Coup d'Etat ou pas Coup d'Etat au Brésil ?

Le processus d'impeachment lancé au Brésil contre la présidente Dilma Rousseff relève t'il d'un processus démocratique ou est-il le fait d'un coup d'état ?

Si le processus d’impeachment, prévu par la constitution, est légal, en revanche la façon dont il est utilisé le semble beaucoup moins. Pour s’en convaincre, il suffisait d’écouter les débats de la chambre des députés qui ont voté le 17 avril dernier l’impeachment et ainsi lancé le processus de destitution de la présidente Dilma Rousseff. 

L’argumentation ne portait pas du tout sur la question concernée (la question des « pedaladas fiscais ») mais sur tout autre chose : la crise économique, la hausse du chômage, la question de la santé publique, l’éducation, le scandale de corruption concernant Petrobras, et bien d’autres choses, avec pour seule responsable Dilma Rousseff. Or pour justifier d’un impeachment, il faut que soit caractérisé un crime de responsabilité, un crime contre la constitution.

 Tous les partis y sont donc allés de leur expertise juridique pour justifier ou s’opposer à l’impeachment. Et on trouve ainsi autant de spécialistes du droit apportant leur soutien au processus que de spécialistes n’y trouvant aucun fondement juridique. En fait, le mécanisme du « pédalage fiscal » est une pratique comptable permettant d’avoir recours à l’emprunt pour financer certaines dépenses sans l’autorisation préalable du congrès, ce qui permet de différer leur enregistrement et de pouvoir annoncer un déficit inférieur. Ces pedaladas fiscais ont notamment été utilisées par la présidence pour financer les programmes sociaux. Ce mécanisme est classique au Brésil, tous les présidents y ont eu recours, ainsi que les maires des grandes villes et les gouverneurs. En fait, prononcer la destitution de Dilma Rousseff sur ce seul motif revient à prononcer une condamnation à mort pour un excès de vitesse. Cela est complétement disproportionné.

On se doute donc bien que l’opposition vise autre chose. Si effectivement le Brésil est en train de vivre une grave crise économique et sociale, et maintenant politique, on comprend bien que ce n’est pas en lançant un processus de destitution que ces questions seront résolues. Il ne s’agit pas ici de minimiser cette crise, bien au contraire, ni même d’afficher un soutien aveugle à Dilma Rousseff ou au PT, mais plutôt de faire la part des choses. 

L’opposition avance donc à peine masquée avec le dessein de reprendre le pouvoir, ne s’étant pas encore remise de la perte des élections de 2014. Soutenue par une élite économique et une classe moyenne et supérieure blanche, cette droite conservatrice n’a jamais complétement accepté la politique sociale du PT (Parti des Travailleurs, au pouvoir), qui a permis de sortir de la misère plus de 40 millions de personnes, ou encore la politique des quotas et de bourses permettant aux étudiants noirs ou issus de milieux pauvres d’accéder à l’université, comme le souligne le collectif MD 18.

 On ne peut pas dire que cela soit la manière la plus démocratique de promouvoir l’alternance. Et cela l’est d’autant moins que si le processus va jusqu’au bout, ce sera le vice-président Michel Temer qui prendra la présidence, lequel serait en train de préparer son programme pour les deux ans qui restent jusqu’au vote des présidentielles. D’aucuns disent qu’il s’agirait d’un programme ultra conservateur, qui reviendrait sur beaucoup d’avancées sociales, et qui vraisemblablement n’aurait jamais été voté par le peuple. On est donc en présence de la stratégie du choc, chère à Naomi Klein, qui permet de profiter de ce genre de moments de sidération, la destitution d’une présidente, pour faire avancer des politiques ultralibérales, ne profitant qu’aux élites économiques. Et pendant ces deux ans, Temer et ses alliés auront eu le temps de mettre en place une super structure politique permettant d’assurer la victoire aux présidentiels de 2018.

Alors coup d’état ? La réponse pourrait paraître évidente. Mais une certaine gauche au Brésil n’adhère pas à cette rhétorique du « coup d’état »[1]. On n’est effectivement pas dans le même contexte que le coup d’état ayant eu lieu au Honduras en 2009 qui vit l’armée soutenue par la Cour Suprême et le Congrès arrêter le président Manuel Zelaya, trouvant finalement refuge à l’ambassade … du Brésil (!). En effet, ici, point d’armée en vue, même si certains manifestants, une minorité, ont pu la réclamer, nostalgiques du coup d’état de 1964, même si certaines manifestations en soutien à l’impeachment, comme le souligne Laurent Delcourt du Monde Diplomatique[2], ressemblent plus à un combat contre le PT et ses avancées sociales que contre la corruption.

 Si ce n’est un coup d’état, parlons à tout le moins d’un coup institutionnel, l’opposition détournant un processus démocratique pour réussir ce qu’elle n’a pas réussi démocratiquement, prendre le pouvoir. Gageons également, qu’après ce coup institutionnel, d’autres coups arriveront, tels les répliques d’un séisme, coups de buttoir contre les droits sociaux et économiques des brésiliens, rognés par une droite, écartée du pouvoir trop longtemps.

 Malgré tout, comme le suggère Chantal Mouffe, philosophe belge, face à une droite décomplexée, prête visiblement à tout, la gauche a intérêt à repassionner les débats et à développer un populisme de gauche. La rhétorique du coup d’état en fait sans doute partie.


[1] Marcus Fabiano, « A retórica do “golpe de estado” no impeachment de Dilma Rousseff », sur le  site de Universidade Nômade.

[2] Laurent Delcourt, « Printemps trompeur au Brésil », Le Monde Diplomatique, mai 2016

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.