Macron-Le Pen, l'épouvantail a une gueule de tremplin

Le néolibéralisme constitue un terreau formidable pour le fascisme, avec son lot de dérégulation, de creusement des inégalité, de destruction du Bien Commun. Par un tour de force, nous voilà une fois encore invités à choisir la cause pour éviter l'effet...

La récré est finie, la population a choisi son "projeeeeeet", le candidat des marchés, donc des rentiers (en tous cas, le mieux affûté pour les suffrages). Seuls les plus privilégiés parmi ses électeurs vont tirer profit de ce vote, les riches, les possédants, les blancs (plutôt), les hommes (dans la majorité), les nationaux...tant mieux pour eux. Les autres vont y perdre, mais avec consentement (peut-être est-ce moins désagréable ?)... Je n'arrive pas à me débarrasser d'une forme de colère pour les petits (ou grands) bourgeois (même si certains me sont très proches) qui ont voté Macron pour l'ordre et la sécurité, le maintien de leurs privilèges et l'absence de tout risque de changement...

 Il y aurait de quoi en chialer – j'en ai envie - mais ce serait prétentieux. Après tout, qui serions-nous, les déçus d'aujourd'hui, pour savoir mieux que les autres ce qui est bon pour eux, pour ceux-là qui donnent leur consentement ? La pierre angulaire des mouvements de terreur n'est-ce pas de vouloir le bien d'autrui à sa place ?

 On peut toutefois, légitimement, en vouloir à ceux qui mettent des grands coups de hache dans le pont du bateau sur lequel nous sommes tous. Je pense au point qui rend indiscutable le drame que constitue l'arrivée prochaine de Macron à l'Elysée : l'absence de freinage de la destruction de l'environnement (et de fait, de l'humanité, ça va avec) inhérente au néolibéralisme. Dérégulation nous t'aimons, pollution, OGM, brevets sur le vivant, obsolescence programmée qui fait tourner les chaînes de montage et remplie les décharges, lobby des destructeurs de l'écosystème qu'on écoute « avec réalisme », exploitation des gaz de schiste si ça crée de l'emploi, des océans et des banquises si ça nous fait croître.... La rancœur est finalement ici enracinée dans notre survie.

Pour le reste, nous nous sommes mis en marche vers encore plus d'austérité, plus de souffrance au travail parce que plus de recherche de rentabilité, plus de temps au boulot, plus d'accroissement, plus de défiscalisation, de paradis fiscaux, de détaxation, de sociétés-écrans, plus de pillage de nos finances publiques par les multinationales-qu'il-faut-aider-à-créer-des-emplois, plus de compétition, de concurrence (mais avec le sourire encore plus ultra-brite), plus de consommables, plus d'obsession de la possession, plus d'envie de ce qu'a le voisin, plus de pub, plus de pragmatiste matérialiste, plus de condescendance envers la pensée, poésie, flânerie... Pour faire ce choix électoral, il ne faut pas connaître de pauvres, pas souffrir de la démolition des services publiques, il faut avoir un réseau personnel pour compenser les béances du service public de santé par exemple, il faut se maintenir dans l'illusion du « si tu veux tu peux », etc...

Les paris s'ouvrent, allons-y ; le mien est sombre, 5 ans de plus de la même histoire, du « same old shit », des bidonvilles, des zones sans droits où il vaut mieux ne pas naître, des pauvres qu'il va falloir apprendre à combattre puisqu'on n'aura pas combattu la pauvreté, des sommes obscènes exhibés par les divinités du marché, de grands projets inutiles prédateurs de l'environnement, etc... Finalement : des boulevards aux fascistes, aux radicaux de tous poils, qui n'auront qu'à se baisser pour cueillir les fleurs de désespoir du néolibéralisme, le regard luisant sur le fruit bientôt mûr. Ce n'est pas aujourd'hui qu'il faut craindre le FN, c'est la prochaine fois, si l'on continue à tendre une croupe docile aux pilons de Wall Street, du Medef, des GAFA...

L'épouvantail frontiste constitue une autre déclinaison du TINA (There Is No alternative) : « nous les néolibéraux, seuls remparts au fascisme... » et l'on s'en va voter avec la satisfaction d'avoir quand même fait œuvre de civilisation. Vu de l'autre côté, l'épouvantail a une tête de tremplin.

Je n'irai pas voter dans 15 jours, je n'irai pas dissoudre mes espoirs d'une vie sociale meilleure, plus solidaire, joyeuse et authentique, dans la crainte d'une menace fasciste qui ne sera pas encore pour cette fois, mais que mon vote participera à préparer pour dans 5 ans. J'espère qu'il fera beau ce jour-là et qu'on en profitera pour partager des moments inutiles dans la nature avec mes fils, centrés sur l'instant, loin de la croissance et de tout projet.

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