Olivier Claude Marchand
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Billet de blog 7 déc. 2021

Giorgio Parisi : l’augmentation du PIB est contradictoire avec la lutte climatique

Dans un vibrant discours, le Professeur Giorgio Parisi, Prix Nobel de physique 2021, s'est adressé aux dirigeant·es des pays du monde en amont de la COP26, soulignant l'importance cruciale pour l'humanité de ne pas dépasser un réchauffement planétaire de 2°C et la contradiction entre l'augmentation du PIB et la lutte climatique. Il a plaidé pour une éducation des jeunes à ces enjeux.

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Nous proposons une retranscription en français du discours de Giorgio Parisi, Prix Nobel de physique, prononcé le 8 octobre 2021 lors de la cérémonie d'ouverture de la Pre-COP26 à la Chambre des député·es d'Italie. L'intégralité du discours peut être visionnée en suivant ce lien. Le discours a été prononcé en présence du Président de la République italienne, Sergio Mattarella, ainsi que Nancy Pelosi, speaker de la Chambre des Représentants des États-Unis et Luigi Di Maio, ministre italien des affaires étrangères et de la coopération internationale.

Giorgio Parisi, discours prononcé à la Chambre des député·es d'Italie le 8 octobre 2021 lors de la Cérémonie d'ouverture de la Pre-COP26 © Camera dei Deputati, Parlamento Italiano

--- Début du discours

Merci Monsieur le Président,

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Président de la Chambre des député·es, Madame la Présidente du Sénat, Mesdames et Messieurs les représentant·es des autorités, Mesdames et Messieurs,

C’est pour moi un honneur et un plaisir de m’adresser à vous. L’humanité doit faire des choix essentiels, l’humanité doit lutter avec force contre le changement climatique. Cela fait des décennies que la science nous dit que les comportements humains jettent les bases pour une augmentation vertigineuse des températures de notre planète. Malheureusement les actions réalisées par les gouvernements jusqu’à présent n’ont pas été à la hauteur de ce défi.

Au cours des dernières années, les effets du changement climatique sont clairement visibles, comme l’a dit le Président Casini, les inondations, les ouragans, les vagues de chaleur et les incendies catastrophiques dont nous sommes les spectateurs hébétés sont un petit avant-goût de ce qui adviendra à l’avenir sur une échelle beaucoup plus grande. Le changement climatique se fait donc ressentir. Nous avons besoin de mesures décisives.

La Covid nous montre qu’il n’est pas facile de prendre des mesures efficaces en temps et en heure. Souvent, les mesures d’endiguement de la pandémie ont été prises en retard, au moment où elles ne pouvaient plus être renvoyées à plus tard.

Nous savons tous que le médecin pieux rendit la plaie purulente. Vous avez le devoir de ne pas être un médecin pieux. Votre tâche historique est de mener l’humanité sur une voix semée d’embuches. C’est comme conduire de nuit, la science constitue les phares, et ensuite c’est au conducteur de rester sur la route, c’est sa responsabilité. Il doit également prendre en considération le fait que les phares ont une portée limitée. Les scientifiques ne savent pas tout non plus, c’est un travail difficile au cours duquel les connaissances s’accumulent l’une après l’autre, les poches d’incertitudes peu à peu sont éliminées. La science fait des prévisions honnêtes sur lesquelles on peut ensuite créer lentement un consensus scientifique, quand il est prévu qu’un scénario de réduction intermédiaire des émissions de gaz à effet de serre entraînerait une augmentation des températures de 2,1 à 3,5 °C, cet intervalle constitue alors la meilleure estimation possible dans l’état des connaissances actuelles.

Mais il faut que tout le monde sache que l’exactitude des modèles sur le climat a été vérifiée en les comparant aux prévisions passées, si la température augmente de 2°C on entre dans une planète inconnue, une terra incognita, dans laquelle on pourra assister à des phénomènes inconnus que nous n’avions pas prévus et qui pourraient aggraver la situation. Par exemple des feux de forêt colossaux à l’échelle de l’Amazonie qui émettraient une quantité catastrophique de gaz à effet de serre. L’augmentation des températures n’est pas seulement contrôlée par les émissions directes mais également atténuée par de nombreux mécanismes qui pourraient arrêter de fonctionner avec l’augmentation des températures.

Nous savons ce qui se passe en deçà d’une augmentation de la température de 2°C, mais il est difficile de savoir ce qui se passe dans les scénarios les plus pessimistes, la situation pourrait être bien pire que ce que l’on peut imaginer.

Nous sommes face à un énorme problème qu’il faut régler, cela nécessite des interventions décisives, non seulement pour interrompre les émissions de gaz à effet de serre, mais nous avons également besoin d’investissement scientifique. Nous devons être en mesure de développer de nouvelles technologies pour préserver l’énergie, nous avons aussi besoin de technologies de carburants non polluants qui reposent sur des ressources renouvelables.

Non seulement nous devons nous protéger de l’effet de serre mais nous devons également éviter de tomber dans le piège terrible de l’épuisement des ressources naturelles, l’économie d’énergie est également un chapitre qu’il faut sérieusement prendre en considération. Par exemple, tant que la température au sein de nos logements restera la même en été et en hiver il sera difficile d’arrêter les émissions de gaz à effet de serre.

Arrêter le changement climatique nécessite un effort monstrueux de la part de tous. C’est une opération qui a un coût colossal, non seulement financier mais aussi social avec des changements qui auront un impact sur nos vies. La politique doit faire en sorte que ces coûts soient acceptés par tous. Ceux qui ont le plus utilisé les ressources doivent contribuer d’autant plus afin d’avoir les conséquences mineures sur l’ensemble de la population. Les coûts doivent donc être distribués de façon équitable et solidaire entre tous les pays. La décence nécessite en effet que les pays qui ont eu les plus grandes influences doivent faire les efforts les plus importants.

Je voudrais m’arrêter sur les questions économiques. Le PIB des pays est à la base des décisions politiques et la mission des gouvernements semblent être d’augmenter le PIB le plus possible. Il s’agit là d’un objectif qui est en contradiction avec la lutte contre le changement climatique. Je voudrais rejoindre ce qu’a dit Robert Kennedy le 18 mars 1968 à l’Université du Kansas :

« Le PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les allées et venues des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoia ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. En somme, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Il peut tout nous dire sur l’Amérique sauf sur ce qui nous rend fier d’être américain. »

Voilà, c’est la même chose partout ailleurs. Le PIB comme on l’a entendu il y 53 ans ne mesure pas bien l’économie. Il reflète la quantité, mais pas la qualité de la croissance. Différents indices ont été proposés dont l’indice de développement durable et l’indice de bien-être économique durable. Si le PIB reste au cœur de notre attention comme aujourd’hui, notre avenir sera bien triste. Tous ceux qui planifient notre avenir doivent utiliser un indice qui prend en considération d’autres éléments.

Lutter contre le changement climatique est une entreprise qui engagera l’humanité pour de nombreuses années et les nouvelles générations joueront un rôle fondamental. L’éducation est un élément essentiel. Les jeunes doivent être en mesure de comprendre la situation générale et de développer leur propre opinion. Ils doivent être écoutés. Nous devons donner aux enfants une éducation scientifique dès la maternelle, mais ils doivent apprendre la méthode scientifique, ils doivent faire des déductions suite à l’expérience. L’éducation scientifique est un processus naturel qui ne s’acquière pas en écoutant des mots mais en faisant des expériences dans l’environnement pour avoir une vision claire, nécessaire pour comprendre l’avenir de la société humaine. Souvent, on n’enseigne pas de cette façon. L’avenir appartient aux jeunes, ce sont eux qui doivent avoir à disposition tous les instruments pour leur permettre de s’orienter dans ce monde complexe.

Comme vous le voyez je me suis arrêté sur de nombreuses questions, l’énergie, la recherche scientifique, la justice sociale, l’économie et l’éducation des jeunes. S’attaquer à ces problèmes et les résoudre, voilà, c’est cela votre tâche, avec la contribution de tous et notamment des jeunes.

Merci de votre attention.

Giorgio Parisi

--- Fin du discours
La retranscription de ce discours est basé sur l'enregistrement vidéo de la Chambre des député·es d'Italie (Camera dei Deputati) que vous pouvez retrouver en cliquant sur ce lien, aux minutes 42:24 - 51:59.

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