2021, nouvel an colonial ?

Le dommage colonial est imprescriptible, tant il continue de produire ses effets pervers.

Nous devrions bien un jour en convenir collectivement pour enfin tous nous reconnaître et nous considérer comme semblables au sein de la même société, enfants de colonisés comme enfants de colonisateurs, tous produits d’une Histoire qui cesserait enfin de nous dépasser et de nous diviser.

 Quand nous déciderons de regarder cette Histoire en face et de la dire à tous les vents pour nous guérir des impostures, pour démaquiller de leurs justifications les bouffons qui nous vendent l’injustifiable avec des sourires de marchands de voitures volées, nous érigerons aux résistants et aux victimes de cette Histoire, monuments fraternels et musées d’éducation citoyenne. Nous leur consacrerons des rues et des places aux dépens des vieilles racailles esclavagistes et des bouchers des soulèvement populaires dont toutes les statues seront mises au pilori, portant au cou le détail horrible de leurs crimes et notre dégoût.

 Mais il faudrait qu’en même temps soit abolie la prédation coloniale perpétuelle qui en est la cause : ingérence, barbouzerie, corruption, spoliation, saignée, misère qui, de siècle en siècle sans cesse, perdurent en s’accélérant parce que là non plus « on n’arrête pas le progrès », autre farce ! Parce que là non plus on n’arrête pas le pillage.

 L’esprit colonial persiste, par delà les massacres et les humiliations.

Son folklore continue dans nos têtes molles, avec des Afriques, des Caraïbes, des Indochines en toc où le surhomme blanc, dans sa haute bienveillance, distribue d’un geste de semeur la « Civilisation » et beaucoup trop de gens se laissent caresser par cette absurdité baroque…

Trop de gens pensent vaguement que dans un passé sans contours, des pays sans consistance et sans Histoire étaient devenus français comme ça, par magie, par hasard, par inadvertance mais pour leur plus grand bien sans doute... Ceci dans le brouillard d’un boniment grotesque qui met en scène la mansuétude de l’envahisseur face à l’infériorité du colonisé décrit comme un enfant irresponsable, ridicule, sauvage, fourbe, ignorant, tout ce que vous voudrez... à l’image des indignités qui règnent ici jusqu’à présent quand cet Autre, à cause de sa différence, se fait casser la gueule au bénéfice de « l’ordre », quand il-ou-elle subit des procès en identité où on lui reproche jusqu’au nom qu’il-ou-elle porte, au sortir de sa cité-ghetto ou de son île tropicale où notre État l’abandonne en le montrant du doigt, quand on l’enjoint de « s’intégrer » dans un désert social, de se dissoudre dans une normalité qui n’existe nulle part, et pour tout dire de disparaître, sans soins et parfois sans vivres, au fond d’un trou de mémoire.

 Trop peu de gens retiennent qu’il a fallu des Bugeaud et des La Moricière pour théoriser la nécessité de piller, d’incendier, de raser les villages, de s’emparer des récoltes et du bétail, d’arracher les oliviers, les orangers, d’affamer, de massacrer hommes et femmes, enfants et vieillards poussés hors de chez eux pour mourir de froid dans la neige, ou « enfumés » dans le refuge de leurs grottes, et ainsi de vider des contrées entières de leurs habitants avec autant de barbarie méthodique que les troupes d’Hitler dans des dizaines d’Oradour-sur-Glane africains ; pour que soit mise à genoux l’Algérie au cours de soixante-douze ans de conquête et pour cent-trente-deux années d’accaparement. (1)

 Trop peu de gens ont appris comment au XXème siècle le gouvernement français livrait, sans contrôle et depuis fort longtemps, le Congo à des concessionnaires privés qui pratiquaient sur d’immenses territoires un commerce à base de mutilations, rapts de femmes et d’enfants avec privation de nourriture, assassinats, aux fins de contraindre les populations à la collecte à peu près gratuite du caoutchouc et de l’ivoire, au « portage » de l’homme blanc et de son matériel, autre esclavage que fuyaient les gens les plus pressurés en abandonnant villages, récoltes, pays, là aussi. (2) (3)

Trop de gens ne savent toujours pas à quel point le Vietnam a été pris de force entre étranglement capitaliste et terreur militaire. Ni quelles horreurs ont été commises là et ailleurs contre tous les sursauts d’indépendance. Ceci dans l’indifférence ou dans l’ignorance (ce qui revient au même) de l’écrasante majorité des français de l’époque. (4) Et puis les guerres de libération, leurs atrocités, leurs exodes et leurs propagandes renouvelées ont barbouillé le paysage et les liens d’amour, car l’amour s’installe aussi dans les relations injustes.

 Le temps passe. Mais il n’efface rien. D’autant moins que les tares des systèmes coloniaux sont reproduites en sous-main dans le présent où la surdité, la volonté perverse de l’oubli conduisent d’éminents notables de notre République à nous servir des postures outrées dès qu’il est question de racisme, en renvoyant à celles et ceux qui le subissent des étonnements de faux témoins, des impatiences blasées, des « tout ça, c’est du passé » et des refus de « repentance » comme si la question centrale d’égalité pouvait se régler au confessionnal…

Il s’est trouvé parmi ces négationnistes un illustre Villepin pour demander sans honte à l’Ecole de la République d’éviter de raconter les détails les plus sordides des colonisations, bref de débarbouiller dans l’esprit de la jeunesse l’abject avec du positif ! Pour éluder la violence et la cupidité, le trafic d’humains, le vol de la terre et les travaux forcés ; et tenter de nous faire croire que le « Code de l’indigénat » c’était la justice, de nous faire oublier que l’Instruction Publique excluait l’essentiel des « indigènes », justement ; et finalement d’insinuer que le peuple de France, dans sa bigarrure, est aujourd’hui le reflet d’un monde disparu mais harmonieux, où les plus « exotiques » d’entre nous devraient se montrer contents d’occuper pour toujours les positions subalternes qui leur étaient normalement assignées depuis le départ. Voilà la cohérence du mépris de « race » et du mépris de classe chez un grand acteur de la régression sociale qui touche tous les fragiles.

 Ces escroqueries intellectuelles nous salissent. Rien ne pervertit notre société d’avantage que le déni, rien n’est plus toxique que le mensonge, plus abrutissant, stérilisant, crétinisant que l’aveuglement. Cela déteint sur nos vies, comme une souillure qu’on ne peut effacer, aussi longtemps que trop de gens sont empêchés de la voir. La cécité fait l’ignorance et l’on se demande alors qui est au juste cet Autre qui nous vient de trop loin et dont on voit mieux la différence que la similitude, parce qu’on nous a bourré le crâne avec sa différence et qu’on nous le présente comme un dangereux concurrent. Empoisonnement hallucinogène collectif. 

 Sans surprise, c’est dans ce bourbier là que se réinvente un bouc émissaire toujours disponible à chaque fois qu’il s’agit de détourner notre regard, de nous étourdir en nous affolant pour nous cacher la merde-au-chat : l’énorme cambriolage que les beaucoup-trop-riches opèrent sur notre peuple et sur notre pays, sur tous les peuples et sur tous les pays, comme de nouvelles colonisations du dedans comme du dehors, indifféremment et de la même manière, en s’appropriant les biens communs (éventuellement pour nous les revendre), en siphonnant l’argent par la finance tout en payant le travail avec parcimonie,  jusqu’à obtenir par la brutalité et le mensonge notre consentement à leur céder toutes choses.

C’étaient les mêmes qui tiraient le canon sur les manifestants des Grands Boulevards à Paris, comme sur les défenseurs de la Kabylie. Ce sont les mêmes qui déjà vidaient l’Afrique de ses trésors et continuent de le faire, en cheville avec les tyrans de la « françafrique », sans foi ni loi, corrupteurs et corrompus, qui sans contrôle mais en « Franc CFA » se rendent propriétaires de ports de commerce, de voies ferrées avec les trains, de mines à épuiser, de forêts à abattre, de vastes plantations d’où sont chassés les paysans, et puis de l’eau du robinet, de l’électricité, du gaz et du pétrole... tout en nous envoûtant avec leurs télévisions pour qu’ici nous nous jetions les uns contre les autres ; afin qu’eux puissent dormir tranquilles en s’engraissant aux dépens de pays que fuient des milliers d’exilés misérables qu’ici on repousse à la mer... comme ils s’engraissent dans le même dédain, avec la même indifférence cynique et repue, sur le dos des petits français de toutes les couleurs qui, au lieu de se haïr entre déshérités, feraient mieux de connaître leurs vrais adversaires,

 Et de plutôt compter

Sur la fraternité

Pour les  défaire.

 Au moins, votez !

 

Olivier Foucher

 

(1) « L’honneur de Saint Arnaud » - François Maspero (Points/Plon).

(2) « Le rapport Brazza » - Catherine Coquery-Vidrovitch (Le passager clandestin).

(3) « Voyage au Congo » - André Gide (Folio/Gallimard).

(4) « Le livre noir du colonialisme » - Marc Ferro (Hachette).

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