L’émotion en est encore à son paroxysme long et douloureux que vite les responsabilités sont déjà recherchées, sous la haute houlette d’un célèbre avocat qui, outre d’assurer son socle médiatique, apporte ses hautes compétences à une famille endeuillée.
Bien sûr les parents sont trop affectés et la communication avec les médias, que nous attendons tous, est assurée par un proche, rien de plus normal, même si cet oncle est sûrement tout autant atteint au cœur par cette perte.
Et ces parents-là justement.
Comment certains peuvent-t-ils se permettre d’ajouter à leur douleur la critique et l’opprobre comme je l’ai lu ?
Des mauvais parents ? Non, sûrement pas. Les mauvais parents n’existent pas dans le monde normal.
Dix-huit enfants ? Et alors ? A qui cela doit-il poser un problème ? Il y en a bien qui n’en ont pas.
Trois filles dans la nuit ? Et oui ma foi ! Elles ont été expulsées du train dans l’après-midi, puis renversées à plus de 15 km de là. Combien de temps faut-il pour parcourir cette distance, avec la fatigue s’accumulant ? Sûrement tout juste le temps de se retrouver dans le noir !
On nous parle de deux mineures accompagnées par leur sœur majeure !
Et alors ? Même à 19 ans on est encore très jeune.
Je parlerais donc de trois gamines, avec toute mon affection.
Utilisateur assidu des services de la SNCF, j’ai eu l’occasion de découvrir le fonctionnement de cette organisation-là.
Outre des tarifs prohibitifs, interdisant tout voyage en famille, même avec la carte ad hoc, les contrôles sont sans pitié.
Tout(e) contrevenant(e) est expulsé(e) du train, abandonné(e) sur le quai, quelle que soit l’heure du jour, ou de la nuit, quel que soit son âge.
Si un de mes enfants venait à emprunter un train, sans billet, loin de la maison, sans que j’en sois informé, j’apprécierais que les adultes de la SNCF, sûrement parents eux-aussi, m’appellent afin que je récupère mes enfants chéris.
Comme le ferait un voisin, un ami ; ou comme devrait le faire un « organisme d’état » chargé d’une mission de service public ; car oui, le transport collectif est du domaine du service public.
Comment un adulte, même investi des entiers pouvoirs à bord de son train, peut-il se permettre d’expulser trois gamines ? De quelle organisation doit-il dépendre pour se permettre, ou peut-être être obligé, de les abandonner sur un quai à plus de 150 km de chez elles ?
La « mise en danger de la vie d’autrui » est évidente.
Que faire ? Appeler les forces de l’ordre ? Qui répondront qu’elles n’ont pas le temps de, voire, ni même vocation à, récupérer tous les clandestins du rail.
RGPP oblige, et les missions de secours à personnes ne sont pas à cliquer dans les mêmes lignes statistiques.
Aujourd’hui, il nous faut de la délinquance.
Aujourd’hui il nous faut des délinquants.
Utilisateur des services d’autoroute, j’ai pu observer les comportements de ces sociétés-là qui ont oublié depuis longtemps la notion de « Délégation de service public » qui leur donne des obligations.
Comment trois gamines peuvent-elles parcourir plus de 15 km en pleine journée sur le bord de l’autoroute la plus fréquentée de France alors que le moindre excès de vitesse est immédiatement sanctionné par une batterie de technologie au bénéfice de ceux auxquels cela rapporte ?
Où sont la surveillance des lieux, la sécurité, qui justifient le paiement d’un péage ?
Nous avons bien là une « omission de porter secours », avec des conséquences gravissimes liées à une « négligence » ou, peut-être un « manquement à une obligation de sécurité ».
Comment un adulte peut-il être amené à ne pas faire monter trois gamines dans son véhicule pour les mettre à l’abri ? De quelle organisation doit-il dépendre pour ne pas pouvoir se permettre d’avoir ne serait-ce que l’idée de mettre en œuvre de simplissimes règles de sécurité mais aussi d’hospitalité.
Il ne s’agit pas du simple respect d’une procédure de mise à l’abri derrière la barrière de sécurité à l’usage des clients « normaux ».
Il s’agit de bon sens dans une situation de « force majeure ».
Et comment ce même adulte peut-il avoir l’idée de parler de « Gendarmerie » ou de « Police » à ces trois gamines ?
Evidemment qu’elles s’enfuient, comme s’enfuiraient n’importe quels autres adolescents, surtout en ces temps troublés pour qui n’est pas gaulois.
Enfin, comment des gens normaux, des bons français, du pays de la République, peuvent-ils encore, comme je l’ai lu, parler de responsabilité, voire de culpabilité, des parents ?
Qui dit que, comme je l’ai lu, cette grande famille est forcément triste parce que nombreuse ?
Ou encore qu’elle est forcément pauvre ?
Modeste peut-être ! Par la force des choses !
Mais pourquoi pauvre ? Et alors même ? Et alors ?
Avec des chiffres qui sont avancés : les parents ont dix-huit enfants ! Et l’oncle qui assume le difficile rôle de « Chargé de Communication » est déjà taxé par les médias d’avoir soixante-dix neveux et nièces !
On trouve le bonheur où il est, et les enfants apportent le bonheur.
Bande de jaloux !
Cette famille est lourdement endeuillée aujourd’hui.
Nous devons, nous autres, laisser ces gens tranquilles.
Ce voyeurisme médiatique n’a pas lieu d’être.
Ces trois gamines ne sont pas seulement mortes sur une autoroute un soir juste avant le printemps en revenant d’aller voir un amoureux.
Elles sont aussi les victimes d’un système qui nous détruit tous, qui a oublié que nous étions aussi des êtres humains.
Un système de procédure interdisant à l’individu toute initiative personnelle qui montrerait qu’il est aussi un être humain.
Même après, quand le système judiciaire va se mettre en place, qui se souviendra encore, à part la famille éplorée, que nous avions là trois gamines ?
Trois gamines qui leur manqueront, à eux, leurs parents, leurs frères, leurs sœurs.
Trois gamines qui ne seront plus là pour leur sourire les jours de fête, pour un mariage, un baptême, une communion.
Ou pour un simple barbecue, une paëlla, un plat de pâtes, le week-end, histoire d’être ensemble.
Trois gamines qui leur manqueront, pour toujours.
Cette famille est réunie pour vivre une terrible épreuve, ensemble.
Pourquoi connaître les origines de cette famille ?
Tout un ensemble d’hypothèses médiatiquement rentables a été avancé avant que l’oncle n’en fasse toute la lumière.
Mais est-ce important ?
Aujourd’hui, je me sens Espagnol, je me sens Gitan, je me sens Rom.
Aujourd’hui je me sens Arménien, je me sens Comorien, je me sens Sénégalais.
Je pourrais saluer tout à chacun mais aujourd’hui je me sens surtout comme un père terrorisé.
Aujourd’hui, de là où je suis, je me sens Marseillais.
OLC le 20 mars 2012