Les femmes colombiennes écrivent-elles?

Un événement de l’année France-Colombie soulève une très vive contestation ces jours-ci. En Colombie, les féministes, les écrivains, le monde des lettres sont très remontés contre les organisateurs (dont les plus visibles sont l’Ambassade de Colombie en France, le Ministère des Affaires Etrangères de France et la Bibliothèque Nationale de France).

La raison ? L’annonce de la tenue, le 15 novembre 2017, d’une rencontre à la Bibliothèque de l’Arsenal sur la littérature colombienne… à laquelle n’ont été invités que des écrivains hommes ! La contestation est d’autant plus grande qu’il y a récidive. En effet, il y a 10 ans, la France invitait (à nouveau, via les circuits officiels de la culture colombienne), dans le cadre d’une autre rencontre littéraire, des écrivains colombiens... dix auteurs hommes avaient alors été choisis.

A présent, cent femmes écrivains ont rappelé dans un manifeste que OUI, il y a des femmes dans la littérature. Leur voix a été reprise par les principaux média. Parmi les invités hommes, certains se sont décommandés –racontant, au passage, la très grande dose d’improvisation et de flou entourant les manifestations de l’Année France-Colombie.

Je veux ici rappeler que non seulement il y a beaucoup de femmes colombiennes qui écrivent de la poésie, des romans, des essais, ce que l’on appelle « la littérature ». Il y a également des femmes dans les sciences sociales, et elles produisent des œuvres de grande qualité. J’avais écrit moi-même une notice pour le Dictionnaire des Créatrices (dirigé par Antoinette Fouque) sur les femmes sociologues colombiennes. Cette notice a été publiée en 2009. Je la retranscris ici.

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Femmes sociologues précurseures en Colombie
Par Olga L. Gonzalez

Dans l’univers masculin des débuts des sciences sociales colombiennes, l’œuvre d’une femme éclate de manière exceptionnelle : doña Soledad Acosta de Samper (1833-1913), connue comme romancière, fut également auteure d’essais sur la société colombienne de son temps.

 Il faudra attendre la fondation des premières facultés de sociologie pour voir la consolidation d’un groupe de femmes exerçant le métier de manière professionnelle. Virginia Gutiérrez de Pineda (1922-1999) fait figure ici d’avant-garde. Cette remarquable chercheure et enseignante fut la seule femme à participer à la fondation de la première Faculté de sociologie en Colombie (à l’Universidad Nacional, en 1959), laquelle allait devenir le véritable vivier des futures générations de sociologues. Son travail se situe à la croisée de plusieurs disciplines en sciences sociales (anthropologie, sociologie et histoire). Elle est l’auteure d’importants ouvrages sur la médecine populaire en Colombie (Medicina tradicional de Colombia; el triple legado) et de plusieurs ouvrages classiques sur la famille, comme Familia y cultura en Colombia.

Dans les années 1960, plusieurs universités catholiques allaient créer des facultés de sociologie en suivant les directives de l’encyclique papale « Mater et Magistra ». María Cristina Salazar (1931-2006), la première femme colombienne ayant obtenu le diplôme de sociologue aux États-Unis, essaya de développer sa discipline chez les jésuites de l’Universidad Javeriana. Rapidement elle dut partir à l’université publique, où elle mena de nombreuses recherches suivant la méthode de la recherche-action-participation introduite par son mari, Orlando Fals Borda, un autre co-fondateur de la Faculté de Sociologie de l’Universidad Nacional. Liée à la Faculté de Travail Social, les travaux les plus importants de cette chercheuse qui fut emprisonnée durant les années de répression du gouvernement Turbay, sous des accusations de complicité avec la guérilla M19, concernent les inégalités sociales et l’exploitation des enfants.

C’est dans cette Faculté de sociologie de la Nacional des années 1960, animée également par Camilo Torres (1929-1966), prêtre et futur guerillero, que la plupart des femmes sociologues se formèrent, menèrent leurs premières recherches, puis travaillèrent en tant qu’enseignantes, souvent après quelques années de formation à l’étranger.

Le parcours de Magdalena Leon (née en 1939) est emblématique de cette génération : formée à la Faculté de Sociologie, elle réalise un Master aux États-Unis dans les années 60, où elle découvre la question des droits civiques et les débats féministes passionnés. Désormais, elle intégrera la variable de « sexe » à celle de « classe », qui jusqu’alors dominait les analyses. Dès son retour en Colombie, elle mène des recherches sur les conditions des femmes. Son premier travail d’envergure, en 1981, porte sur un sujet peu étudié en Amérique latine, l’emploi domestique des femmes et les conditions pour le transformer. Par la suite, elle participe à la création des programmes académiques autour des problématiques de genre et du développement. Son livre Género, propiedad y empoderamiento: tierra, Estado y mercado en América Latina (2000), co-écrit avec Carmen Diana Deere (économiste états-unienne) et traitant de l’accès des femmes à la terre, reste un ouvrage de référence.

Chez cette première génération de sociologues, la question de la situation des femmes en Colombie ne resta pas un simple thème de recherche mais entraina des positionnements politiques et un rapprochement avec les mouvements sociaux. Le parcours et le travail de Norma Villarreal (née en 1943) en sont la manifestation éloquente : c’est en tant que sociologue professionnelle auprès des institutions colombiennes pour la réforme agraire qu’elle découvre les conditions d’extrême inégalité vécues par les femmes rurales. Désormais elle articulera ses élaborations théoriques dans la perspective d’aider à développer les mouvements des femmes, avec lesquels elle travaille de près (Unión de Ciudadanas de Colombia, Asociación nacional de mujeres campesinas indígenas y negras de Colombia), ou dans le but d’intervenir dans la sphère politique (ainsi, en 1974 elle rédige des rapports d’experte en soutien au divorce ; en 1991, elle participe aux élections de l’Assemblée Constituante avec le Movimiento de Mujeres). Parmi ses plus importantes publications figure Historia genero y Política, Movimientos de Mujeres y Participación Política en Colombia 1930-1991, co-écrit avec Lola Luna (1994).

Parmi les autres femmes sociologues colombiennes dont les travaux ont ouvert des pistes de réflexion, nous citerons Ana Rico (née en 1942), auteurs de travaux précurseurs sur les mères célibataires et sur la violence au sein de la famille ; Anita Weiss de Belacazar (née en 1944), référence obligée en sociologie du travail et auteur de La empresa colombiana entre la tecnocracia y la participación: del taylorismo a la calidad total (1994) ; María Teresa Findji (née en 1939), spécialiste du peuple Paez (communauté indienne des Andes) et co-auteure, avec Jose Maria Rojas, du livre fondateur de la socio-anthropologie colombienne Territorio, economia y sociedad Paez (1985) ; Elsy Bonilla (née en 1942), auteur d’ouvrages remarqués sur la transition démographique et les changements de la famille.

Bibliographie (ouvrages cités et livres plus représentatifs) :

Virginia Gutiérrez de Pineda

  • Medicina tradicional de Colombia; el triple legado, Universidad Nacional de Colombia, Bogotá, 1985, 2 vols. (310 p. et 184 p.)
  • Familia y cultura en Colombia, Tercer Mundo - Facultad de Sociología, Universidad Nacional, Bogotá, 1968, 415 págs.

María Cristina Salazar

  • Los condenados del tabaco: los aparceros en Boyacá, Tercer Mundo, Bogotá, 1982, 157 p.
  • Los esclavos invisibles: autoritarismo, explotación y derechos de los niños en América Latina, Universidad Pedagógica y Tecnológica de Colombia, Tunja, 2006, 203 p.

Magdalena León

  • avec Carmen Diana Deere Género, propiedad y empoderamiento: tierra, Estado y mercado en América Latina, Tercer Mundo et Facultad de Ciencias Humanas Universidad Nacional, Bogota, 2000, 502 p.
  • Avec Jimena Holguin, Acción afirmativa: hacia democracias inclusivas, Fundación Equitas, Santiago de Chile, 2005, 269 p.
  • (éditeure), Poder y empoderamientos de las mujeres, Tercer Mundo, Bogota, 1997, 245 p.

Norma Villarreal

  • avec Lola Luna, Historia, género y política: movimientos de mujeres y participación política en Colombia 1930-1991, Seminario Interdisciplinar Mujeres y sociedad; Comisión Interministerial de Ciencia y Tecnología CICYT Barcelona, 1994, 205 p.
  • (co-éditeure), Cartografia de la esperanza: Iniciativas de resistencia pacifica desde las mujeres, Ecomujer, Editorial Presencia. Bogotá, 2006, 296 p.

Ana Rico

  • Calidad y equidad en el aula: una mirada desde el género, Universidad Javeriana – IDEP. Bogotá, Javegraf, 2002, 149 p.
  • Jefatura, informalidad y supervivencia de las mujeres urbanas en Colombia, Universidad Javeriana, Javegraf, Bogotá, 1999, 233 p.

Anita Weiss de Belacazar

  • La empresa colombiana entre la tecnocracia y la participación: del taylorismo a la calidad total, Universidad Nacional de Colombia, Bogota, 1994, 208 p.

María Teresa Findji 

  • Territorio, economia y sociedad Paez, Universidad del Valle, 1985, 309 p.

Elsy Bonilla

  • Dans Carmen Elisa Flórez N. (auteur principal), avec Rafael Echeverri P, La transición demográfica en Colombia: efectos en la formación de la familia, Ediciones Uniandes, Bogota, 1990, 242 p. 
  • (Editeure), Mujer y familia en Colombia, Plaza y Janés, Bogotá, 1985, 310 p. 

 

 

 

 

 

 

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