Acclimatation violente du virus en Colombie

Le coronavirus est un révélateur des profondes fractures de nos sociétés. C'est le cas aussi en Colombie, où la gestion erratique de la pandémie sera aggravée par la liste de problèmes non résolus : violences, inégalités, privatisation de la santé, précarité des professionnels... S'ajoute, en plus, le soutien à l'ingérence belliqueuse des Etats-Unis au Venezuela.

La "société civile connectée" force les autorités à réagir

En Colombie, le premier cas de Covid 19 détecté date du 6 mars, et le premier décès du 21 mars. Comme dans la plupart des pays d’Amérique latine, les mesures de distanciation sociale ont été prises tôt (fermeture des écoles le 16 mars, confinement depuis le 25 mars). Le 6 avril, le confinement a été prolongé jusqu’au 26 avril. L’adoption de ces mesures, prises durant la phase de « contention » de l’épidémie, s’expliquent par la très rapide prise de conscience de la gravité de la situation au niveau mondial.

Certes, au début du mois de mars des commentateurs influents, comme l'ancien négociateur des accords de paix, Humberto de la Calle, voyaient encore le coronavirus comme un événement lointain, qui ne concernait que les pays européens. Mais suite à la fermeture des frontières aux Etats-Unis et aux mesures de confinement strict imposé en Espagne, en France et dans d’autres pays européens, la pression sociale, qui s’exprime notamment dans les réseaux sociaux et dans les médias, s’est fait sentir. Depuis ces tribunes très influentes, les principaux « leaders d’opinion » et chefs politiques ont exigé une action immédiate du gouvernement. Ainsi, une communauté très au courant des informations internationales, une véritable « société civile connectée », a joué un rôle déterminant et a poussé les dirigeants à l’action.

Des différences dans l’application de ces mesures ont pu être néanmoins observées. Ainsi, alors que la maire de Bogota, la fraîchement élue Claudia Lopez, prenait les devants en organisant une « répétition » du confinement pour la ville (le 20 mars), le président Iván Duque demandait la protection de la Vierge de Chiquinquirá, la « patronne de la Colombie ».

Une pandémie dans un contexte d’extrême violence

Si le gouvernement national et les autorités locales répondent à cette crise en suivant les protocoles prônés par les organisations internationales et se calquent sur l’expérience d’autres pays, il reste que le contexte colombien est celui d’un pays soumis à de grandes violences, aussi bien sociales que politiques. Comment est vécue la pandémie alors que de larges secteurs semblent accepter la banalité de la mort violente ? Quelle sera l’incidence du confinement face à ces violences ?

Les prisonniers dénoncent le massacre à La Modelo, prison de Bogota © AFP Les prisonniers dénoncent le massacre à La Modelo, prison de Bogota © AFP
Plusieurs éléments montrent qu’il y a sujet à s’inquiéter. Lors du premier confinement effectué par la Mairie de Bogota entre le 20 mars et le 24 mars, s’est produit le soulèvement d’une des prisons les plus importantes de la capitale, par ailleurs surpeuplée (comme toutes les prisons colombiennes, dans une proportion de 50% à 100%) et donc, exposant les prisonniers à des risques sanitaires. Le bilan de l’opération a été de 23 prisonniers morts dans cette prison, de toute évidence assassinés par les gardiens. Ainsi, avant les contaminations par le coronavirus, et en raison des craintes liées à celui-ci, c’est la répression officielle qui a fait ses premières victimes.

Dans des zones plus éloignées des centres urbains, le confinement donne également lieu à des situations préoccupantes : une ONG dénonce que dans le Putumayo, les groupes paramilitaires d’extrême-droite exercent des « contrôles » des populations, mettent à mort et démembrent les « voleurs vénézuéliens » et menacent la population locale d’assassiner les personnes qui malades du Covid-19.

De fait, le confinement n’arrête pas net les violences, mais risque de les rendre encore moins visibles et, par là, d’aggraver l’impunité. Ainsi, depuis la promulgation des mesures se sont poursuivis les meurtres des anciens combattants des Farc, le massacre d’un syndicaliste et de sa famille, les attaques menées par des factions dissidentes des Farc ou l’assassinat de leaders sociaux.

Dans un contexte où la violence est pour beaucoup un moyen d’expression, il se produit des actions d’agression du personnel médical et infirmier car susceptible de porter la maladie, ou des scènes de violence physique de la part d’élus (contre un fournisseur suite à des accusations de corruption dans l’aide humanitaire pour les confinés). Et lorsqu’une mairie essaye de mettre en place un hébergement d’urgence dans un hôtel confisqué à la mafia, la population locale se révolte tout en « accusant » les futurs hébergés d’être des SDF.

Comme partout ailleurs, le confinement expose les enfants et les femmes à des violences dans la sphère domestique. Mais le niveau déjà très élevé de ces violences en temps « normal » rend les menaces encore plus préoccupantes : dans ce pays, mille femmes sont assassinées tous les ans (quatre fois plus qu’en France, pour un pays qui compte 20 millions d’habitants en moins), et la violence sexuelle sur les enfants est en hausse constante A ceci s’ajoutent d’autres violences, comme celles touchant les jeunes LGBT rejetés par leur entourage.

Dans ce contexte déjà très difficile, le gouvernement peine à trouver des réponses. Ainsi, la vice-présidente Martha Lucia Ramirez a proposé de confisquer l’alcool dans les familles pour combattre les violences de genre, une initiative fortement critiquée car paternaliste et inapplicable.

Une pandémie dans un contexte de grande précarité

Soacha, immense banlieue de Bogota : le chiffon rouge est devenu le signal de la faim © France-24 Soacha, immense banlieue de Bogota : le chiffon rouge est devenu le signal de la faim © France-24
En dehors de ces problèmes spécifiquement liés à la configuration très violente de la Colombie, la pandémie survient dans un pays qui, bien qu’ayant des indices macro-économiques tout à fait acceptables pour les agences internationales, présente des très grosses inégalités socio-économiques (c’est un des pays les plus inégalitaires au monde), un niveau très élevé d’informalité (58% des travailleurs sont dans l’économie informelle) et un très faible taux de syndicalisation (moins de 5%).

Le gouvernement s’est empressé d’annoncer un ensemble de mesures pour pallier aux besoins des plus démunis. Mais les difficultés pour faire acheminer les aides en nature, ainsi que le faible niveau d’accès aux services bancaires, et la méfiance par rapport au secteur financier, très concentré et pratiquant des coûts d’intermédiation exorbitants, rend très compliquées les choses. Les permanentes hésitations de ce gouvernement ne permettent pas de savoir de quoi sera fait le destin économique des Colombiens : par exemple, alors qu’une nouvelle réforme budgétaire est annoncée par le ministre des finances, le président le dément

Pour le moment, dans les vastes quartiers populaires des villes, les foyers ont trouvé un moyen de signaler leur détresse alimentaire : un chiffon rouge est désormais accroché à la porte ou aux fenêtres des maisons. Dans certains secteurs paupérisés, toutes les maisons sont ainsi « marquées ». La nuit venue, malgré les interdictions strictes de confinement, des émeutes ont pu éclater dans des zones pauvres des villes, semblables aux émeutes de la faim observées ailleurs dans le monde.

Décrets présidentiels contre les précaires dans la santé 

A l’heure actuelle, l’urgence économique se double d’une urgence médicale : dans un pays ayant privatisé son système de santé depuis les années 1990, et alors que 80% du personnel sanitaire a des contrats précaires et des conditions de

travail inacceptables (salaires impayés depuis plusieurs mois, aucune assurance en cas de maladie professionnelle y compris le Covid, annonce de baisse de 20% de leur salaire en raison de l’urgence sanitaire, etc), un mouvement d’inquiétude gagne médecins et infirmiers. La Fédération des Médecins Colombiens a réalisé une enquête auprès de 880 personnes du corps sanitaire hospitalier, et ses conclusions sont accablantes : seulement 50 ont déclaré avoir les masques N95, seulement 25 avaient les costumes de biosécurité.

Dans ce contexte, beaucoup d’entre eux refusent de renouveler leur (précaires) contrats de travail ou menacent de faire des grèves. Face à la rogne, le gouvernement a émis un décret pour obliger le personnel sanitaire à se rendre dans leurs lieux de travail. Des discussions ont commencé avec les (rares) secteurs organisés (syndicats) dans ce secteur. Pendant ce temps, quatre médecins sont déjà morts de Covid 19 (sur 131 décès officiels)... et la communication officielle rend hommage aux « héros ».

Un donnée inconnue : le Venezuela

Enfin, la situation dans le plus important voisin de la Colombie, le Venezuela, affecte le pays de plusieurs manières. Premièrement, en raison du grand nombre de Vénézuéliens installés sur son territoire (environ un million, arrivés massivement ces 3 dernières années). Ces migrants sont un réel défi au système de santé et des aides économiques. Pourtant, ils sont surreprésentés dans le secteur des services (et notamment dans les livraisons à domicile dans les villes), et ils s’exposent pour éviter que d’autres personnes ne sortent de chez eux et respectent le confinement strict. Sans source de revenu, sans attaches, sans aides sociales et expulsés de leurs logements, nombre d’entre eux entament, à pied, le chemin de retour vers leur pays.

En raison de ces mouvements migratoires, la situation à la frontière risque de devenir un enjeu de santé délicat, d’autant plus que le Venezuela traverse une crise économique qui se répercute aussi dans les hôpitaux. Cette crise est par ailleurs aggravée par les sanctions des Etats-Unis qui, par exemple, interdit la vente de respirateurs à ce pays.

Mars 2020_Duque rencontre Trump à Washington et lui demande d'intervenir au Venezuela Mars 2020_Duque rencontre Trump à Washington et lui demande d'intervenir au Venezuela
Un second motif d’inquiétude sont les déclarations tonitruantes de Donald Trump (le 26 mars, en pleine crise sanitaire à New York, il a eu le temps pour mettre la tête du président Nicolás Maduro à prix). Fanfaronnades ? Ce n’est pas certain : des manœuvres militaires à la frontière ont déjà commencé, avec l’aval du président Duque, qui s’est toujours montré favorable à une intervention armée des Etats-Unis. Surtout, un Trump gérant catastrophiquement la crise du coronavirus dans son pays pourrait bien trouver dans une intervention armée à l’étranger un moyen pour améliorer ses chances d’être réélu.

Conclusion

Au 16 avril, il y avait officiellement 3 105 cas détectés et 131 personnes décédées en Colombie. Mais bien au-delà des chiffres, et au-delà de la gestion erratique du gouvernement Duque, dans ce pays comme ailleurs, le virus rend visibles les très nombreuses lignes de fracture de la société. Les problèmes non résolus sont profonds (violences, inégalités socio-économiques, privatisation de la santé, précarité des professionnels appelés à la rescousse). Ces vieilles fractures, ainsi que la politique d’ingérence belliqueuse au Venezuela, risquent d’aggraver la pandémie... et celle-ci, à son tour, risque d’aggraver les vieux problèmes de la Colombie.

Y-a-t-il de l'espoir ? Dans l’immédiat, pour ce qui concerne le « front intérieur », il reste à souhaiter que les secteurs organisés de la société, et notamment les syndicats, extrêmement affaiblis ces dernières années, pourront trouver les forces de se faire entendre par un gouvernement indifférent au sort de son peuple. Sur le « front extérieur », et notamment sur les agissements des Etats-Unis conjointement avec la Colombie contre le Venezuela, il faut espérer que la communauté internationale ne sera pas dupe de ce qui s’y joue.

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