Identité heureuse

Tenez bon, camarades, le bonheur n’est plus très loin, l’avenir radieux est en marche et vous allez l’aimer, car il sera extrême. Roulette russe, mesdames et messieurs : pour votre grand plaisir, la NRA est en promo !

 

Mais je m’emporte, pardonnez-moi. L’heure est à la misère, et mon humour scabreux n’est pas de mise. Je m’écarte dangereusement de la pensée inique, ce n’est pas bien.

 

Car voyez-vous, en cette période d’extrémismes en tous genres, nous sommes sommés de suivre, à la télévision et à l’Assemblée nationale (par souci d’économie d’énergie, les avis éclairés ne sont pas convoqués au rendez-vous de l’histoire), la préférence assumée des grands acteurs économiques et des petits comédiens politiques pour l’un des deux extrêmes. Adultes réfléchis, nous sommes tous conscients que le statut quo « ni chaud ni froid » ne peut durer longtemps, alors il faut choisir. Face aux incertitudes de notre quotidien turbulent, rythmé par les explosions spéculatives des bulles spectaculaires (oui oui, le peuple addict à l’opium exige du fun), cela demande une organisation méticuleuse et, parfois, musclée par un 49+3 (à peu près l’âge moyen de nos élus).

 

Exit - sans fumée et sans feu - la lutte des classes, une ineptie échafaudée par ce cinglé profiteur de Marx qui pondit son hallucination contagieuse alors qu’il vivait aux crochets d’un autre enragé, Engels, un féministe anti-mariage. Recette : toute une classe est effacée de l’espace médiatique et passée en perte comptable par une opération de déplacement forcé de l’économie productive vers cette nouvelle forme de servitude que sont les services. Un déplacement diffus dans le temps, mais somme toute parfaitement dictatorial, la moustache de Staline étant ici remplacée par la cravate obligatoire de l’oligarchie boursière, rigueureusement épaulée par la technocratie catéchisée encaissant des embonpoints dégarnis. Attention, ils savent s’amuser - dans leur passion singulière pour la techno, ils apprécient sans doute l’acide.

 

Exit l’aliénation : grâce à la fibre merveilleuse et aux raccordements transatlantiques, nous sommes tous connectés !  Mais, pénurie hospitalière oblige, pour protéger notre bastion technocratique, les aliens illégaux sont priés de bien vouloir se noyer dans la Méditerranée. Nos cimetières sont pleins, on ne peut pas accueillir tous les cadavres du monde.

 

Exit l’éducation : par la petite porte de l’élémentaire ou par la grande porte universitaire, personne n’est épargné, car l’épargne tue la consommation. Le savoir ne fait pas partie des cinq fruits et légumes à consommer obligatoirement chaque jour. Rappelez-vous cette scène savoureuse de Matrix qui reprend la strophe visionnaire du poète anglais Thomas Gray : where ignorance is bliss, 'Tis folly to be wise. Et nous ne sommes pas fous, vous savez !

 

La langue de bois s’est déliée, alors n’ayons pas peur des mots : la collaboration feutrée de la classe dirigeante avec l’extrême-droite est en marche depuis belle lurette. La presse qui accorde un temps d’audience inédit au Front national pour ce qui constitue désormais l’unique raison d’État - le chiffre - accepte tacitement l’idée que gagner de l’argent grâce aux discours d’extrême-droite n’a rien d’anormal. Le Pen, Zemmour et consorts sont les grands invités de notre journal quotidien. Le peu d’espace médiatique accordé aux mouvements « radicaux » de gauche (il faudra un jour m’expliquer ce que Syriza ou Podemos ont de si radical, si l’on remet l’échiquier politique à sa place historique par rapport à la déformation optico-mentale opérée depuis l’arrivée de la droite décomplexée au pouvoir) prouve que le choix des patrons financiers et industriels de la presse est fait archi-fait.

 

Quand, après avoir conquis les esprits, la droite extrême se sera confortablement installée au pouvoir et dirigera, sans faire trop de remous dans le monde économique, le pays, voire, le continent européen, vers une démission toujours plus assumée - car les nobles notions de mission ou de vision sont tout simplement ringardes dans notre monde débarrassé de ses derniers complexes intellectuels – nous pourrons enfin nous mettre à notre aise dans nos fauteuils IKEA à nous tourner les pouces devant le flux de non-information en continu en mangeant notre steak moléculaire fait de bêtabloquants, d’hormones et d’antibiotiques, éléments nécessaires à notre nouvel organihilisme. Et là, enfin, nous vivrons l’identité heureuse et radieuse, car aveugle et ignare.

 

Mais je m’emporte, pardonnez-moi. J’oublie, en effet, un détail de taille.

La moto de Varoufakis et le jean d’Iglesias, d’un côté, et la cravate euro-excentrique, de l’autre, sont aujourd’hui devenus des synonymes tout frostiens de feu et de glace, de démocratie et d’exclusion, et surtout, de jeunesse et de sénilité (vous m’accorderez que pour oublier l’effacement de la dette allemande par les Grecs, il faut avoir quelques soucis de mémoire). À la croisée des chemins qui semblent aujourd’hui tous deux mener la Grèce et l’Europe au cataclysme, nombreux sont les jeunes qui, comme les 61% des Ulysses, penchent pour les flammes. Alors, je vous demande solennellement : êtes-vous tous équipés d’une alarme incendie ?

 

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