morceau de fromage, une jatte de lait de brebis, quelques olives et une cuisine suffisamment vaste pour y accueillir des amis et chanter des airs mélancoliques.

C’est de ce pays que Dominique et Christine devaient faire couler un flot continu d’écus sonnants et trébuchants pour remplir l’escarcelle de notre Roi, lui faire gagner son pari et permettre aux excellences les festivités jurées. S’ils y parvenaient, leur fortune était faite et ils seraient à vie, eux et leurs descendants, exemptés de tout impôt ou taxe. S’ils échouaient, on les enverrait en Alsace représenter la France dans la discussion avec la Galicie et la cité de Gênes de la taille des filets de pêche, dont on avait convenu qu’elle serait, cette discussion, assez longue pour accompagner les experts s’y appliquant jusqu’à la tombe, et au-delà.

Malgré cette menace terrible, Christine et Dominique acceptèrent la mission et reçurent un sauf-conduit global pour toutes leurs actions et le droit de tirer librement les fonds qu’il leur fallait d’une taxe spéciale prélevée sur le fumier de cheval de trait.

Aussitôt ils envoyèrent en Cigalie une armée de notaires, fourmis infatigables, qui montrèrent aux Cigaliens l’impérieuse nécessité de moderniser leur pays, de pasteuriser le lait de brebis, de construire des routes aptes à faire se croiser deux rangées de carrosses, d’ouvrir des banques, de mettre les poissons dans des boîtes en fer et mille autres inventions indispensables pour mettre leur pays « aux normes internationales élémentaires d’hygiène et de bienséance ». On leur apprit à pêcher avec d’immenses filets, tout en rejetant à la mer les prises impropres au commerce qu’ils avaient jusqu’ici l’habitude de détourner à leur profit personnel pour faire de la soupe.

Le sourire aux lèvres et les tiroirs bien rangés ces notaires vêtus de noirs, à la taille de guêpe et aux antennes sensibles firent leur affaire de fournir aux Cigaliens, sous forme de prêts libellés en écus et à des taux avantageux les finances nécessaires à d’immenses chantiers. Quand ils passaient dans une masure ils ne manquaient jamais d’en faire débarrasser les peintures grossières et les marbres démesurés pour les entreposer dans de vastes en hangar et les vendre ensuite, par privilège royal, aux antiquaires tenant échoppe devant les palais princiers.

La Cigalie se couvrit de poussière, tout enfant ou vieillard s’y mit à l’ouvrage, et bientôt nul ne sût plus pourquoi il s’échinait à travailler sauf qu’il fallait bien qu’il le fit pour payer les emprunts faits pour commencer les chantiers.On discutait si c’était les travaux d’Hercule ou le supplice de Prométhée.

Toute l’Europe débattait si les Cigaliens payaient enfin le prix de leur insouciance passée ou déjà des droits sur les soins coûteux induits par les innombrables maladies qu’ils contractaient au travail. À force de labeur, ils devenaient si sales et si malsains qu’on se demanda s’il ne fallait rendre impénétrables les frontières qui séparaient d’eux les citoyens honnêtes et bien-portants des huit empires et Royaumes Libéraux. On leur interdit l’usage local des écus, pour éviter qu’ils n’en gardent par devers eux au lieu de les verser aux noirs notaires.

L’argent se déversait continûment dans les caisses de la banque créée par Christine et Dominique et qu’ils avaient appelé Formoid Medicals Incorporated, ce qui qui leur semblait symboliser le travail inlassable des commis qui portaient vers les coffres, écus par écus, les millions promis au souverain et que les Cigaliens extrayaient de leur terre et de la mer qu’ils aimaient tant jusqu’ici, à la sueur de leur front. Dans les rues cigaliennes des bannières proclamaient :

« Travaillez, prenez de la peine, c’est le FMI qui manque le moins ! »

Enfin Noël vint et le Roi-Soleil offrit chez le superintendant Fouquet un festin qui dura trois neuvaines. On y fit monter sur scène des Cigaliens. Ceux-ci voulaient chanter, mais on n’avait pas envie d’entendre encore leurs complaintes nostalgiques car il n’y avait plus de vacances en Cigalie et on leur ordonna de plutôt danser.

C’est tout cela que notre ami Jean voulait raconter pour la plus grande gloire de notre souverain, mais avant qu’il n’écrive son ode Dominique tomba en disgrâce pour avoir eu des démêlés avec une domestique d’origine mauresque et Christine fit de même pour avoir proclamé publiquement un goût pour les nourrissons qu’on élève sur les rives du fleuve Niger. Aussi dut-il se contenter d’écrire cette histoire à demi-mots.  Elle fut connue sous le titre qui vous est parvenu de « La Cigale et la Fourmi », alors qu’il s’agissait d’une geste d’envergure dont le titre fier proclamait :

« La victoire de l’indomptable FMI sur les tristes Cigaliens ».

Si je vous ai narré cette histoire c’est dans l’espoir de vous faire revenir à la Cour, où, vous le voyez, on sait encore s’amuser. C’est aussi pour que vous en cachiez quelques exemplaires en un lieu discret de votre château pour qu’elle soit un jour retrouvée et que l’on rende justice au génie de Dominique et Christine comme au talent de Jean.

Votre affectionné,

Illisible

 

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