Les travailleur-euse-s du nettoyage dans le système capitaliste, sexiste et raciste

Analyse à l'intersection de plusieurs rapports de domination que subissent les travailleur·euse·s des métiers du nettoyage.

Dans son ouvrage Un féminisme décolonial, Françoise Vergès appelle à la reconnaissance de la pénibilité des métiers de nettoyage. Malheureusement, Emmanuel Macron le 3 octobre 2019 lors d’une consultation pour la réforme des retraites, confie ne pas aimer le terme « pénibilité » car il donnerait le « sentiment que le travail serait pénible ». Quelques instants plus tard il reconnait l’existence d’inégalités en termes de conditions de travail : « Il y a des risques au travail qui ne sont pas les mêmes, quand on travaille de nuit, ce n'est pas pareil, quand on est exposé à des risques chimiques, quand on est exposé à des activités qui provoquent des troubles musculo-squelettiques, il est normal qu'on ait des 'bonus', qu'on prenne sa retraite plus tôt ».

Au-delà de la contradiction entre le discours du président qui reconnaît la nécessité des régimes spéciaux et la mise en place de la réforme des retraites qui les supprime, la remise en question du terme « pénibilité » implique une reconsidération de l’expérience salariale vécue par les travailleur-euse-s ainsi que les résultats de nombreuses enquêtes menées par les différents instituts de sondage français depuis des années et qui, d’ailleurs, confirment l’existence de risques physiques et psychologiques au sein de certaines activités professionnelles.

Selon ces enquêtes ministérielles, en 2016 (faute de ne pas avoir trouvé des données plus récentes), 63,4% d’ouvrier-ère-s non qualifié-e-s et 60,8% d’ouvrier-ère-s qualifié-e-s sont exposé-e-s à au moins trois contraintes physiques alors que seulement 6% des cadres sont exposé-e-s à ces mêmes contraintes. Au total, on compte 34% de salarié-e-s exposé-e-s à au moins trois contraintes physiques sur l’ensemble de l’effectif interrogé mais la part d’ouvrier-ère-s qualifié-e-s et/ou non qualifié-e-s exposé-e-s est presque systématiquement doublée par rapport à la part de l’ensemble du salariat. Autrement dit, quand trois salarié-e-s sur dix sont exposé-e-s à une ou plusieurs contraintes et risques physiques (« au moins trois contraintes physiques », « être exposé à un bruit intense », « respirer des fumées ou des poussières », « être en contact avec des produits dangereux ») c’est six ouvrier-ère-s qualifié-e-s ou non qualifié-e-s sur dix qui y sont exposé-e-s. On remarque donc ici que les parts des catégories socio-professionnelles ouvrier-ère-s (qualifié-e-s ou non) influx énormément sur les parts de l’ensemble du salariat français.

Il est donc déraisonnable et un tantinet condescendant d’opposer travail et pénibilité car le travail est pénible… pour certains. Et dire qu’il ne l’est pas revient à exclure quasiment toute une catégorie socio-professionnelle d’une part, et la première concernée, de la réflexion autour des conséquences physiques et psychologiques qu’infligent les mauvaises conditions de travail mises en place par les institutions publiques et/ou par le secteur privé dans les différents domaines d’activités professionnelles et d’autre part à dénier l’existence de ces travailleur-euse-s exposé-e-s à ces contraintes et risques.

Des questions de représentations sociales

Pierre Bourdieu, en essayant de penser l’importance des représentations s’appuie sur le pouvoir symbolique (le pouvoir de montrer et de représenter) : selon lui, le symbolique institue le réel, il permet de construire des classements et ainsi créer des catégories. La sociologie de Bourdieu montre que le pouvoir symbolique légitime l’existence de différents groupes sociaux grâce à la représentation. Alors, la représentation est une manière de faire exister, qu’elle soit politique, sociale, artistique, professionnelle etc. cependant elle n’est pas systématiquement le reflet de la réalité. L’assignation à une certaine place sociale est une violence symbolique qui appartient au groupe dominant d’administrer, celui qui a le pouvoir de représenter les autres et donc de légitimer leur existence car il appartient lui-même à une catégorie « hégémonique ». La représentation, au travers de tous les mécanismes qui la font exister, a des effets sur la réalité. Le langage, quand il est performé par une subjectivité, rend effectif l’assignation des sujets sociaux à des catégories et se constitue donc en tant que mécanisme de représentation. C’est bien le discours du groupe dominant qui impose sa vérité : par exemple le discours du président Macron quand il réfute l’association de la pénibilité et du travail. En cela, ce sont tous les travailleurs-euse-s qui sont réduit-e-s au silence et à la non-représentation ; donc à l’invisibilisation.

En prenant l’exemple du travail de nettoyage et de ses travailleur-euse-s qui sont exposé-e-s quotidiennement aux risques et contraintes physiques du fait de leur profession, j’essaierais de démontrer comment les métiers associés aux déchets et plus généralement à la « saleté », dans le contexte de la société capitaliste française, sont-ils représentés comme « anormaux » et ce que cela implique.

Le déchet, symbole dangereux d’une société de surconsommation

Dans le Code de l’environnement, le déchet est caractérisé comme « tout résidu d’un processus de production, produit ou plus généralement tout bien meuble abandonné ou que son détenteur destine à l’abandon » (art. L.541-1). Le déchet est donc un objet qui, en perdant son rapport à la propriété, perd également sa valeur d’usage et d’échange ; il devient usé. Les déchets sont donc issus du processus de la vie et de la mort, ils sont produits en permanence puis abandonnés et voués à la disparition. Ainsi, on constate que la (sur)production de déchets marche main dans la main avec le modèle de la société de (sur)consommation du système capitaliste : la consommation d’antan qui répondait à la volonté d’assouvir des besoins primaires s’est transformée en une consommation de masse répondant uniquement à des désirs toujours plus extravagants et repoussant les limites du raisonnable. Cette relation de causes à effets est appelée par Serge Latouche « le revers de la production » dans un article du même nom paru dans la revue Traverses en 1978.

L’anthropologue Mary Douglas, dans son analyse sur « les notions de pollution et de tabou » associe le déchet à l’impur (une forme de souillure) caractérisée par le danger symbolique qu’elle représente. Un danger symbolique qui, selon elle, vise l’ordre social : « La saleté est une offense contre l’ordre. En l’éliminant, nous n’accomplissons pas un geste négatif ; au contraire, nous nous efforçons, positivement, d’organiser notre milieu. » (page 24). Une angoisse qui a conduit notamment à la création de l’hygiène publique à la fin du XVIIIe siècle, le tout-à-l’égout ou encore les découvertes en microbiologie de Louis Pasteur au XIXe siècle. Dans son ouvrage Homo detritus – Critique de la société du déchet, Baptiste Monsaingeon explicite les propos de Mary Douglas et dit : « Le nettoiement est un acte de fabrication du social, plus qu’une réaction au danger symbolique qu’il représente. […] La peur généralement attachée à la souillure – le terme « ordure », notamment, associe bien l’ord, le sale à l’horridus latin, « qui fait frissonner » - se rapporte donc avant tout, ici, à la menace qu’elle représente pour l’ordre social et culturel. […] En un sens, la prolifération des déchets matérialise l’hybris, la démesure des modes de vie forgés par le développement des sociétés thermo-industrielles. En d’autres termes, il faut les faire disparaître parce qu’ils viennent remettre en question l’organisation de la société, l’ordre social, ses fondements ; parce qu’ils matérialisent, peut-être, cette peur latente de la dissolution de l’identité culturelle des sociétés qui les ont générés. » (page 27-28). 

Autrement dit, le système capitaliste sur lequel de nombreuses sociétés reposent est maintenu et affirmé grâce à l’invisibilisation ou la non-représentation des déchets qu’il produit ; ainsi cela empêche le corps social de remettre en question son identité culturelle façonnée par ce même système. Alors, afin de pouvoir se perpétuer, le système capitaliste et ses prêcheur-euse-s mettent en place des moyens pour faire disparaître les déchets et l’angoisse qui leur est associée. Cette tâche est donc confiée à des travailleur-euse-s du nettoyage qui ont la charge de nettoyer les espaces afin de faciliter les conditions de vies des individus qui traversent ceux-ci. Pourtant, alors que leur travail est indispensable au bon fonctionnement de la société et donc au maintien de l’ordre social, ces travailleurs-euse-s du nettoyage et leur activité sont dévalorisé-e-s voire invisibilisé-e-s similairement à l’objet de leur travail, les déchets.

Entre invisibilisation et surveillance

Les travailleurs-euse-s des déchets doivent opérer à des horaires ou les espaces publics et/ou privés sont vides : iels ne doivent croiser personne qui pourrait perturber leur travail mais surtout iels ne doivent pas perturber le travail des individus qui occupent quotidiennement ces espaces. Alors, l’impossibilité de décalage spatial (délocalisation de la production) engendre soit l’adaptation des travailleur-euse-s du nettoyage (attendre que le travail du salarié-e soit terminé pour que l’espace redevienne libre, devoir ajouter des tâches au planning de la journée si par exemple des liquides se renversent, devoir refaire des tâches à cause du passage des salarié-e-s…) soit un décalage temporel. Le décalage temporel permet l’invisibilisation du travail de nettoyage au sein d’un même espace utilisé par deux professions différentes.

Par exemple, pour les nettoyeur-euse-s qui officient dans les crèches, il est recommandé d’attendre l’heure de la sieste ; les éboueur-euse-s agissent le matin très tôt ou pendant les heures creuses de la journée ; les nettoyeur-euse-s de bureaux travaillent généralement de nuit. Ainsi, une invisibilisation est de fait imposée aux travailleur-euse-s du nettoyage qui doivent passer inaperçu-e-s au sein des espaces qu’iels nettoient. Les enquêtes de terrain de François Reyssat nous montrent également que la séparation des vestiaires (quand il y en a) entre nettoyeur-euse-s et autres travailleur-euse-s est un fait régulier qui participe à l’invisibilisation des métiers du nettoyage dans l’espace. Dernier exemple, celui des espaces de stockages de matériel (quand il y en a) qui sont relégués dans plusieurs cas de figures aux extrémités interdites au public des bâtiments dans des locaux sans fenêtres et très étroits où doivent se faire la préparation des produits, les pauses et dans certains cas, ces pièces font aussi office de vestiaires.

On constate alors une division de l’espace entre les différents utilisateur-rice-s mais paradoxalement, on remarque également une surveillance constante vis-à-vis des travailleur-euse-s du nettoyage. Le travail de nettoyage se caractérise par un contrôle omniprésent, assuré tant par la hiérarchie des entreprises sous-traitantes que par celle des donneurs d’ordres, mais aussi par l’ensemble des usagers des lieux. Cette évaluation par toutes et tous est rendue possible par la désignation de ce travail comme sale boulot. Le travail de nettoyage, tout particulièrement quand il n’est pas mécanisé, est socialement considéré comme ne nécessitant pas ou peu de compétences ; il est dévalorisé, car souvent renvoyé du côté des tâches domestiques.

Des êtres humains fabriqués comme déchets

En outre, les travailleur-euse-s du nettoyage peuvent être inscrit-e-s dans le même processus de production que celui des déchets. La surproduction de déchets est inséparable de la production sociale et professionnelle d’êtres humains « déchets » effectuant un travail invisible, pénible voire dangereux, sous-payé, surexploité, dévalorisé que la norme et la société capitaliste rejettent car il met en exergue l’artificialité de l’ancrage sur lequel repose l’identité culturelle capitaliste. Alors que ces individus sont cruciaux vis-à-vis du bon fonctionnement de la ville, de ses institutions et de la santé de la population, ils sont mis à l’écart par le système capitaliste et l’Etat par le biais de leurs conditions de travail. Ainsi, ces travailleur-euse-s du nettoyage forment une représentation du monde indigne des privilèges que ce système peut offrir mais digne d’être impunément usée. Françoise Vergès parle alors d’une « ségrégation du monde [qui] s’effectue dans une division du propre et du sale » et d’une « économie qui divise les corps entre ceux qui ont droit à une bonne santé et au repos, et ceux dont la santé n’importe pas et qui n’ont pas le droit au repos » (page 116 et 118).

Cette subalternisation des métiers du nettoyage et de leurs travailleur-euse-s ne s’articule donc pas uniquement autour de l’assimilation symbolique à la saleté mais participe à la perpétuation de plusieurs rapports sociaux de domination.

Ces emplois sont occupés majoritairement par des personnes (surtout des femmes) peu ou non-qualifiées et issues des classes sociales les plus défavorisées (donc des personnes majoritairement non-blanches). En effet, une enquête du ministère du travail parue récemment le 18 septembre 2019 intitulée « Les métiers du nettoyage : quels types d’emploi, quelles conditions de travail ? » fait état de la composition sociale du corps des travailleur-euse-s du nettoyage. On constate alors que les métiers du nettoyage sont majoritairement représentés par des femmes, immigrées, non-diplômées d’environ 50 ans. Plus précisément, en 2016, huit emplois du nettoyage sur dix sont occupés par des femmes. Concernant le niveau d’études chez les salarié-e-s du nettoyage, 44% sont considéré-e-s comme sans diplôme et 36% détenant un CAP ou un BEP contre respectivement 16% et 24% sur l’ensemble des salarié-e-s des métiers non-qualifiés. Enfin, l’enquête nous apprend que 20% des travailleur-euse-s du nettoyage sont issu-e-s de l’immigration sur une moyenne annuel des années 2015, 2016 et 2017. On distingue également une part plus importante d’immigré-e-s provenant de l’Afrique subsaharienne et du Maghreb que de l’Union Européenne ou du reste du monde. Compte tenu de l’exposition aux nombreux risques et contraintes physiques que recouvrent les métiers du nettoyage, paradoxalement, ce sont aussi généralement les métiers les moins rémunérés. Ces emplois sont souvent à mi-temps ou saisonniers ; ils n’offrent guère beaucoup d’avantages médicaux ou autres ; ils ont de faibles taux de syndicalisation. Ils constituent donc des métiers dont personne, avec un minimum de capital symbolique (selon la définition qu’en fait Bourdieu dans Raisons pratiques), ne veut s’occuper.

Travailleurs immigrés, femmes entrant dans le marché du travail ou y revenant après une suspension plus ou moins prolongée, jeunes sans diplôme en quête d’une insertion professionnelle, ouvriers vieillissants relégués aux marges de la production…, l’insertion dans le nettoyage est révélatrice des rapports de domination et de la division sexuelle, raciale et sociale du travail. Ce sont les éléments vulnérables de la force de travail qui constituent la main-d’œuvre assurant cette fonction sociale socialement dévalorisante et dévalorisée.

Un « capitalisme racial » ?

Car les métiers du nettoyage sont socialement perçus comme étant une continuité du travail domestique à l’extérieur du foyer, ils peuvent être comparés au travail domestique qu’exécutent les femmes dans la sphère privée (pensé par le mouvement du féminisme matérialiste), s’ils sont pensés en termes de genre. D’ailleurs, il est très rare que les femmes travailleuses de nettoyage s’occupent de la destruction du déchet (taches avec l’utilisation de machines) ou de taches qui requièrent de la force physique ; elles s’occupent plutôt du nettoyage (toilettes, chambres, bureaux…) et sont donc renvoyées au secteur domestique même quand elles sont au travail. En cela, la pénibilité des tâches féminines demeure non-reconnue et invisibilisée, bien plus que les tâches masculines.

En termes de race, les premières recherches des féministes matérialistes blanches ont laissé entendre que toutes les femmes avaient la même relation au travail domestique et que cette dernière était universelle pour toutes les femmes. Or, les travaux sur la division raciale du travail domestique prouvent le contraire. Ainsi, dans un article publié en 1992, Evelyn Nakano Glenn explique dans la première du XXe siècle aux Etats-Unis, les femmes racisées étaient employées en tant que domestique pour réaliser le travail domestique dans les maisons blanches et que dans la deuxième moitié du XXe siècle, dans le contexte du développement du néolibéralisme et des services marchandisés, « les femmes racisées se sont vu attribuer inégalement les emplois les moins reconnus du travail domestique « public » » (ma traduction) tandis que les femmes blanches de classes moyennes occupaient les emplois d’encadrement des services publics. Ainsi, l’auteure s’appuie sur les chiffres des recensements étasuniens et constate qu’à Memphis dans les années 1980, les femmes noires représentaient 88,1% des employées dans les services de nettoyage tandis qu’une femme blanche sur 200 (0,5%) occupait un tel emploi.

En France, l’article de Nasima Moujoud et Jules Falquet témoigne de la féminisation et de la racialisation massive du travail domestique en France dès la fin du XIXe siècle. En effet, si les sources révèlent l’existence d’environ un million de domestiques en France à la fin du XIXe siècle, ce qui représenterait environ un-e domestique pour trois ouvrier-ère-s, la part des femmes est quant à elle encore plus massive. Les femmes représentent 83% des domestiques français-e-s en 1901 et 173 803 femmes domestiques sont recensées à Paris en 1906, pour seulement 36 525 domestiques hommes. Cependant, les auteures parlent d’une « crise de la domesticité » dans le courant du XXe siècle qui témoignerait du fait que le secteur du travail domestique ait été marginalisé, dénigré car jugé pénible et mal payé par les Français-e-s. Manquant cruellement d’effectif, le secteur du travail domestique a alors fait appel à la main d’oeuvre des travailleur-euse-s étranger-ère-s. Alors par exemple, dans les années 1960-1970, le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) recrutait activement des femmes antillaises dans un contexte d’expansion des services publics et les formait à des métiers domestiques tel qu’employés de maison ou agents hospitaliers.

Durant les années 2000, les politiques néolibérales se déploient dans toute leur rigueur. La privatisation des services publics continue avec des attaques sans précédents contre le système de protection sociale et de santé. Sur le plan migratoire, la France s’engage résolument dans des politiques de plus en plus restrictives, créant sans cesse davantage de « sans papier-e-s » et nourrissant le marché du travail ainsi informalisé. Les femmes, spécifiquement discriminées dans l’accès à l’asile, sont très fortement incitées par l’État français à la conjugalité et à la maternité pour obtenir des papiers et donc des droits, et poussées vers les marchés du travail du sexe et/ou du travail domestique non protégés.

Cela témoigne alors un caractère structurel et inégalitaire de l’industrie très féminisée et racisée du nettoyage (entre autres), et sa relation au passé esclavagiste des Etats-Unis et colonial de la France. Ainsi, dans la sphère privée, les hommes gardent plus facilement les mains propres que les femmes ; les femmes des classes aisées plus facilement que les femmes des classes populaires et les femmes migrantes alors que dans la sphère professionnelle, les autochtones se préservent mieux que les étranger-e-s ; les personnes qualifiées mieux que celles sans qualification reconnue sur le marché de l'emploi.

Se rendre visible

Plusieurs moyens de lutte sont mis en place par les salarié-e-s du nettoyage pour rendre visible leur importance au sein du bon fonctionnement de la société. Notamment par la grève et l’accumulation de déchets et de traces dans les espaces publics (aéroports, gares, rues, hôpitaux…), les travailleur-euse-s du nettoyage et leur fonction apparaissent publiquement comme nécessaire et peuvent alors remettre en question leurs conditions de travail, d’emploi et de santé.

On l’a vu, le travail de nettoyage est exposé à de nombreuses contraintes comme la sous-traitance qui accentue les transformations et l’intensification du travail et simultanément entraîne des enjeux au sein des rapports tels que la subordination et la concurrence. Nous avons également vu que les travailleur-euse-s de nettoyage sont contraints d’adapter spatialement et temporairement leurs activités par rapport aux professions dominantes. L’instabilité professionnelle fait également partie des contraintes auxquelles sont exposé-e-s les travailleur-euse-s quand la perte de contrat est à chaque seconde une possibilité et dépend de leur performance, leur capacité à être flexible au niveau de leurs horaires et à effectuer une liste de tâches dans un temps imparti très limité. Il ne faut pas oublier aussi que les contrats à temps partiel (qui sont très fréquent dans le secteur du nettoyage) précarisent toujours un peu plus les salarié-e-s.

De cela résulte donc des stratégies individuelles pour se maintenir dans l’emploi qui isolent les employé-e-s de toutes organisations syndicales et/ou militantes. L’organisation des métiers du nettoyage, qui repose comme on l’a vu, sur des changements de lieux de travail, d’horaires et de collègues ne facilite pas le développement de collectifs de travail afin de penser les enjeux sociaux de tous les employés vis-à-vis des conditions de travail et de la santé. L’absence quasiment perpétuelle de directives collectives et organisationnelles au sein du secteur du nettoyage par ou pour les employé-e-s permet donc le désamorçage de la bombe que représente l’arrêt de travail des salarié-e-s du nettoyage et donc d'un basculement vers le désordre social.

Cependant, de nombreux moyens de lutte sont utilisés par les travailleur-euse-s du nettoyage pour renverser les rapports de domination entre employé-e et employeur-euse. La grève constitue le moyen de lutte le plus efficace sinon le plus visible. Dans sa thèse, François Reyssat distingue trois aspects des revendications les plus courantes dans ce secteur : la question de l’emploi (obtention de contrats à temps plein pour ceux-celles qui sont à temps partiel, attribution d’heures supplémentaires, insuffisance dans les effectifs de travail), la question des conditions de travail (matériel de meilleure qualité, cadences moins élevées, respect du droit du travail), et enfin la question de la rémunération (volonté d’obtenir un treizième mois, reconnaissance de la qualification des travailleur-euse-s du nettoyage). Les travailleuses, elles, réclament également la fin du harcèlement et de la violence sexuelle qu'elles subissent. Elles luttent contre le racisme et l'exploitation matérielle en luttant pour la dignité. On peut prendre comme exemple la grève des employé-e-s de la société Onet qui travaillaient pour la Bibliothèque nationale de France en 2015 ou la grève des travailleuses de l’hôtel Campanile de Lyon, en 2015 également.

En exposant la présence de déchets et de saleté par la grève, les employé-e-s des sociétés de nettoyage montrent qu’iels sont indispensables à la perpétuation de la pérennité sociale mais également se réapproprient les espaces géographiques et sociaux desquels iels sont normalement exclu-e-s pour renforcer leur poids dans la balance des rapports de force qui sont en jeu.

 

La propreté est donc considérée comme une norme sociale au sein des sociétés capitalistes qui sont paradoxalement fondées sur une économie de déchets. Ainsi, pour préserver cette représentation d’une société aseptisée au fondement de la représentation de l’ordre social, il est cohérent de vouloir maintenir les travailleur-euse-s du nettoyage dans l’ombre car alors iels mettraient en péril cette image et la norme de propreté sur laquelle le capitalisme s’est fondé. Malgré le fait que l’ordre social repose sur leur travail, les travailleur-euse-s du nettoyage sont invisibles, sous-payé-e-s, surexploité-e-s, dévalorisé-e-s. Cette invisibilisation et cette non-reconnaissance tant économique que professionnelle démontre l’existence de plusieurs rapports sociaux de domination qui assignent une certaine catégorie de personne à ces emplois précaires. Cette féminisation de l’industrie du nettoyage témoigne alors de l’existence d’une économie et d’une politique patriarcale structurelle qui divise, épuise et use les corps des femmes racisés particulièrement. La production de déchets matériels, en l'analysant, reflète la production cachée d’être humains déchets qui doivent disparaître avec leur travail, fondée sur une division raciale de l’espace urbain et de l’habitat reliée directement au passé esclavagiste et colonial français. 

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