Ouverture de la chasse au Canard (Enchaîné) à la médiathèque de Sassenage, en Isère

En Isère, le vice-président du conseil départemental, Christian Coigné, fait supprimer l’abonnement au Canard Enchaîné de la médiathèque de la commune dont il est maire, au prétexte qu’il « ne correspond pas à la politique culturelle de la ville".

Que l'on s'entende bien : il n’est pas ici question d’arrêter l’abonnement à « Black block magazine » ou à une revue anarcho-punk prônant l’apocalypse mais bien celui d’une institution française, centenaire depuis peu, journal satirique, espiègle et pourfendeur des aberrations de notre système, révélateur à ses heures perdues des abus de pouvoir des puissants, une inoffensive feuille de choux pour adeptes de jeux de mots... mais visiblement pas si inoffensive que cela : pourquoi cette décision hautement symbolique dans une commune comme Sassenage, 11000 habitants, banlieue aisée de la métropole grenobloise? Les contrepèteries de l’album de la Comtesse n’apparaîtraient-elles pas assez nobles aux yeux des barons locaux ?

Celui qui se rêvait sénateur avait acquis une notoriété nationale en avril 2018 par l’intermédiaire d’un article qui l’épinglait pour « l’attribution d’un « logement d’urgence » communal » à sa fille. Ledit article figurait dans les colonnes… du Canard Enchaîné ! Depuis, M. Coigné attend son procès pour prise illégale d’intérêt… Oserait-on penser à de froides représailles ancrées dans une rancune tenace ?

Ou assiste-t-on tout simplement à une manifestation supplémentaire de la galopante droitisation de la droite, un de ces étirements populistes en direction de ce qu’on appelait hier les extrêmes, pour tester l’élasticité des limites démocratiques ? Peut-être rien d’autre, en somme, que l’étalement décomplexé de nos Valeurs actuelles, qui pourraient prendre la place laissée vacante par le palmipède sur les rayons de cette bibliothèque désormais mise au pli...

A l’heure où la machine à perdre aux présidentielles est en train d’être astiquée dans le garage des gauches désunies, cette bézierisation de nos territoires, promet des temps où nous vivrons tranquilles, protégés des égarements de la pensée de la complexité et des discours dissonants, où nous vivrons ainsi vraiment en sécurité (...à la simple condition de n’être ni noir ni arabe ni étranger ni homosexuel ni défenseur des écosystèmes ni demandeur de justice sociale ni dénonciateur d’abus de pouvoir des puissants ni adepte des jeux de mots).

Un numéro d’Astrapi qui citera le délinquant Cédric Herrou comme un continuateur de l’œuvre de l’Abbé Pierre correspondra-t-il à la politique culturelle de la ville? La médiathèque ne possède pas d’abonnement mais un livre de couvertures de Charlie Hebdo : l’union nationale autour de ce martyr de la liberté d’expression protégera-t-il l'ouvrage des assauts de la politique culturelle de la ville ?

Coup de tonnerre dans la presse locale. Dans un article du Dauphiné (Libéré et non pas Enchaîné, lui) du 11 février 2021, l’édile et son adjoint à la culture-de-la-ville se justifient de cette décision par des propos heureusement rassurants, arguant d’un « malentendu » : supprimer cet abonnement s’inscrit dans la volonté de ne pas faire « de la concurrence déloyale aux buralistes et libraires »... Du soutien à l’économie locale, comment n’y avait-on pas pensé ?! On peut imaginer que M. Coigné a déjà pu vérifier les bienfaits d’une telle politique sur le chiffre d’affaires des buralistes locaux, lorsqu’en début de son tout premier mandat, (en 2001), il avait (déjà) fait cesser l’abonnement au quotidien L’Humanité...

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