Une des thèses les plus novatrices de Emmanuel Todd dans son ouvrage formidable« Après la Démocratie » a curieusement été assez peu reprise par les médias. Serait-ce parce qu’elle met en cause également les journalistes au même titre que toutes les professions nécessitant des études supérieures ? (Entretien avec Gérard Desportes et Sylvain Bourmeau du 26 novembre 2008)
La thèse de Todd associe 2 éléments qui lui semblent clés dans le délitement de notre démocratie et l’élection de Nicolas Sarkozy. Dans son chapitre 3, intitulé « de la démocratie à l’oligarchie », il met en évidence deux éléments:
1/ Il n’y a dans l’histoire de l’humanité aucun précédent à l’émergence d’un groupe social comprenant des millions de personnes formées par 15 à 20 ans d’éducation continue. Aujourd’hui, environ 18% de la population francaise a fait des études supérieures (Bac+2 à Bac+7). Ce ratio atteint 28% chez les 25-29 ans. Il est par contre de 9% seulement chez les 60 ans et plus.
2/ Le détachement des « Elites » des problèmes de la Société en général, leur déresponsabilisation est une des caractéristiques de la crise démocratique que nous traversons. Les Elites, éduquées supérieures, vivent pour elles, entre elles. Elles ont un comportement « Narcissique » renforcé par l’idéologie libérale du « chacun pour soi » (qui serait bon pour tous !!)Je ne peux pas citer tout le chapitre, mais vais essayer de reprendre les arguments qui militent dans ce sens et surtout quelques conséquences de cette facture récente (30 ans ?).Les analyses de Todd dans tous ses ouvrages se basent sur le niveau d’éducation et d’alphabétisation d’une population. Il démontre qu’à partir d’un certain seuil d’alphabétisation une population se détache des religions et évolue vers la démocratie. Dans « après la démocratie », il étudie donc l’étape suivante : que se passe-t-il quand une grande partie de la population est non seulement alphabétisée mais « supérieurement éduquée » ? Sa thèse est que l’Elite se détache du reste, et vit pour elle. Je le cite «Pour la première fois les éduqués supérieurs peuvent vivre entre eux, produire et consommer leur propre culture. Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer sans s’en rendre compte une attitude de distance et de mépris vis-à-vis des masses, du peuple et du populisme qui nait en réaction à ce mépris. A l’échelle d’une classe se produit un phénomène de narcissisation qui mène à une culture d’ordre inférieur parce qu’elle se désintéresse de l’homme en général… ». Cela me parait terriblement vrai. Le succès de Sarkozy (ayant fait des études médiocres) et celui du FN (que Todd résume en « anti-arabes » et « anti-élites ») s’appuie sur cette fracture. Le « populisme » remet en cause les Enarques, très peu présents dans le gouvernement de Sarko, ceux qui ont longtemps soutenu l’Europe de Maastricht et la mondialisation, ceux qui donnent des leçons au peuple qui ne comprend rien. Le PS est coupé entre les nouveaux militants éduqués, qui veulent se faire plaisir et se faire mousser en participant « intellectuellement » au contenu, à la réflexion, et les anciens militants qui font du tractage sur les marchés et font vivre les sections. La fracture entre génération est avant tout une fracture due au niveau d’éducation. L’éducation supérieure insiste sur la modélisation, la distanciation, la généralisation, la catégorisation et pousse naturellement les « Eduqués » à se détacher des hommes qui les entourent et à les intégrer dans des modèles. Bien loin de Todd l'idée de catégoriser tous les "éduqués supérieurs" et de tous les considérer, moi y compris, comme des salauds égoistes. Chacun a son parcours, ses doutes, ses engagements. Le message de Todd est de dire "toute société a besoin d'une Elite, la notre ne joue plus son rôle".Tout ceci a été magnifiquement perçu par Laurent Cantet dans son film « ressources humaines » sorti en 1999 avec Jalil Lespert dans le rôle de l’Etudiant en Ecole de Commerce revenu faire un stage dans sa région de naissance, en tant que « cadre ».