Qu'est-ce qui a tué Samuel Paty ? Essai de clarification

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », écrivait Camus. Les responsables de la mort de Samuel Paty seraient « l’Islam radical », « le séparatisme », etc. Il faudrait les combattre avec les « valeurs de la République », les « principes de la République » (dont le respect devrait être prochainement « conforté »), et la « laïcité » ? Quelles réalités derrière ces mots ?

Les Lumières de la raison dans l'hiver de nos mécontentements

Un peu de clarté, alors qu’on ne voit pas grand-chose au bout des différents tunnels où nous errons, ne serait pas tout à fait inutile.

 C’est le but de ce blog commencé à la veille du solstice d’hiver, dont l’idée a germé au moment de l’assassinat de Samuel Paty, s’est confirmée avec la mise sur le devant de la scène médiatique des violences policières et des black-blocs, et la grande offensive d’hiver du gouvernement contre... quoi exactement ?

Nous vivons sous le régime de la COVID, des confinements, du terrorisme, des violences policières, de la crise économique, etc., En plus, la météo est plutôt tristounette, car si le réchauffement global est bien global, la facture d’électricité est très locale et gonfle en cette saison, pour des raisons qui n’ont pas toutes à voir avec la froidure.

 Nous vivons une grande période d’émotion, où dominent incontestablement les « passions tristes » que Spinoza définissait comme « des pertes d’être rapportées à leur cause » : peur, envie, haine, colère. Certes, la peur peut nous sauver en nous protégeant du virus, l’envie nous pousser à nous dépasser, la haine nous protéger des compromissions, et la colère triompher des obstacles. Mais ce n’est quand même pas la joie.

J’ai tendance à comprendre toutes les émotions. Quand le Ministre de la Santé, M. Olivier Véran, s’est laissé emporter devant l’Assemblée Nationale par une émotion légitime et non-feinte devant des interventions et des prises de position qui lui semblaient nier la souffrance des victimes de la COVID-19 et la gravité de l’épidémie, j’étais de tout cœur avec lui.

Mais, quand ce représentant de l’Exécutif, emporté par l’émotion, demandait dans la foulée à ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui de quitter la salle, c’est-à-dire demandait aux députés de quitter l’Assemblée Nationale, je n’ai pu m’empêcher de penser aux 18-19 Brumaire de Napoléon Bonaparte, et les expulsions successives des parlementaires de leurs salles de réunion dans un processus de coup d’état.

Il serait donc préférable de savoir raison garder malgré l'émotion.

Quand les universitaires du Manifeste des 100, tout à leur émotion, ont demandé que l’État mette en pièces les libertés académiques, qui devraient désormais être encadrées par « les valeurs de la République », comme le demandent notamment Madame la Sénatrice Darcos, le président Macron et son ministre M. Blanquer, quand ils ont repris à leur compte la déclaration au Sénat de M. Blanquer : « il y a des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits. Et cela conduit à certains problèmes, que vous êtes en train de constater », je n’ai pas pu m’empêcher de penser au Maccarthysme.

Le terme équivalent à « valeurs de la République » était aux États-Unis « Un-American ». Ce terme vague y a servi pendant plus de quarante ans à pourchasser des opposants politiques, avec un point culminant pendant le Maccarthysme. Avec Arthur Miller (qui a lui aussi cédé à la pression Maccarthyste dans The Crucible, mais ceci est une autre histoire…) on pourrait même remonter plus loin, à la fin du 17° siècle dans le Massachusetts avec la chasse aux « sorciers et sorcières », witch étant un mot épicène dans le contexte, un terme lui aussi suffisamment mal défini pour permettre de se débarrasser d’adversaires.

Il serait donc préférable de savoir raison garder malgré l'émotion.

 J’invite donc celles et ceux qui me liront à se poser avec moi des questions qui peuvent contribuer à nous permettre de rester sains d’esprit.

Alors, prenons les choses l’une après l’autre, même si tout est lié.

 Aujourd’hui : qu’est-ce qui a tué Samuel Paty, après les gens de Charlie et tant d’autres ?

 Quelle est la nature de l’attentat dont Samuel Paty, et tant d’autres, ont été victimes, et qui est l’ennemi ?

 Le mot le plus approprié est celui de takfiriste.

 Il y a des mouvements qui, à l’échelle de la planète, prétendent imposer, par la force et la terreur notamment, leurs régimes tyranniques. Leurs chefs s’inspirent du takfirisme (de takfir, « anathème », une secte née en 1971). Ils prétendent tirer leur légitimité d’un droit divin, droit dont ils usent à leur guise pour soumettre, tuer, faire tuer, et faire se suicider les musulmans sous leur coupe, soumettre, réduire en esclavage ou tuer les non-musulmans à leur portée, et pour encourager la tyrannie domestique des hommes sur les femmes. Daesh a fourni un exemple plus pur que d’autres de la réalisation pratique de ce projet sur un territoire. C’est clair, « contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé ».

 Cette idéologie se revendique explicitement comme inspirée par « l’islam ». Mais les takfiristes n’ont pas le monopole de l’interprétation de « l’islam ». Il serait d’ailleurs probablement plus juste de parler « des islams ». N’étant pas un ouléma, je ne vous dirai pas lequel des islams, des takfiristes, des salafistes, des soufis, ou des musulmans que je fréquente habituellement, est plus halal que les autres, et, à vrai dire, je m’en moque un peu. Je vois bien qu’ils ont autant de points communs entre eux que les membres de la Sainte Inquisition en ont avec les théologiens de la libération, les baptistes du Ku-Klux-Klan avec Martin Luther King, et les assassins de Itzhak Rabin avec Primo Lévi.

Ce qui importe ici est ce qu’on fait, et non ce qu’on croit ou prétend croire. Et les takfiristes font de la politique, une politique très claire : la promotion de leur tyrannie.

 Quand les assassins mis en mouvement par les takfiristes crient « Dieu est le plus grand » (« Allahou Akbar »), il ne s’agit pas d’une affirmation théologique, que l’on retrouve dans les courants majoritaires de toutes les religions monothéistes, qui font référence à une transcendance. En prononçant ces mots dans ce contexte, ils affirment un projet politique. Ils expriment leur rejet du principe de la souveraineté nationale qui, aux termes de la Constitution, appartient au peuple, au profit théorique d’une souveraineté divine supposée, et au profit pratique de la tyrannie du chef politique auquel, dans de nombreux cas, ils « font allégeance » formellement. La caractéristique essentielle de ce mouvement n’est donc pas religieuse mais politique.

 C’est ce qui distingue ce mouvement, politique, certes à coloration religieuse, d’autres mouvements religieux, qui peuvent ne pas être inertes politiquement, mais qui ne récusent pas la souveraineté du peuple dans le cadre de la nation. Avant son « ralliement » à la République le 20 février 1892, l’Église catholique de France était une organisation politique œuvrant ouvertement à l’instauration d’une monarchie de droit divin. L’Église catholique n’a pas cessé d’être une organisation religieuse en se « ralliant » à la République, elle n’a pas cessé d’être une force sociale et politique, elle a cessé d’être une organisation politique ouvertement antirépublicaine.

Le problème ici n’est pas le refus du « respect des lois de la République », au nom d’une loi supérieure : les signataires du manifeste des 343 n’ont pas respecté la loi de la République réprimant l’avortement, les homosexuels ont longtemps violé les lois de la République les criminalisant, les gens qui sortent de chez eux sans autorisation dérogatoire en période de confinement aussi. La différence est qu’ils ne remettent pas en cause la forme républicaine du Gouvernement, la souveraineté du peuple, et n’ont pas l’intention d’établir une tyrannie.

Le problème ici n’est pas non plus celui « des valeurs de la République ». Le sens qui est ici donné à valeurs est récent. La huitième édition du Dictionnaire de l’Académie Française ne le répertoriait pas en 1935, et la lettre V est loin du calendrier de travail des académiciens français. Le Robert donne une définition de valeur : « ce qui est vrai, beau, bien dans une société, à une époque. Les valeurs morales, sociales, esthétiques. »

Comme nous sommes en France, ce seraient donc les valeurs de la société française. Il se trouve que les Français ne sont pas tout à fait unanimes sur ce « qui est vrai, beau, bien », sur les questions « morales, sociales, esthétiques ». Donc, quand quelqu’un parle des « valeurs de la République », il parle de ses propres jugements sur la société de son époque, d’une « certaine idée de la France » qui est la sienne. Sous cette marque-parapluie s’abritent des chapelles diverses et souvent opposées. Nous y reviendrons quand nous disséquerons le projet de loi confortant le respect des principes de la République que le Père Noël, à défaut d’un coup de pouce sur le SMIC, vient de sortir de sa hotte.

La plus inquiétante de ces chapelles, dans l’immédiat, non parce qu’elle serait plus abominable que d’autres, mais parce qu’elle est aux affaires, est celle de MM. Macron et Blanquer, qui veut « encadrer » les libertés académiques par « le respect des valeurs de la République », une chapelle qui prétend lancer une sorte de « chasse aux sorcières », contre « les islamo-gauchistes », un terme tout aussi vague que « sorcier » ou « sorcière » et utilise l’expression « valeurs de la République » pour engager une répression dont on ne sait où elle s’arrêtera.

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde

Le président Macron a défini l’ennemi comme « l’islam radical » dans son discours des Mureaux du 2 octobre 2020. Le substantif, « islam » est le nom d’une religion, pas d’un mouvement politique. L’épithète, « radical », est, au mieux, flou (où commence la radicalité en matière de religion ?), et, au pire, au sens étymologique, un soutien apporté aux takfiristes en les définissant comme les seuls héritiers légitimes des « racines de l’islam ».

Quelle confusion, avec les conséquences nationales et internationales qu’elle provoque !

 Comment éviter la confusion quand le président d’une république laïque se permet de disserter sur une « crise de l’islam », après avoir déclaré vouloir « réparer le lien entre l’Église (la sienne) et l’État » en avril 2018 aux Bernardins ? Cuis custodet ipsos custodes ?

Pour nous défendre contre les terroristes, il nous faudrait un pouvoir qui ne se trompe pas de cible et n’ajoute pas au malheur du monde par des mots malheureux. Pour défendre la laïcité en France, il nous faudrait un gouvernement laïque. Nous y reviendrons.

Olivier Frayssé

 

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