L’IA générative s’est invitée avec une certaine indifférence au sein du système éducatif comme dans nos vies, étiolant davantage le frémissement merveilleux des singularités. Ce non-langage nihiliste remplace déjà nos propres écrits, nos dessins, nos musiques, et s'accompagne inévitablement d'une dégradation de notre perception du monde et de la capacité de penser et d'apprendre. On nous répète de toute façon que nous n'en avons plus besoin.
Il n'est pas étonnant que la vigilance à cet égard soit réduite car le langage commun est déjà dans un état de déliquescence considérable; l'anéantissement du sens des mots et des actions y compris par nombre de politiques et médias (que signifie l'invitation par Israël de l'extrême-droite française ? que signifie la création du Conseil national de la refondation par Emmanuel Macron, écho du Conseil national de la Résistance alors qu'Emmanuel Macron lui-même s'attaque à la Sécurité sociale, œuvre de la Résistance ?), la confusion que nous entretenons entre confort et liberté rend possible un tel engouement envers l'IA générative. Car l'enjeu n'est pas tant de gagner une absconse efficacité, que de continuer à dénier la misère symbolique dans laquelle nous sommes collectivement.
Cet événement se situe donc pleinement dans la continuité de ce qu'a produit la société de consommation. L'enjeu n'est pas seulement de remettre en question notre manière collective de décider des techniques qui doivent être déployées dans un contexte de crise écologique majeure, mais avant tout de sortir de cette idéologie productiviste qui détruit les structures au travers desquelles nous nous émancipons par la création de savoirs.
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Aujourd'hui, la liberté et les capacités d'autodétermination des jeunes générations sont considérablement affaiblies dans un contexte déjà préoccupant à leur égard. Le soutien politique accordé à l'IA générative s’inscrit dans la longue liste des non-politiques économiques qui maltraitent les individus, les réduisant à des consommateurs, dont celles qui participent à la catastrophe écologique en cours. S'agissant d'une idéologie qui domine dans la plupart des sociétés contemporaines, il s'ensuit que les politiques publiques favorables à l'IA générative se déploient au niveau international. La Grèce et l’Estonie ont par exemple signé récemment un contrat avec OpenAI pour introduire ChatGPT dans leur système éducatif en dépit des protestations.
La Commission européenne développe un projet de réforme réglementaire pour amoindrir la RGPD afin de rendre accessibles aux entreprises des informations personnelles des européens pour l’entraînement des algorithmes d’IA. La direction des systèmes d'information du CNRS a proposé, suite à un partenariat avec MistralAI, à l'ensemble de ses agents début décembre 2025 l'utilisation d'une IA générative pour effectuer une synthèse de document, aider à la réflexion ou à la reformulation, ou encore aider à « raisonner ».
La Chine et les États-Unis ont annoncé des plans de financement massifs dans ce jeune secteur économique. L'IA générative ne s'invite pas uniquement dans les publicités sur France télévision, mais aussi dans la campagne municipale et l'activité militante. Quelle est donc cette frénésie qui vient s’attaquer aux fondements de la recherche, de l'éducation et de la démocratie ?
Il faut tout de même le dire, l'imposition accélérée de l'IA générative dans nos vies depuis quelques années est motivée entre autres par une raison purement économique. Ce marché, inventé de toute pièce sur la base d'une vision du monde productiviste et blafarde, recherche une adoption massive pour garantir la pérennité des entreprises. Mais dire cela, ce serait encore complètement manquer le fond de ce qui se passe.
Comme pour la voiture individuelle en son temps, cette raison économique pure doit dominer quel que soit le prix. Et ce prix à payer, c'est le sens de nos propres vies, c'est la stabilité de nos démocraties, c'est l'écologie et par extension l'avenir des jeunes générations, c'est l'autonomie des populations et leur capacité à répondre à leurs droits fondamentaux, notamment par le travail; c'est enfin, et de manière encore plus profonde et grave, la destruction du langage.
S’agissant comme toute technique d’un pharmacon (un poison et un remède), nous devons avoir conscience que ses spécificités conduisent nécessairement à une transformation plus ou moins importantes des organisations sociales. Par conséquent, cela nous appelle à les pe(a)nser et à délibérer collectivement sur un cadre légal qui peut aller jusqu’à une simple interdiction. Cela fait défaut aujourd’hui, à cause partiellement d’une incapacité structurelle liée à l’organisation du pouvoir législatif. Cette incapacité devrait nous inquiéter collectivement, car les systèmes sociaux subissent des déstabilisations massives et répétées sans aucune réflexion collective quant à la réponse à apporter.
De plus, nous devons reconnaître avant toute discussion c’est ce que font en général les algorithmes des IA génératives, à savoir apporter une réponse la plus vraisemblable (au sens des probabilités) selon des critères arbitraires (ou selon des paramètres inconnus) à une demande (prompt), à partir d’un ensemble de données. En cela, il n'y a ni nouveauté, ni idée; elle disrupte les processus de création pour y substituer une espérance probabiliste, un résultat moyen à partir d'une base de données, qui n'a aucun sens ni aucune intention intrinsèque, en sommes une médiocrité, celle-là même que tout artiste et tout scientifique combat chaque jour.
Comment expliquer alors une telle ferveur pour ce qui n'a aucune saveur ? Il faut en effet être déjà soumis à une logique de production intensive pour s'y résoudre, cette situation précaire questionne l'état de déliquescence de notre société. Cette vraisemblance probabiliste n’a rien à voir avec la notion de vérité, elle dépend des données et du travail qui est fait sur l’algorithme. Précisions que cela ne signifie nullement qu'il n'y a pas d'intérêt pratique pour les algorithmes de réseaux de neurones ou de machine learning en général pour des applications bien spécifiques, nous ne parlons ici que de l'IA générative.
Un argument favorable à l’introduction de cette technique que l'on rencontre dans l’éducation, l’enseignement ou la recherche, consiste à dire qu’il ne s’agit que d’une aide, d’un support qui stimule la créativité, d’un guide pour l’intuition, au même titre que des livres, internet ou un professeur. Un second argument consiste à dire qu’il s’agit de rendre les plus jeunes compétitifs dans cette nouvelle ère où l’IA serait omniprésente. Il n'y a dans ce dernier argument aucune considération écologique ou éthique, ce qui pose déjà un sérieux problème. Mais faisons semblant d'oublier ces considérations. Défendre ces arguments, c'est ne rien comprendre de ce qui fait la spécificité à la fois addictive et disruptive de l’IA générative, et qui tient en quelques mots : la perte d’autonomie.
À l’inverse des autres outils mentionnés comme l’écriture, qui ont co-évolué au sein de structures sociales particulières jusqu’à une forme extrêmement contrainte qui permet l’émancipation, l’utilisation de l’IA générative via ChatGPT par exemple s’accompagne d’une perte de l’autonomie et de savoirs, c’est-à-dire d’une prolétarisation de l’individu. C’est l’exact opposé de l'une des missions de l’éducation qui est de rendre autonome et libre le futur citoyen. Cette dépendance, qui évolue en réflexe addictif, se manifeste par l’usage systématique de ChatGPT par un nombre croissant d’étudiants à la moindre difficulté (et que dire dans la vie quotidienne ?).
Or, c’est bel et bien la difficulté qui permet d'apprendre à penser. Je m'excuse des banalités qui sont dites ici, mais au vu des discussions que l'on trouve dans nombre de grands médias qui invitent presque exclusivement des acteurs de l'économie, à l'image de la composition du Comité de l'intelligence artificielle générative censé conseiller le Gouvernement de la France, il semble que les évidences les plus banales doivent être rappelées.
C’est en effet la reconnaissance de la difficulté à travers par exemple le blocage ou l’erreur qui permet d’apprendre à penser. Sans cet effort, il n’y a ni éducation, ni liberté. Penser, articuler les arguments, c'est faire usage du langage. Or c'est cet usage du langage qui est de nouveau remis en question par l'IA générative qui en dissout le sens. Le simulacre du langage détruit la langue elle-même.
Notre esprit seul peut construire l'exigence que l'on a dans l'usage des mots, et le sens que l'on y met. C'est ce processus-là que vient perturber ces algorithmes. Mais ne nous faisons pas d'illusions, cela s'inscrit pleinement dans la continuité de la société de consommation, et c'est ce qui explique entre autres l'ardeur pour ce qui n'a pas d'intérêt. Cette technologie ajoutant un nouveau moyen polluant de produire des éléments de distraction, de divertissement comme on l'observe abondamment sur les multiples plateformes numériques.
Ce n’est que dans un second temps, quand cette capacité d’autonomie de la pensée est véritablement acquise que d’autres outils peuvent intervenir, au risque d’ailleurs parfois de désapprendre. L'IA générative intervient aujourd’hui dès le collège, pour apporter directement une réponse vraisemblable à une question dans un langage dénué de sens, au détriment notamment de l’exercice de la mémoire. Les élèves acquièrent un réflexe qui rend l’apprentissage impossible, et qui vient s’ajouter à une diminution de l’attention en partie causée par les écrans. Ceux-là même que l'on vient renforcer par l'introduction de l’IA dans le système éducatif. À quoi sert-elle, sinon à rendre nos étudiants incapables de penser et donc d’exercer par la suite leur citoyenneté ? Nous voyons ici toute l'absurdité d'un marché économique qui cherche à s'imposer.
Quant à l'introduction de l'IA générative dans le processus même de la recherche scientifique, je propose une relecture d'Henri Poincaré qui dans un texte de 1905, La valeur de la science, donne des éléments qui me semblent nourrir en dépit de leur forte antériorité une position très critique vis-à-vis de l'IA générative, en particulier le chapitre I, puis le chapitre X (paragraphe 3) qui porte ce nom à l'évocation anachronique : « la science est-elle artificielle ? ».
L’engouement actuel des politiques est appuyé par un marketing économique déraisonnable, qui met en danger nos propres institutions démocratiques. Il n’a donc pas suffi que l’on compromette gravement l’avenir des jeunes générations en causant le changement climatique, il faut encore qu’on leur supprime toute capacité de les voir résoudre les difficultés de leur époque. Face à cette guerre économique, nous devons réagir au plus vite. Il est plus que temps que nous nous demandions collectivement dans quelle société nous voulons vivre, plutôt que de laisser ce choix au vagabondage abrutissant d'un marché totalitaire.
Dans cette époque où l'économie prend d'assaut toutes les fragilités humaines, nous devons trouver la force de bâtir une autre technique digne de l'humanité.
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Je remercie toutes les personnes qui ont relu ce texte.