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Billet de blog 3 mars 2020

L'UNIVERSAL-ISTHME A LA FRANCAISE

Connaissez vous l'isthme de Duras ? Ébranlé par des vagues de plus en plus puissantes, le ciment du pacte républicain redevient un amas de sédiments, éparpillés par le ressac, menaçant d'isoler définitivement le palais présidentiel.

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Connaissez vous l'isthme de Duras ?

C’est ce qui nous relie au numéro 55 de la rue du Faubourg Saint-Honoré dans le 8ème arrondissement de Paris. Dans ce bout du monde se trouve un lieu qui connaît un éternel printemps et qui possède son propre soleil et ses propres étoiles.

Un lieu où la vie est douce et où, comme le dit Homère : « On ne sent partout (que) zéphyrs dont les brises sifflantes montent de l'Océan pour donner la fraîcheur aux hommes ».

Ce lieu, qui était dans la mythologie grecque la dernière demeure des âmes vertueuses venant s'y reposer après leur mort, et qui aujourd'hui et depuis plus de 200 ans abrite le président de la République, c'est l'Élysée.

Il est relié au reste de la France par une bande de terre, l'isthme de la rue de Duras, qui malheureusement pour la poésie de ce billet, loin de faire référence à l’auteure du Barrage contre le Pacifique, porte le nom d'un duc et maréchal qui guerroyait sous Louis XIV.

Mais petit à petit l'isthme s'érode. Ébranlé par des vagues de plus en plus puissantes, le ciment du pacte républicain redevient un amas de sédiments, éparpillés par le ressac, menaçant d'isoler définitivement le palais présidentiel.

Tout a commencé par des vaguelettes contre la Raison universelle.

Alors bien sûr, 2+2 font rarement 4 en politique. On le connaît le jeu des alliances et des retournements pour que tout ce petit monde puisse continuer à travailler dans le sérail de la vie publique.

Mais quand même, y'a des matins où on comprend pas très bien à quoi on paye nos responsables politiques. Suffit d'écouter la ministre de la Justice nous inventer, comme ça, entre le café et croissant, un délit de blasphème en disant que « l'insulte à la religion est une atteinte à la liberté de conscience ». Elle s'est excusée depuis, mais quand même, à l'heure où se joue le match Religions vs République, qu'une ministre puisse dire ça (et celle de la Justice, qui plus est) montre que Marianne est à deux doigts de se faire prendre en gang bang par Mohammed Jésus et Moïse réunis, aux yeux de tous, sans que personne ne bouge, sur les marches du tribunal de Paris. Et puis faudrait pas qu'on soit surpris si on nous explique qu'« en même temps », Marianne avait une jupe un peu trop courte.

Ensuite y'a eu des vagues un peu plus puissantes contre les Droits universels.

Normalement, santé, éducation, justice, protection, tout ça, c'est garanti par l'État français. Seulement à force de faire ruisseler à l'envers les budgets... ben, finalement, les droits universels deviennent juste un joli concept qui rend bien mais qui sonne creux.

C'est un peu comme quand j'essayais d'expliquer à ma correspondante italienne en seconde que le système d'éducation à la française était universaliste et que tout le monde pouvait suivre des études supérieures.

Elle me demandait : « Donc vous allez tous à la fac après le bac ?

Et moi je lui répondais un peu gênée : –Non, dans mon lycée, on va plutôt tous aller en prépa.

– C'est quoi la prépa ?

– Ben en fait c'est comme la fac mais pour les meilleurs élèves pour préparer les concours d'entrées des Grandes Écoles.

– Les Grandes Écoles ?

– Oui c'est une école de la République où tu es admis sur concours ultra-sélectif. Si t'es bon t'y rentres.

- Ah quindi tout le monde peut y rentrer? 

- Euh oui, normalement... »

Tu parles !

Pardon je parle !

Y'a que 7% d'enfants d'ouvriers en prépa et encore moins dans les Grandes Écoles !

Aaaah le joli système universaliste français...

Le mot « universel » est dévoyé depuis si longtemps en France qu'on se demande si la macronie ne continue pas à ne le faire que par amour de la tradition !

Faut dire qu'ils se sont pas gênés les macronistes pour le Delevoye... pardon, pour le dévoyer, le mot “universel” !

Le gouvernement a tout fait pour uniformiser les différents régimes des retraites en un seul régime “universel”. Selon eux, un euro gagné, c'est un point cotisé pour la retraite, pour tout le monde !

Ah oui mais attendez, sauf pour les flics (parce que ça serait con qu'ils commencent eux aussi à manifester). Ah oui mais aussi sauf pour les compagnies aériennes. Oula mais, de plus, sauf pour les danseurs d'opéra, etc. Et la liste va probablement encore s'allonger.

Ont suivi des vagues encore plus fortes, cette fois-ci contre les Devoirs universels, pendants théoriques aux Droits cités plus haut.

Mais comment le sans-dents peut il accepter les règles si les puissants au sourire bright, non contents déjà de les avoir édictées, en plus, les contournent ?

Sans parler du scandale de l'évasion ou de l'optimisation fiscale, j'attends avec impatience le mec qui va prendre la fuite caché dans un carton, roulant sur un caddy, au niveau du parking du Auchan, après avoir piqué le rouleau de coupons réducs, et qui quand il se fera prendre dira, « c'est sûr, c'est pas du niveau de Carlos Ghosn, mais je vous jure monsieur le juge j'ai fait ce que j'ai pu, siouplai traitez-moi pareil que lui ».

On entend déjà aussi le « Mais enfin Marie-Thérèse comment avez vous pu rester 5 mois sans me dire la vérité ? 

— Mais madame mais je vous jure que j'ai pas de compte en suisse ! 

— Marie-Thérèse ne jurez-pas je vous en prie

— Mais madame mais je... !

— Marie-Thérèse rappelez-vous, vous avez bien un porte-clé UBS ? 

— Mais non mais madame mais je vous jure que j'ai que le porte-clé, j'ai pas de compte chez UBS !

— Arrêtez de jurer Marie-Thérèse !”

Clairement Marie-Thérèse risque plus gros que Cahuzac qui devait faire trois ans ferme et qui finalement se retrouve avec un bracelet électronique dans sa villa en Corse. Et je parle même pas des Balkany.

Le deux poids deux mesures en fonction de la classe sociale à laquelle on appartient est devenu insupportable pour la majorité des Français qui ne se sentent plus représentés par leur classe politique ou, pire, qui la méprisent. Mais comment les blâmer alors que la classe politique elle-même méprise les institutions qu'elle est censée défendre ? Quand Mélenchon dit « la République c'est moi » face à des policiers, déjà, c'est inadmissible. Mais quand le rapporteur Turquois craque en pleine Assemblée le 26 février en affirmant que « la République c'est nous » en désignant son groupe central du doigt et qu'il lance à d'autres parlementaires qu'ils « ne sont rien », comme un écho odieux à ces « gens qui ne sont rien » insultés par Macron, alors là, on peut s'interroger sur la nécessité de maintenir notre République en soins palliatifs.

Enfin, est arrivé le moment du tsunami, qui scella définitivement le sort fatal de la désormais presqu'île de l'Élysée. Samedi 29 février, Édouard Philippe monte à la tribune de l'Assemblée. Il veut que la réforme des retraites soit adoptée plus rapidement. Il va utiliser l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. Il en a le droit. D’autres l’ont fait avant lui. En revanche, sa justification est pour le moins hasardeuse... Il prétend utiliser cet article pour « mettre fin à cet épisode de non débat et à un parlement privé de sa fonction éminente de faire la loi ». Or le 49.3 est justement ce qui met fin au débat parlementaire et ce qui donne au gouvernement le pouvoir de passer en force, privant l'Assemblée du droit (du devoir !) de faire la loi, et même de celui de la voter. On assiste, bouche bée, à un glissement dangereux bien qu'annoncé où, en fait, même le premier ministre dit sans sourciller n'importe quoi. Que le Président et le gouvernement se coupent du reste de la France, c'est une chose. Mais qu'ils emportent avec eux la démocratie en est une autre.

Qui peut encore considérer la République comme un moyen de tendre vers le bien commun ?

Qui peut encore penser que le pouvoir démocratique, qui mutile ses citoyens, soit un rempart au pire ?

La seule universalité qu'aura réussi à créer ce gouvernement c'est celle de la contestation !

Pour une fois que c'est pas que des lycéens, des banlieusards, des étudiants ou des syndicalistes engagés qui se font casser la gueule en pleine rue, on va pas se plaindre! Enfin la violence policière touche d'autres personnes que des jeunes, des juifs, des noirs ou des arabes ! Ne riez pas, c'est une forme d'universalisme ! Non parce que moi ça fait depuis les manifs du CPE en 2006 que j'attends qu'on parle des violences policières. Et mon père c'est depuis 1986 et la mort de Malik Oussekine. Et son père c'est depuis les ratonnades de 1961 !

Alors là, faut leur dire bravo parce qu'ils ont mis tout le monde d'accord ! Maintenant, même ceux qui rechignaient sont obligés de constater qu'il y a d’une part des gens “en haut”, peu nombreux en réalité, qui ont le pouvoir et qui l'exercent dans une logique d'auto-préservation, et d’autre part les gens d'en bas, qui protestent pour ne pas se laisser imposer des décisions qui leur coûtent tant.

Macron voulait disrupter la démocratie — en réalité, il a réactualisé la lutte des classes.

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