Déchéance de nationalité : une validation des marchands d'appartenance

L'idée même qu'on puisse perdre sa nationalité à la condition qu'on en posséde une seconde continue d'accentuer les clivages entre Français de différentes confessions ou de différents héritages. Le gouvernement réagit en miroir avec les organisations djihadistes qui tentent de vendre une apartenance-cuirasse à des sujets fragilisés sur le plan identitaire.

Nombreux sont les commentateurs qui s'accordent sur le fait qu'une nouvelle loi sur la déchéance de nationalité en cas de terrorisme s'avérerait difficilement applicable et ne serait pas sans poser des problèmes sur le plan international. D'autres voient dans ce recours à la boîte à outils frontiste la preuve du désert qu'est devenue la réflexion sociétale au sommet du Parti Socialiste... Mais c'est également une des initiatives les plus contre-productives qu'on puisse imaginer en matière de lutte contre le recrutement vers les mouvements radicaux.

 

Les compatriotes ici menacés de perte de leur nationalité française par cette loi brandie en période de menace islamiste sont les binationaux co-ressortissants de pays musulmans. Il s’agit précisément de ceux qui se trouvent déjà régulièrement stigmatisés, du fait même de cette double appartenance. Si les racines de ce rejet s’avèrent séculaires, il s’actualise dans un contexte inédit en France d’ethnicisation grandissante des rapports sociaux, feu sur lequel on a jeté bien de l'huile politicienne ces quinze dernières années, participant à installer un véritable climat de crispations identitaires. Là où a pu régner pendant un temps une certaine « tranquillité appartenancielle », le « Choisis ton camp ! » tend à s'imposer.

 

Or, l'observation de ce que les mouvements radicaux offrent à ceux qui s'y inscrivent permet de repérer les manques auxquels ils répondent auprès de la population, souvent jeune, qu'ils recrutent. Premièrement, ils définissent un habillage (religieux ou patriotique), une scène d'expression et, de fait, une validation à la violence (auto et hétéro agressive), qui se réinvente alors du côté de l'engagement. Ils développent également un système de réponse total aux questions existentielles et aux angoisses qui y sont inhérentes : la radicalité du dogme vient écraser la complexité du monde et propose de boucher chaque « trou » de la pensée. Et surtout, ils offrent une reconnaissance et une appartenance, un support identitaire perçus comme sans faille à des individus bien souvent organisés autour de leurs carences narcissiques, de leurs difficultés à habiter leur peau, leurs groupes d'appartenance, leur héritage. C'est probablement la version la plus absolue du contrat1 que passe tout groupe avec ses membres : « je vous offre une place, de la reconnaissance, une protection, etc... et en échange, vous suivez mes principes, vous me valorisez, vous me hiérarchisez au-dessus des autres groupes, etc... ». Plus le groupe est radical, plus la subjectivité de l'individu, ses spécificités, sont invitées à s'y dissoudre.

 

 

Dans le cas du radicalisme islamiste, cette affiliation, pour mortifère qu'elle soit (on y reçoit tout de même l'injonction à devenir de la « chair à djihad »2), peut en sus venir tenter de combler des failles dans l'histoire familiale des individus qui s'y greffent, de restaurer sur un mode pathologique une transmission migratoire abîmée dans la relégation sociale doublée d'un rejet essentialiste.

 

 

On tend à avoir recours à de tels marchands d'appartenances quand nos groupes initiaux (famille, ville, nation, etc.) ont fait défaut, qu'ils n'ont pas offert le soutien, la reconnaissance et la protection nécessaire à la constitution d'un sujet « suffisamment bien » équipé sur le plan psychique. Ainsi, la déclinaison contemporaine de notre projet républicain (interculturel dans son essence) n'offre pas de suffisantes compensations à ces vacuités identitaires.

 

 

 

Notre gouvernement, écoutant les sirènes du populisme, réagit donc en miroir avec les recruteurs djihadistes. La seule évocation de cette loi en tant que projet participe déjà à accentuer le phénomène de recroquevillement identitaire : sois ceci ou cela, pas les deux. Là où il serait indispensable d'entendre le sentiment de ne pas en être, il est dit : « attention, sinon vous n'en serez plus ! ».

 

Pour résumer, on pouvait faire pire que de refuser de voir dans les questions d'appartenances une des causes majeures du succès des organisations criminelles djihadistes : on pouvait appuyer encore plus fort là où notre société souffre et se décompose... Mission accomplie.

 

1Voir la notion de contrat narcissique de Piera Aulagnier (1975).

 

2J'emprunte l'expression à F. Benslama.

 

 

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