"Care" se traduit par "Reconnaissance"

Tout d'abord merci à Christophe Benavent, professeur des Universités à Paris X, spécialiste en Marketing. Dans son commentaire de l'article du Monde du 14 mai sur le « Care » nouvellement promu par Martine Aubry, il a glissé un petit lien... qui m'a permis de « connecter les points » (« connect the dots » comme disent les Américains). Un petit lien vers l'introduction au livre dirigé par Alain Caillé « La quête de reconnaissance, nouveau phénomène social total ». Et cette introduction de 17 pages est une mine d'or pour ma réflexion sur la compréhension de l'être humain.

Depuis quelques mois je rebondissais entre plusieurs ouvrages qui m'avaient marqué, mais dont j'avais du mal à articuler les conclusions :

  • la théorie puissante de René Girard sur le « Désir mimétique », théorie qui a bénéficié d'un soutient scientifique spectaculaire ces dernières années grâce à la découverte des « neurones miroirs »
  • un livre inhabituellement confus de Fédéric Lordon tentant, en passant par Spinoza et son "conatus", d'opposer deux visions de l'homme : une vision « utilitariste » (prétendument) défendue par Adam Smith selon laquelle l'homme agirait toujours pour défendre son intérêt immédiat égoiste... et celle de Marcel Mauss dans son essai célèbre sur le don. J'avais ensuite découvert « the Adam Smith Problem » mis en évidence par certains chercheurs... Adam Smith semblant se contredire entre ses deux ouvrages « la richesse des Nations » et « la Théorie des sentiments moraux »
  • un essai magnifique de Tzvetan Todorov « La vie commune, essai d'anthropologie générale »... qui met en évidence l'importance de la notion de Reconnaissance pour l'Existence de chacun d'entre nous.

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Alain Caillé fait le lien entre toutes ces approches, puisqu'il cite René Girard, s'inscrit dans le « Mauss » (Mouvement Anti Utilitariste en Sciences Sociales) et centre son ouvrage sur la « Reconnaissance ». Bingo !! Je vais enfin pouvoir avancer et y voir un peu plus clair. De longues heures de lectures et de réflexion devant moi... miam miam. Un Sociologue allemand semble incontournable, Axel Honneth et ses ouvrages sur «Anerkennung » la Reconnaissance, connu en France pour « La Société du Mépris » sorti en 2000.

Au passage, tout cela nous montre que Martine Aubry en proposant la notion de « Care » pour faire avancer la gauche a visé juste... mais a touché à côté. Dans sa communication il eut fallu éviter la traduction immédiate de « Soin » donnée par les journalistes , qui permet facilement à la droite d'ironiser : « la gauche veut prendre soin de tous les fainéants » (voir l'article d'une médiocrité confondante de NKM « le triomphe des bons sentiments »).

 

J'avais déjà proposé une traduction bien meilleure de Care, avec « Attention ». De façon littérale, « Taking care of » se traduit par « faire attention à ». « Take care !! » ou « be careful ! »se traduisent par « fais attention ! ». Et le mot « Attention » est déjà très riche, puisqu'il tourne autour de la notion d'empathie, de regard porté sur l'autre. Il rejoint ici la « relation d'aide », ou l'Approche Centrée sur la Personne... elle aussi très riche et qui n'a pas grand chose avec le don ou le soin, mais plutôt avec l'écoute, le regard. Dans la relation d'aide, il s'agit d'accompagner quelqu'un dans son projet, sa recherche, sa progression. Il n'est pas question de faire à la place, mais de montrer à la personne qu'elle est importante puisque quelqu'un est là pour la regarder faire, pour l'écouter.

 

On retombe alors facilement sur la notion de « Respect ». Les « jeunes de banlieue » en demandant à être respectés, expriment un besoin universel de « reconnaissance ». Et c'est là qu'interviennent Todorov, Caillé et Honneth !! Oui, tout homme pour exister a besoin de reconnaissance. La reconnaissance dont chacun a besoin vient

  • en premier lieu de ses parents, puis de ses proches, frères, soeurs, amis, amours..
  • ensuite de son milieu professionnel... chacun attend d'être reconnu pour la contribution qu'il apporte à l'entreprise, le service... où il travaille. Lorsque l'on a 10% de chômeurs, des millions d'emplois précaires, des jeunes diplomés sous employés....c'est déjà un bon point de départ pour un projet politique !
  • enfin de la société où il évolue, son quartier, sa ville, son pays, les associations dont il fait partie. On retrouve là (entre autre) l'approche brouillonne de Ségolène Royale avec sa démocratie participative... et on se trouve là devant un boulevard pour qui veut redéfinir la notion de « vivre ensemble », pour qui veut affranchir les citoyens du rôle de « salarié-consommateur » dans lequel les libéraux veulent le cantonner.

Un autre article, du magazine Sciences Humaines, était aussi consacré à ce thème de la Reconnaissance, en 2006.

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En conclusion : bravo Martine, tu tiens une piste, une pelote à dérouler. Mais il va te falloir du talent pour développer, réorienter et faire passer ton message, pour braver les ricanements médiocres des pseudo-journalistes et de la droite qui veulent surtout, surtout, nous empêcher de trop réfléchir.

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