Journal biélorusse, jour-40. Dernière note dans mon journal

Les Biélorusses ont découvert la solidarité. Du mouvement Stop cafard ! en passant par la quasi-révolution blanche puis les marches des femmes, les Biélorusses se sont retrouvés dans la Résistance, qu’ils ne connaissaient jusqu’à présent que par leurs manuels d’histoire et de si nombreux films et livres.

Blanc-rouge-blanc sont couleurs biélorusses Blanc-rouge-blanc sont couleurs biélorusses

40 jours c’est un terme.
Chez les orthodoxes, 40 jours sont célébrés pour commémorer les morts : 9 jours, puis 40 jours.... Les proches se réunissent pour se souvenir et pour entamer une nouvelle vie sans les êtres qui sont partis. 

Les Biélorusses ont perdu à jamais leur ancienne vie, avec elle ils ont perdu la stabilité (l’immobilisme ?) dont ils étaient si fiers. J’ai quitté la Biélorussie en 1997 et depuis, à chacun de mes retours, j’étais impressionnée par de une sensation de « gel », comme dans un conte de fée, dans un jeu d’enfants : « ne bouge pas, je t’ai gelé ».

Mais dans les contes, quand on perd quelque chose, on en gagne une autre.

Les  Biélorusses ont découvert la solidarité. Du mouvement Stop cafard ! en passant par la quasi-révolution blanche puis les marches des femmes, les Biélorusses se sont retrouvés dans la Résistance, qu’ils ne connaissaient jusqu’à présent que par leurs manuels d’histoire et de si nombreux films et livres.
Depuis deux jours, Telegram propose une carte de la Biélorussie qui indique les fils de discussion mis en place dans chaque quartier. Il suffit de choisir le plus proche et de s’y abonner. Les voisins se réunissent le soir pour discuter chanter et danser, les enfants jouent parmi les adultes. Le fameux quartier de Novaya Baravaya a même procédé à l’élection de leur propre drapeau. Ils ont noté le taux de participation (87%), ont présenté les différentes drapeaux proposés sur des urnes (bocaux en verre de 3 litres) dans lesquelles les électeurs déposaient leur bulletins. Ils ont même invité des observateurs.

Novaya Borovaya vote pour le drapeau de leur quartier Novaya Borovaya vote pour le drapeau de leur quartier

Plusieurs quartiers ont créé leurs propres drapeaux, en fonction de leur noms. Et le drapeau blanc-rouge-blanc se décline maintenant en une multitude de variations élégantes, souvent drôles.

Hier, je me suis remémoré la vie sous ce régime qui détestait les gens souriants. Je regarde la photo de Maria Kolsenikova en 1998, et je me reconnais en elle, tous mes amis se reconnaissent en elle. Chacun d’entre nous a manifesté un jour, certains ont dû courir pour ne pas être attrapés, d’autres ont connu la prison. Nous sommes là pour rappeler et nous répéter sans fin : ce n’est pas lui qui a créé la Biélorussie, bien avant lui elle était stable, prospère, soignée et aimées par ses habitants : en 40 jours rien n’a été cassé : les manifestants enlèvent leur chaussures pour monter sur un banc public ; dimanche dernier deux garçons vidaient une poubelle débordée à l’entrée du métro, ils la vidaient dans les sacs plastiques qu’ils ont emmenés avec eux. Les gardiens de Loukachenko, eux par contre piétinent les pelouses et brisent à coup de matraque les vitrines des cafés. Dans les familles des parents souriants font remarquer à leurs enfants : « Ne marche pas sur la pelouse, tu n’es pas un OMON ».

Je ne suis pas pessimiste même quand je regarde le mega concert d’hier avec des milliers de femmes emmenées de tous les coins du pays par des centaines de bus. La pop star russe Baskov saute tout heureux sur une scène bizarrement vide. Une bonne sœur proclame qu’elle ne laissera pas une flûtiste (Maria Kolesnikova) détruire l’economie. Le faux président annonce aux fausses spectatrices qu’il a été obligé de retirer l’armée des rues pour la placer aux frontières occidentales. L’armée dans les rues cela lui paraît normal et fermer les frontières aussi. Je les regarde avec effroi, mais je reste optimiste car je connais maintenant la solidarité. 

La solidarité c’est quand les gens qui ne se connaissent pas s’entraident tous les jour. Et peu importe si ce sont souvent de petites choses : apporter de l’eau aux manifestants, enlever le mot de passe de son réseau wifi, ouvrir la porte d’entrée, lire des articles et des posts sur ce qui se passe en Biélorussie, en discuter, les partager, photographier son petit chien pour faire rire; voter une résolution au Parlement européen en portant un teeshirt blanc « Vive la Biélorussie ! », écrire une pièce de théâtre, la jouer, envoyer une carte postale à un prisonnier politique, démissionner, décorer un mur, essayer de le défendre, traduire pour les mineurs de Soligorsk, établir les listes des noms des kidnappés, envoyer de l’argent, porter une robe blanc-rouge-blanc, commander un café dans le bar dont la porte a été brisée par le chef de la police, appeler ses amis...

Le fils d’une amie a participé à une manifestation avec ses parents, qui l’ont rapidement perdu. Sans internet, les parents étaient morts de peur. Une forte pluie a commencé. Quand ils l’ont retrouvé, il ruisselait de bonheur et il portait un nouvel imperméable. Il a fait connaissance avec des gens généreux. Des filles inconnues ont apporté d’on ne sait où des pardessus pour tout le monde.

Je traduis des textes avec des filles que je ne connais pas et je ne suis pas sûre de les connaître un jour. Certains amis disparaissent dans le tourbillon des événements, c’est triste mais d’autres rencontres arrivent, et je reprends mon travail, petit à petit, goutte par goutte, pour chambouler le système. 

La solidarité c'est d'être ensemble La solidarité c'est d'être ensemble

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