La casse du siècle

Entrepreneure, je m’oppose à la Loi Travail

 

L’attaque frontale contre le Code du Travail suscite aujourd’hui une réaction massive qui pourrait être enviée par les futurs déchus de nationalité, les actuels déchus du droit de vivre dignement après avoir fuit la misère et nous autres déchus des libertés individuelles, sacrifiées sur l’autel de la sécurité collective.  C’est que nous avons vraiment touché le fond. Ou plutôt, la guerre qui ne disait pas son nom a enfin montré son vrai visage.

D’un côté, les entrepreneurs courageux qui prennent des risques. De l’autre, le peuple salarié qui les brise dans leur élan par le simple fait de revendiquer timidement son existence.

Voilà donc le gouvernement qui vole à mon secours. Merci, patron !

Lorsque je me suis lancée dans la création de ma propre entreprise, j’ai parfois été félicitée pour mon courage. Pourtant, je ne suis jamais parvenue à comprendre à quel moment cette noble vertu entrait en jeu dans mon cas. Si la créativité qui pousse les uns à se lancer dans l’inconnu pour donner vie à une idée jugée belle ou séduisante n’est pas rare, nous autres créons nos sociétés pour nous arracher de l’emprise du monde du travail actuel, fortement hiérarchisé et rarement juste envers les employés et leurs différents horizons, un monde où la marge d’action personnelle se situe invariablement dans le tunnel étroit des décisions prises en haut. Ce choix est donc celui du moindre mal, rien de courageux en somme.

Le courage d’un importateur-grossiste comme moi se résume à vendre sa marchandise aux clients en espérant que la conjoncture économique ne l’écrasera pas avant l’heure et, éventuellement, en faisant des entorses à sa conscience, car il sait qu’il participe à la destruction écologique de la planète et que, parfois, cette idée lui pèse vraiment.

Le courage d’un agriculteur se résume à produire toujours plus de nourriture en déversant sa rage sur les administrations incapables de le protéger de la voracité des centrales d’achat. À l’exception, bien sûr, de quelques courageux pour qui l’idée de détruire le sol qui les nourrit est véritablement insupportable.

Le courage d’un cordonnier ou d’un boulanger du coin se résume à réparer les chaussures de ses clients ou à leur vendre du pain, tout en sachant que les chaussures et le pain sont des besoins simplement éternels.

Le courage des grandes entreprises industrielles, lui, s’exprime par la fuite délocalisatrice ou destructrice pure d’emplois et, par là même, du tissu social qui alimente la vitalité économique du pays et fait vivre l’importateur-grossiste, l’agriculteur, le cordonnier et le boulanger.

L’entrepreneur n’est pas un Prométhée qui sacrifie son foie à l’Aigle du Caucase pour offrir à son pays des millions d’emplois. Il se veut maître de son destin, mais oublie parfois que ce destin est indissociable de celui des autres – acheteurs de ses lots, de ses produits agricoles, de son savoir de cordonnier ou de son pain – et que quand ce destin s’assombrit comme aujourd’hui, l’obscurité s’abat sur tous.

On nous dit que l’entrepreneur est courageux, car il prend des risques. Or, le principal risque qu’il prend est celui de se retrouver dans le même bateau que les salariés et de devoir chercher un travail, alors qu’il cherchait la liberté. On nous rappelle qu’à tout moment, il peut perdre ce dans quoi il s’est tant investi. Les salariés de Goodyear qui ont donné des années de leur vie à une entreprise pour laquelle ils se sont battus jusqu’au dernier souffle ne disent pas autre chose.

Le monde du travail dans l’économie néo-libérale s’apparente étrangement à celui instauré par l’Union soviétique au moment où elle a décidé de tourner le dos à l’émancipation marxiste. Comme en URSS, il est structuré de haut en bas. Comme en URSS, il broie l’initiative individuelle dans la machine managériale. Mais l’univers néo-libéral réussit un tour de passe-passe particulièrement pervers – là où l’URSS effaçait tant l’initiative que la responsabilité individuelles au profit d’un objectif collectif décidé au sommet, le capitalisme moderne refuse la pleine participation des salariés à la vie de leur entreprise tout en les accablant de la responsabilité la plus totale – celle d’être les seuls à payer pour les errements, volontaires ou pas, de leur direction. Là où l’Union soviétique n’exprimait sa violence répressive que dans la sphère idéologique – le pays interdisait purement et simplement le licenciement, mais pouvait éliminer physiquement l’individualité politique - la cruelle machine néolibérale, qui érige l’individualisme en vertu absolue, tue l’individu en tant que force productive pour en faire un soldat de la productivité au service du capital. Les jeunes d’aujourd’hui sont sommés à avoir envie de devenir milliardaires – il faut quand même des happy few -  car, désormais, la seule fonction de l’humain est de nourrir les milliards de son propre sang. Voilà donc Prométhée-ouvrier, voleur du feu sacré qui, jour après jour, donne son foie à l’Aigle de la Finance. Parlons donc du courage…

Le gouvernement et le Medef m’expliquent que si je ne parviens pas à embaucher, c’est parce que je ne pourrai licencier demain – tragédie à laquelle il faut répondre pas l’élimination méthodique de tout ce qui pourrait me freiner. Seulement, pour embaucher, il faut déjà que mon bolide accélère. Or, il est coincé dans un embouteillage général, le carburant vient à manquer et l’autoroute même se dégrade à vue d’œil. Car aujourd’hui, plutôt qu’investir dans les infrastructures durables au service de tous, on préfère donner la main au secteur financier, bien connu pour son sens de discernement l’incitant à gonfler des bulles de savon de dimension planétaire et pour son calme stoïque se traduisant par des paniques boursières à tout va, qui préfère investir dans la seule certitude actuelle – celle du démantèlement et des délocalisations. Take the money and run, un vrai projet de société. Ce n’est pas la peur des prud'hommes qui me freine, monsieur Gattaz. Ce qui me freine est votre chantage aux licenciements, car ma survie dépend de ceux qui pourraient céder à l’envie d’acheter mes produits une fois qu’ils ont payé leurs factures, leurs produits agricoles, leurs chaussures et leur pain.

Faut-il, pour autant, protéger le Code du Travail actuel contre vents et marées ? J’avoue honnêtement que je ne le pense pas et ce, pour des raisons, pardonnez-moi cette prétention, philosophiques. Pour la petite patronne que je suis, notre Code du Travail cristallise une dichotomie qui ne me fait guère plaisir. Car ce terme qui me désigne me hérisse franchement le poil. Le Code du Travail me situe d’un côté de la barricade, le salariat de l’autre et les prud’hommes au milieu pour négocier la trêve quand la bataille a déjà fait trop de morts.  

Si l’on veut apaiser et dynamiser l’esprit d’entreprise et encourager un maximum de citoyens à entreprendre, il est indispensable d’associer les salariés à la propriété de leurs structures productives, car c’est le seul moyen de garantir une adhésion à long terme à un projet collectif d’avenir, tant à l’échelle d’une entreprise qu’à celle du pays. Un véritable projet qui remplace le repli « protectionniste » visant uniquement à protéger l’actionnariat des grandes entreprises ou à permettre aux PME-PMI de survivre en dégraissant au maximum et en attendant que la tempête passe. Pour en finir avec les licenciements, économiques ou boursiers, il faut en finir avec nous, les patrons.

 

 

 

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