L’année du Rat ou l’année du Corona

Hier, on me disait encore «Retourne en Chine manger tes nems !» Aujourd'hui, on me dit «Retourne en Chine avec ton sale virus !» Dans tous les cas, je ne suis pas la bienvenue en France, pays où je suis née, où j’ai grandi et où j'ai mangé des nems pour la première fois. L’année du Rat commence bien… Journal de bord de la discrimination anti-asiatique en temps de coronavirus.

Hier, on me disait encore « Retourne en Chine manger tes nems ! » Aujourd'hui, on me dit « Retourne en Chine avec ton sale virus ! » Dans tous les cas, je ne suis pas la bienvenue en France, pays où je suis née, où j’ai grandi. L’année du Rat commence bien…

Le courrier Picard Le courrier Picard

Le Coronavirus, virus apparu début décembre 2019 dans la région de Wuhan, province de Hubei en Chine, de provenance animale qui se transmet aussi d'humain à humain par voie respiratoire dont les symptômes sont proches de ceux de la grippe. Ce virus a été longtemps baptisé le « virus chinois » avant d'attribuer le nom de « pneumonie de Wuhan ». Un média a tout de même osé titrer « Alerte jaune. Le nouveau péril jaune ? ».

 

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Vendredi 24 janvier

Le vendredi 24 janvier 2020, j'ai pris connaissance de l'alerte à épidémie. C’était le réveillon du nouvel an chinois. Comme tous les ans, nous avons fait le tour des temples bouddhiques et très peu de personnes se sont déplacés. Ils allumaient leur encens et repartaient aussitôt. Plus tôt dans la journée, j'emmenais une amie péruvienne découvrir la capitale la plus romantique du monde sur un lit de la gastronomie française. C’est depuis ce jour de grève de transports et de manifestations, que j’ai remarqué les premiers regards de méfiance. On discute avec des Américains au restaurant avec qui je découvre que les Chinois sont déjà la risée de tous aux États-Unis. 

Week-end du nouvel an : on ne parle que du virus à table. On affirme qu’en général, l’année du Rat n’est pas une bonne année, pourtant, il marque le début du cycle de l’astrologie chinoise et représente le renouveau.

Lundi 27 janvier

Lundi 27 janvier, reprise de travail. Je prends les transports, je vois des personnes aux postures tendues ou qui s’écartent légèrement ou qui se cache le nez avec leur écharpe. Et si je m'amuse à tousser un peu, je peux être sûre d'avoir une place assise dans le tram. 

Le soir je vais faire les courses, je vois une caisse ouverte où il n'y a pas de queue, la caissière est une Asiatique, personne ne veut être servi par elle. Très bien, je passe en deux minutes et je balance « Quel bande de nazes » à la mama Asiatique dépitée. En parlant de Mama, ma mère, enrhumée, voit des personnes changer de wagon de métro avec précipitation au moment où elle monte.

La plupart des Occidentaux ont commencé à associer l’idée du virus aux origines chinoises et étant donné que Chinois ou Vietnamien « c’est pareil », ils vont se méfier de tous les Asiatiques ou de tous ce qui touchent l’Asie. Je suis pourtant française d'origine chinoise, je ne voyage pas souvent en Chine et on me met dans le même panier que les touristes. Et bien, j'ai autant de risque d'être contaminée que le reste de la terre.

Mardi 28 janvier

Mardi 28 janvier, j'ai porté mon masque par réflexe et simple précaution. Habituellement, je l'utilise lorsque j'ai la grippe pour protéger les autres ou pour éviter de respirer le pollen au printemps pour me protéger. Et là, j'ai l'impression de semer la panique au lieu de rassurer. 

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Aussitôt, mes collègues me préviennent : « Ne mets plus le masque, une dame s'est fait expulser de force d'une rame de métro à Paris et il y a eu des violences physiques sur un monsieur à Londres", les deux portaient un masque ». Je suis confuse. Depuis enfant, mes parents m'ont appris qu'il faut se couvrir la bouche et le nez lorsqu'on est malade ou lorsqu’une personne physiquement proche l’est pour éviter toute contamination. On me l'a appris comme une forme de politesse et une règle d'hygiène.  

En parallèle, mes amis du domaine médical ont consulté des patients ou reçu des appels de personnes qui s’inquiétaient après avoir croisé un « Chinois qui tousse » ou après avoir mangé au restaurant chinois ou encore ouvert un colis Aliexpress « On ne sait jamais si en Chine quelqu’un a toussé dans la boîte et l’a refermé aussitôt ».  De belles perles pour égayer une journée, cela me fait tellement rire.

Mercredi 29 janvier

Mercredi 29 janvier, la peur de la contamination s’est rapidement transformée en haine raciale qui se traduit par des insultes et violences physiques. Dans les cours de récréation, la violence se fait ressentir. Mes petits cousins me racontent que les enfants les repoussent avec des propos haineux : « Chinois tu as le virus, dégage ! » accompagnés de coups de pied. Cela me fait moins rire.

Jeudi 30 janvier

Jeudi 30 janvier, ras-le-bol, je commence à traîner sur les réseaux sociaux pour échapper à tout ceci. Je découvre avec horreur les commentaires publiés sous les posts sur ce virus : "Pas étonnant, les Chinois mangent des chiens et des chats", "Ces gens n'ont pas d'hygiène, ils sont dégueulasses". D'un autre côté, je tombe sur un article qui retranscrit le discours de la ministre de la santé qui précise que le masque n’est d’une aucune utilité. Je me demande si ce n'est pas la France qui manque d'hygiène ou si c'est la ministre ne se sentait pas concernée. Deux semaines plus tard

Pendant ce temps en Chine, le nombre de cas augmente à vue d'œil. La préfecture de Wenzhou dont je suis originaire, est le plus touché après Wuhan. Je m'inquiète. Dans la nuit du mercredi au jeudi, je téléphone à ma famille, vivant au nord de Wenzhou, population connue pour être des commerçants qui migrent vers d'autres régions de Chine. En période du nouvel an chinois, ils reviennent au village pour passer du temps avec la famille, ramenant le virus à leur insu. La génération de mes grands-parents étant analphabètes ne savent même pas ce qu’il se passe « Tu verrais ici, les gens sont devenus un peu fous, je ne sais pas pourquoi » mais on me dit de ne pas les alarmer pour les protéger. Effectivement, ceux qui sont décédés des suites du virus sont des personnes âgées ou des personnes au système immunitaire fragile. 

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Puis, beaucoup d’intox circulent, que cela soit en Chine ou en France, un article chinois qui annonce 420 cas en France ou des municipalités qui annoncent ce jour-là des cas dans leur ville, heureusement aussitôt démenti par les hôpitaux. Ces intox créent des tensions. Mes amis du secteur du tourisme me rapportent que des notes internes sont diffusé aux hôtels de refuser leurs chambres aux touristes asiatiques ou ont vu des panneaux « Interdit aux Chinois » devant des commerces d’autres pays. 

Vendredi 31 janvier  

Vendredi 31, la cerise sur le gâteau : une vidéo d'une blogueuse chinoise mangeant une soupe de chauve-souris qui fait le tour d'Internet. Ce virus étant comparé à celui du SRAS en 2013, apporté par les civettes, les gens font l'amalgame. Si l’on se renseigne un peu l'origine du virus n'est toujours pas déterminée à ce jour. Finalement, Occidentaux ou Asiatiques, tous ont été dupés. Il a été démontré que cette scène a été filmée en 2016 en Indonésie.

Pourtant, les gens persistent à faire des remarques sur les animaux que les Chinois mangeraient ou à faire des blagues douteuses aux restaurateurs asiatiques du style : « Vous auriez de la soupe de chauve-souris ? » Les Asiatiques sont réduits aux mêmes clichés des chauves-souris, à savoir Porteurs de maladie.  

Et les restaurateurs. Leur taux de fréquentation a diminué drastiquement. Je suis consultante en affaire spécialisée activités de restauration et mes clients pleurent, littéralement. Belleville, 13ème, Arts et Métiers, les commerces et les rues sont déserts. Mes clients me demandent comment regagner la confiance des consommateurs. Pas évident, les trois défilés chinois de Paris ont été annulés ou reporté, ce qui suscite davantage de méfiance. Mes confrères en Italie me rapportent que certains de leur client ont déjà mis la clé sous la porte. Je les encourage simplement à maintenir le cap.  

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Samedi 1er février

Samedi 1er février, je présente à la Mairie du 13ème un projet artistique et militant Yellow Is Beautiful pour la mise en avant de la beauté asiatique dans lequel je me suis engagée. C’était la soirée de clôture des festivités du nouvel an chinois avec animations et spectacles. Chaque année, la salle de 500 personnes est pleine à craquer mais cette année, on compte à peine la moitié de la salle. Je me suis engagée dans ce projet, il y a trois ans, après avoir identifié le problème qui viendrait tout simplement de l’ignorance, j’ai su qu’un travail social de grande envergure doit être effectué à travers un outil visuel impactant. Ainsi, j’ai décidé de me tourner vers l’art militant. 

Dimanche 2 février

Dimanche 2 février, Wenzhou est officiellement en quarantaine.

Ma tante en Chine me raconte qu’ils sont confinés à la maison, les écoles et les lieux de divertissement sont fermés et les villages sont encerclés par des barrages. Chaque déplacement est contrôlé et doit être justifié. Ils ont l’autorisation de s’approvisionner en course deux fois par semaine et sont appelés par famille. Certaines devantures des pharmacies sont protégées par une bâche en plastique et les produits sont apportés par un système de mini toboggan. Toutes les astuces pour maintenir la distance entre humains est bon à prendre. En revanche, là-bas, j’ai l’impression qu’ils relativisent. Ma famille m’envoie des vidéos drôles de personnes qui s’ennuient depuis une semaine chez eux. Ils s’improvisent une table de billard sur leur table à manger, jouent au mah-jong avec des combinaisons façon cosmonaute ou trinquent avec leur télé pour le nouvel an chinois. Des photos sur les façons détournées de fabriquer un masque me sont partagées : peau de pamplemousse, bidon d’eau ou encore bonnet de soutien-gorge.

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Ma famille les trouve hilarantes et d’ailleurs moi aussi. Quelle créativité. Mais je vois bien qu’ils ne se rendent pas compte de l’ampleur des dégâts dans leur pays : « à la télé, ils en parlent peu ». Alors qu’en France, j’ai l’impression que c’est la fin du monde dans l’esprit des gens, malgré que l'Etat estime qu'il n'y a pas de quoi s'alarmer.

La Chine a vraiment de quoi s’inquiéter, le pays commence à être à court de masque et de test du virus. C’est la panique à Wuhan. Les hôpitaux débordent de monde et les personnes âgées meurent sur les chaises de la salle d’attente. Mon âme de bisounours en est choquée. Des reporters citoyens et parfois influents, prennent le risque de diffuser des vidéos ou des posts racontant la situation critique et demandent à être partagés sur les réseaux sociaux censurés par le pays. Une vidéo d’un avocat réputée a été postée ce jour même. 

Lundi 3 février

Lundi 3 février, le nouvel an se termine bientôt et certains sont toujours bloqués dans les villes en quarantaine et d'autres arrivent à avoir un vol pour Paris coûtant plus de mille euros pour un simple aller. Ils doivent revenir avant que le France ne décide de bloquer les frontières comme en Italie et ce, à n’importe quel prix. En plus de devoir gérer avec les charges du commerce et les salariés en attente de reprise, mes clients doivent payer leur loyer. Des propriétaires peu scrupuleux menacent de retirer le logement si le locataire ne revient pas dans les temps. Aberrant.

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Tout le reste de la semaine, certains de mes clients reviennent du pays. Je leur fais comprendre qu'il vaut mieux me contacter par le chat client plutôt que venir me voir ou de déposer les dossiers à l’entrée. Mes collègues me taquinent en me traitant de raciste. Est-ce du racisme anti-asiatique ? Je le qualifierais plutôt de « discrimination envers les personnes fraîchement revenu d’une zone fortement contaminée par le virus ». Oui, je me protège aussi, j’ai peur. Mais suis-je bête, en France, des dizaines de milliers de personnes meurent en un an à cause de la grippe. Mes chances d’en mourir sont un million de fois plus grandes. 

Le soir, je sors profiter des dernières soldes et pendant qu'un vendeur me conseillait un produit, sa collègue n'a pas manqué de lui murmurer à l'oreille « Eh, Coronavirus ». J'ai envie de mettre la boutique à l'envers mais je préfère garder cette énergie pour quelque chose de plus productif.

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Certes, je ne suis pas encore en mesure d'apporter une solution commerciale pour les commerçants pour le moment mais je peux agir en racontant ces anecdotes et au nom des Asiatiques qui vivent en Europe ou sur le continent américain et qui vivent un quotidien difficile à cause de leurs origines. Je mène un combat depuis dix ans pour briser les clichés asiatiques à travers l’associatif. Des associations se démènent et font un travail formidable pour améliorer l’image des Asiatiques en collectant les témoignages, en poursuivant la presse pour diffamation ou en diffusant des vidéos de soutien aux commerçants chinois.  

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Aujourd’hui, je constate que les clichés sont encore très ancrés dans l’esprit des Français et des Occidentaux et cela est ressorti d’autant plus à travers l’affaire du Coronavirus. J’ai remarqué que ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un virus. J’ai travaillé avec mes camarades en stylisme le mardi 4, dîné avec des amis le mercredi 5, vogué avec mes profs de danse le jeudi 6, tous non-asiatiques mais choqués d’apprendre mon quotidien depuis le virus.

Vendredi 7 février 

Le vendredi 7, on apprend tous la mort d’un des médecins en Chine ayant lancé l’alerte à épidémie, deux mois plus tôt, au gouvernement chinois. Ce dernier maintenait l’idée que ce n’était pas le SRAS de 2002 et ne se penchait sur la situation épidémique du moment. Le président Xi reste sans voix.

Pendant ce temps, la propagation continue et les accoutrements de protection anti-virus est comparé à ceux de l’époque de la peste noire, notamment le bec du médecin. Le plus drôle c’est que des chercheurs ont calculés qu’à ce rythme, toute l’espèce humaine serait contaminée d’ici fin mars. Il ne me reste plus qu’à jeter mon masque et a profité de la vie.

Le soir, je rejoins l’équipe du projet Yellow Is Beautiful et le photographe en chef, dans le domaine de la mode et d’origine chinoise. Avec eux, je cherche à mettre en valeur la beauté asiatique en dévoilant à la fois le charisme physique à travers des shootings et les parcours de vie très riche des Asiatiques de France à travers des interviews. Je ne veux plus juste améliorer l’image des Asiatiques mais montrer qui sont ces Asiatiques. Ce sont des femmes et hommes aux personnalités diversifiées pour qui la solidarité et le collectif font la force. Pour illustrer la notion du collectif, mon frère qui vit au Japon me raconte que malgré les tensions entre les deux pays, le Japon a envoyé en Chine un avion entier de masques, par solidarité. En France, nous sommes loin de cette mentalité. Il est temps d’apporter un nouveau souffle à cette mentalité. 

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 Samedi 8 février

Enfin le week-end ! Le samedi 8 février, la France découvre cinq nouveaux cas en Haute-Savoie dans la ville de… (roulement de tambour) … Contamines-Montjoie. Le lieu idéal pour contracter un virus et profiter des beaux domaines skiables. Le comble, c’est que les personnes infectées sont des Britanniques en provenance de Singapour. On devrait arrêter de manger des fish and chips.

Dimanche 9 février

Dimanche 9 février, je dois rejoindre des amis au cinéma et je commande un chauffeur sur application. Cinq minutes d’attente. Quinze minutes plus tard, je vois sur mon appli qu’il s’est éloigné. J’annule la course et commande de nouveau le même chauffeur qui revenait dans ma direction et tout d’un coup, il tourne dans une petite rue et s’éloigne encore plus. Je comprends enfin que mon nom de famille à connotation asiatique s’est affiché et n’a pas dû lui plaire.

Ce même soir, j’ai dû emmener un ami aux urgences suite à un malaise. Nous sommes accompagnés d’une amie d’origine française et de deux autres amis asiatiques. Arrivés à l’hôpital, les gens nous dévisagent et cherchent à identifier qui parmi les Asiatiques est malade ou présente de la fièvre. Mon ami d’origine maghrébine se manifeste et tout le monde s’étonne. Après avoir vu des posts disant qu’avant les gens avaient peur d’un Arabe barbu, aujourd’hui d’un Chinois qui tousse, je propose alors à mon ami de tousser fort pendant que moi, je crie Allahouakbar… J’imagine bien la pagaille sociale.

En attendant de suivre cette fabuleuse idée, je dois encore régler quelques détails. La fête des morts approche en Chine, ma mère veut y aller pour balayer les tombes de mes grands-parents. Est-ce une bonne idée ? Je dois réserver un hébergement pour mon séjour au Japon prévu dans 2 mois, deuxième pays le plus contaminé. On me dit me d’annuler mais je dois rapatrier mon frère. Quand je vais au cinéma, dois-je désinfecter la salle en partant ? Ils ont trouvé un remède à base de sucre mais est-ce que cela fonctionne pour combattre le virus de l'absurdité humaine et balkanienne ? Ma vie est compliquée en ce moment, une petite bière me ferait du bien, une Corona ?

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