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Billet de blog 24 janv. 2022

Faire du savoir une façon de vivre

Nous savons, mais nous n’agissons pas. Nous n’arrivons pas à faire du savoir une façon de vivre, une façon de vivre qui ne soit pas néfaste pour nous-mêmes, pour les écosystèmes. Nous avons besoin de recomplexifier et théoriser une réalité que nous n’avons jamais mieux comprise. Nous avons besoin de penser.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sentier dans le bois de Païolive en Ardèche © Olivier Marchand

Aujourd’hui, même si nous savons que notre modèle de vie est néfaste, qu’il est néfaste pour nous-mêmes, et ce pour de nombreuses raisons, nous continuons à vivre de la même manière, tout comme il n’y a pas eu de monde d’après suite aux prises de conscience de la pandémie, et ce en dépit des nombreux appels, mobilisations et tribunes.

Rappelons, peut-être, que notre modèle de vie est néfaste pour nous-mêmes car, premièrement, il détruit à un rythme effréné les écosystèmes, qui constituent des conditions non négociables à la vie humaine, et deuxièmement engendre des transformations importantes dans les systèmes géophysiques tels que l’atmosphère, les sols et les océans, causant des catastrophes variées pour les populations humaines, et de manière fortement inégalitaire. Notre modèle de vie nous est néfaste car nous ne pensons pas suffisamment les techniques. Leurs effets, tant au niveau cognitif, psychologique, que démocratique et social, nous dépassent. En témoigne notamment le dernier rapport du Conseil national du numérique sur l’économie de l’attention. Notre modèle de vie nous est néfaste enfin, car nous avons tendance à dévaloriser tout savoir qui n’est pas proprement quantifiable économiquement.

Nous savons, mais nous n’agissons pas. Nous n’arrivons pas à faire du savoir une façon de vivre, une façon de vivre qui ne soit pas néfaste. Et qui n’est pas néfaste en tant qu’elle n’est pas maintenue par des processus court-circuitant la transmission et la création locale de savoirs. La valeur du savoir est aujourd’hui réduite, entendons-le, sur le plan politique au moins, à une valeur d’échange, considérant ainsi que des intérêts ne peuvent s’exprimer que sur un plan financier, sous la forme de profit, nous avons réduit les dimensions multiples des savoirs et de l’organisation sociale. Nous les avons décomplexifiés, et ce faisant nous les avons partiellement détruits. Mais les savoirs sont nombreux, les savoirs-vivre, les savoirs-faire, les savoirs-être... Toute vie et tout travail tangible donne lieu à des savoirs, transmissibles, qui posent la technique comme, avec la vie, avec le travail, dans un processus pensé localement, tel le bateau du pêcheur, les ciseaux de bois du menuisier, ou le crayon de l’écrivain. Quelle est la dimension sociale du bateau, des ciseaux de bois et du crayon ? Beaucoup plus difficile, quelle est la dimension sociale de l’ordinateur ? La technique nous accompagne, comme une ombre de crépuscule. Ne pas la penser, c’est oublier une immense partie de l’humanité, donc une immense partie du problème. Comme cela a très bien été expliqué, la rationalisation du travail entre autres a conduit à la perte de nombreux savoirs. Dépossédés de ces savoirs, il nous est très difficile d’appréhender nos activités de manière globale, et donc de raisonner sur les conséquences politiques et écologiques de celles-ci, ou de maîtriser la finalité et l’organisation de notre travail. C’est pourquoi, entre autres, nous devons recréer des savoirs, au sein de structures sociales (est-il nécessaire de préciser ?), et donc recréer les conditions d’existence de ces savoirs.

Nos techniques nous permettant d’extraire une immense quantité d’énergie de notre milieu, nous avons poussé les processus de transformation des systèmes dissipatifs que constituent les êtres humains comme tout être vivant, à des niveaux inédits, comparables aux échelles des processus géophysiques.

Ce dont nous avons besoin, c’est avant tout de penser dans un ensemble cohérent tous ces problèmes, et de penser ensemble. Cela peut sembler évident, mais il ne suffit pas d’ouvrir sur l’espace public, ou d’ailleurs sur un espace public sursaturé ou partiellement détruit, ces problèmes. Il faut les ouvrir sur des lieux sains de controverses et de leur résolution, en les pensant. Nous avons donc besoin de recomplexifier et théoriser une réalité que nous n’avons jamais mieux comprise qu’aujourd’hui grâce aux avancées notamment des sciences. Cela est rendu d’autant plus difficile que les disciplines sont à la fois fortement hermétiques et denses. La pensée transdisciplinaire que requièrent les problèmes environnementaux n’est pas favorisée par le système éducatif actuel, et le cloisonnement au sein des structures administratives. Une mise à jour importante est nécessaire pour la discipline économique par exemple, intégrant les réalités physiques, et donc la thermodynamique, outil indispensable pour théoriser une économie du vivant, or enseigne-t-on la thermodynamique des processus hors-équilibres dans les grandes écoles de commerce ? Ou à Sciences-Po ? Certes, ceci est loin d’être simple, mais la réalité est complexe, et prétendre y répondre sur la base de connaissances fausses ou gravement lacunaires n’est pas un comportement responsable lorsqu’on est amené à participer à des décisions politiques majeures pour les populations.

Victor Hugo écrivait ainsi :

« La pensée est le droit sévère de la vie. »

Aujourd’hui nous avons besoin de penser pour redresser nos sociétés. Mais comment penser dans les conditions actuelles ? Comment s’échapper du vacarme de l’excitation permanente des sens ? Comment fuir les injonctions continues sur nos désirs, des désirs que nous devons avoir au risque d’être socialement hors-jeu. Comment être et penser ?

Nous pouvons déplorer que les échanges politiques soient globalement conceptuellement appauvris, et intellectuellement malhonnêtes, il ne se passe pas une semaine sans qu’une expression sans fondement conceptuel vienne faire irruption dans le débat public alimentant une polémique stérile. Nous pouvons déplorer que les différents acteur·ices du débat public, des journalistes aux politiques, en passant par l’ensemble des citoyen·nes, ne soient pas formé·es pour appréhender les questions politiques de ces enjeux complexes. Il faut y remédier par toutes les formes d’éducation formelles et non-formelles, non pas pour donner une vision toute prête du monde, ce serait le contraire-même de tout projet éducatif et de notre propos, mais pour donner les outils afin de relever ces enjeux, le plus paisiblement possible, et dans les termes qui sont les leurs, à l’aide des savoirs qu’ils auront suscités eux-mêmes au sein de leur environnement. C’est de la responsabilité de l’État et de l’Éducation nationale que de garantir la satisfaction des conditions de la démocratie. La capacité à comprendre pour participer au débat public en est une.

Contexte de la publication :

Cette introduction constitue le début d’un développement que nous poursuivrons sur ce blog au cours des prochains mois. Ce texte contient, bien sûr, plusieurs contradictions qu’il nous faut expliquer, ainsi que des mots qu’il nous faut clarifier. Qu’est-ce que théoriser ? Qu’est-ce que le savoir ? Nous devons aussi nous arrêter sur cette phrase, prononcée notamment par Bernard Stiegler : « faire du savoir une façon de vivre », que nous empruntons pour exprimer ce que nous avions préalablement rédigé comme « il n’est plus possible de considérer séparément la connaissance d’un côté, et nos désirs, nos besoins et nos valeurs de l’autre ». Nous pensons que cela nécessite quelques mots supplémentaires.

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