Journal Biélorusse, Jour-32 (9 septembre 2020)

La nouvelle vie biélorusse a trouvé son rythme : le jour 31 était encourageant, le jour 32 nous assomme dès le matin par une série de knocks down.

La nouvelle vie biélorusse a trouvé son rythme : le jour 31 était encourageant, le jour 32 nous assomme dès le matin par une série de knocks down.

Des mâles en civil rôdaient autour de l’immeuble où vit Svetlana Alexiévitch, sonnaient à sa porte, lui téléphonaient. Mais une fois les amis, lecteurs, voisins et diplomates mobilisés, les courageux défenseurs de l’ordre ont pris la poudre d’escampette.

Les gens honnêtes contre des armures masquées. Une femme crie à ce baraqué en uniforme de combat : « je n’ai pas peur ». Et lui de répondre : « Moi non plus, je n’ai pas peur ». Seule petite fente pour entrevoir ses yeux écarquillés, le reste de l’être est bien protégé, y compris de cette femme si petite qui n’a même pas de masque médical...

Sur les chaînes occidentales on continue de parler de l’opposition. Pour moi, ce sont les gens’ c’est « nous tous ». « Nous » d’un côté et les « gopniks » en face. Dans le jargon russe et soviétique un gopnik est une personnes peu cultivée, sans principes moraux, généralement violente.

Nous n’avons pas voulu voir que la dictature d’un gopnik produisait, année après année, de nouveaux gopniks, une armée de gopniks qui ne savent rien faire d’autre que de frapper ceux qu’ont leur a désignés, ceux qui ne leur ressemblent pas. Ils haïssent tous ceux qui pensent et réfléchissent autrement. Ils sont fidèles à leur gopnik en chef, leur créateur et sincèrement, ne comprennent pas comment ce « nous » peut ne pas lui être reconnaissant. Ils nous traquent, ils nous provoquent, ils nous cherchent, ils veulent que « nous » répondions par la même violence que celle dont ils font preuve chaque jour. Mais les honnêtes gens continuent à chanter, à se promener avec les enfants, à se réunir au bas des immeubles .

L’une des cours à laissé un mot touchant aux services communaux : « Les fleurs et les rubans sont nos seules armes ».
La légendaire cour baptisée « Place des Changements » a été dispersée par les gopniks hier soir.
- Rentrez chez vous !
- Nous sommes chez nous. Cassez-vous d’ici ! Leur fut-il répondu.

Comme tous les jours les honnêtes gens paraissent céder, mais reviennent le lendemain, encore et encore. Les gopniks repeignent le mur où sont dessinés les deux DJ qui, la veille des élections, ont diffusé la chanson de Viktor Tsoj « Nous attendons des changements » lors d’un meeting officiel. Ils avaient été arrêtés. Une fois libérés, ils ont dû quitter le pays. Ce dessin est devenu l’un des symbols de la résistance. Depuis un mois je suis les nouvelles de cette cour, leurs soirées et leurs concerts. J’ai l’impression de connaître la cour. J’ai l’impression d’y avoir été.

Il y a quelque jours j’ai enfin demandé à une amie :
- Ce n’est pas près de chez toi ?
- Si ! C’est ma cour !
Hier soir nous avons écouté le concert ensemble. Et quand les gopniks ont commencé à repeindre le mur, elle a tout simplement ri :
- Avec chaque couche de peinture le mur devient plus beau.

Place des Changements Place des Changements

Ce soir les gopniks ont couvert le mur de quelque chose de plus solide qu’une simple peinture. Puis ils ont attendu que la peinture sèche. Seulement après, ils ont pensé qu’il fallait enlever des affiches et papiers qui étaient restés dessous. Mon amie avait raison : à chaque couche de peinture ça devient encore plus intéressant. Et ça peut durer à l’infini. Les honnêtes gens en Biélorussie ont adopté un vieu conseil du grand samouraï du 17-ème siècle, Miyamoto Musashi : être fluide...

Place des Changements, version OMON Place des Changements, version OMON

Le nombre de personnes mobilisées semble grandir chaque jour. Une personne arrêtée produit deux résistants de plus.
Ce n’est pas une révolution, ce n’est pas l’Ukraine. Ces « nous » ne sont pas anti-russes, ni pro-occidentaux, ces « nous » se battent pour des valeurs universelles, pour des principes moraux, pour la liberté et la dignité et aussi pour la cour qu’ils ont eux-mêmes construite et emménagée.

Marquez cette adresse dans vos agendas : la cour « Place des Changements », croisement de Tcherviakova - Smorgonsky trakt. Et si vous tapez en russe, le google map vous le guidera aujourd’hui même «Площадь Перемен, Минск, Беларусь».

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.