Universités : "Laisse pas traîner ton fils"

"La bourgeoisie a intérêt à attirer tout autre intérêt opposé au sien dans sa propre défaite; et pour amollir la vie nouvelle, elle fait de sa propre agonie un état apparemment fondamental, apparemment ontologique". (Ernst Bloch)

APB est donc l’animal rituel choisi comme victime à abattre pour expier le péché de la cité. Et ce péché à un nom : c’est le hasard. L’état refuse d’investir dans l’enseignement supérieur ? La faute au hasard. Un pays n’investit pas dans sa jeunesse ? La faute au hasard. L’esprit de rentabilité et les perspectives d’une apocalypse annoncée (fin imminente de l’espèce nous dit-on) obstruent toute espérance de futur ? La faute au hasard. Avec le hasard, personne n’est responsable.

Alors on invoque ces pitoyables prés « requis » ? Requiro ("requérir") vient du latin quaero qui signifie « mettre en question », « se poser des questions » (c’est-à-dire  faire de la « recherche » au sens étymologique  du terme). Ceux à qui l’on n’a pas encore appris à se poser de questions, qui n'ont donc pas les "prérequis" indispensables, iront donc se faire enseigner la recherche par des machines. Des machines intelligentes -les fumeux MOOC, dont tout démontre qu’ils n’ont jamais enseigné personne-  leurs apprendront donc l’art de se connaître et de s’interroger soi-même. Rien n’est laissé au hasard avec les MOOC qui poseront les bonnes questions.

De qui se moque-t-on ?  La réalité est pourtant moins hasardeuse qu’on ne le dit, en particulier pour ceux qui sont sur les rails d’une carrière toute tracée. Ces rails mènent généralement 5% d'une jeunesse dorée de la terminale aux organes de direction du pays. Ceux-ci ont pouvoir sur ce qu’est la vie de toute une population. Afin de perdre un minimum de temps, on passe vite des classes prépas aux grandes écoles pour prolonger l’ascension sociale des parents. Le seul risque c’est la crise d’adolescence trentenaire ou le « hasard » d’un burn out précoce qui ferait dérailler la machine. Pour les autres, les jouissances d’une vie de pouvoir sont censées consoler d’une dépression latente issue d'une jeunesse trop obéissante et finalement sacrifiée aux impératifs du cursus honorum familial.

Pour d’autres -quand on n’a pas de famille pour s’occuper de soi tout le temps- le travail c’est l’espoir de quitter rapidement un environnement parfois calamiteux, des relations dysfonctionnelles pour se payer une voiture et aller prendre l’air ailleurs. Et souvent ces gens-là, (qui fréquentent parfois les bacs pro d’esthétique ou de coiffure), cherchent une autonomie financière rapide. Pour certain.ne.s d’entre eux.elles, un BTS Pigier constituera le summum des études supérieures. Dans ce cadre, aller à l’université ce n’est pas forcément intéressant. Ils.elles iront vers l’emploi très vite. On peut les comprendre.

Et puis il y a tou.te.s les autres qui vont donc à la fac, sans trop savoir ce qu’ils.elles y cherchent. Ceux.celles qui se cherchent et qui ne sont pas sûrs de bien se connaître. Car comment se connaître quand des adultes se sont occupés de vous (à plein temps pour les plus chanceux.ses) depuis l’enfance ? À tort ou à raison, après le bac, beaucoup de jeunes ont parfois l’impression que l’Université sera la suite logique du lycée, un terrain sécurisant qui rend possible cette recherche. Il y a une envie très obscure d’aller étudier, sans trop savoir quoi ni à quoi cela correspond.

Arrivés en fac, ces jeunes, alors qu’ils auraient besoin d’accompagnement, se retrouvent livrés à eux-mêmes, dans un chaos savamment organisé depuis des décennies. En premier cycle, enseignent un maximum de précaires sous-payés qui n’ont souvent matériellement pas le temps de nouer des relations avec les étudiant.e.s : ils.elles jonglent entre leur famille, deux ou trois jobs à faire pour s’en sortir, des cours à préparer, des fins de mois angoissantes. Les rares prof.e.s non vacataires qui enseignent en premier cycle s’occupent quant à eux plus souvent de leur carrière que des étudiant.e.s, (pression des articles à écrire, colloques à organiser). Ils n’ont pas le temps de rester une heure après le cours pour entendre l’une raconter son viol dans un bar après avoir été droguée par le serveur, un deuxième son séjour en hôpital psychiatrique après un bad trip, un troisième se poser des questions interminables pour savoir si cette formation lui convient ou pas. La question étant finalement celle-ci : qu’est-ce qu’on fait là, dans ce no mans land, entre enfance et âge adulte? Et pourquoi a-t-on inventé cette précarité et ces adolescences qui durent jusqu'à 35 ans? À qui ça sert tout ça? Là il semblerait qu'il n'y a pas de hasard.

Y-a-t-il des solutions ? Ma belle-fille est sur un campus américain, près de Boston. Ce sont des milieux de vie. Là, dans les premières années, des gens ont été embauchés pour s’occuper de tes problèmes de logement étudiant, de tes problèmes de permis de conduire, de tes difficultés à étudier, et il y a toujours une oreille pour écouter tes angoisses métaphysiques. Mais pour se sentir ainsi chez soi, pris en charge, accueilli comme dans une grande famille, c’est un vrai travail. Et ce travail coûte au minimum 30 000 Euros par an et par étudiant. Voilà ce que l’état français ne veut pas investir dans les facs, après avoir emmené-en toute hypocrisie- 80% d’une classe d’âge au baccalauréat.

D’où la danse du ventre à laquelle nous assistons en ce moment et la résignation des principaux acteurs. Quand une société ne veut pas investir dans sa jeunesse, reste ce conseil du groupe NTM qui écrivait, bien avant les attentats :

« Laisse pas traîner ton fils, Si tu ne veux pas qu'il glisse, Qu'il te ramène du vice. Laisse pas traîner ton fils ».

 

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