MES AMOURS JAUNES (Déclaration d'amour à la foule)

Au bout de la rue Traversière, sous les matraques et les vapeurs, est-ce ici que « là-bas commence » ? Les mots sont pauvres quand l’émeute éclate. Non pas soutenir ce mouvement, mais nous demander -courant sur le boulevard- quel part d’enfance ce mouvement soutient en nous. Pour quelle traversée, vers quel passage ?

MES AMOURS JAUNES.
(Déclaration d’amour à la foule)

 

Brume sur le boulevard. Décembre 2018. Brume sur le boulevard. Décembre 2018.

 

« Les chemins cheminent comme des animaux, et les uns sont chemins errants comme des planètes, et les autres des chemins passants, des chemins croissants, des chemins traversants » (François Rabelais)

Hier dans la lumière d’hiver, Paris ébloui, sans gaz, sans barricades, sans pyrotechnie ni effets-spéciaux. Foules mon amour, full amour, rue nue, hier soir tu étais belle, sans spectacle. Quand l’athlétisme de la révolte bascule dans le mystère d’une fête, notre fuite ce samedi fut poésie. Amours jaunes et jolies, je vous dirai les mots bleus, ceux qu’on dit avec du lacrymo plein les yeux. Musique ! C’est aujourd’hui paradis.

Tes mains m’ont fait trembler, tes bras m’ont entouré, ma bouche a balbutié, chaque samedi fébrile écrit ton grouillement sans nombre et je m'élance et me recule. L’interminable étreinte rend toute parole vaine. Ne rien dire rend le chemin plus court et rire libère. Entraîne-moi sur tes pas, courons sur le boulevard. Là, dans les vapeurs d’un pestilent pétrole brûlent les Porsche. Là, les prolos du BTP remuent l’or à l’appel, tu es noire et tu es belle quand tu te consumes ma BM bien aimée. Que tu es belle quand tu t’allumes, la plus ribambelle c’est toi.

Soleil invaincu, ta chaleur fait de l’hiver un printemps. À quoi bon comprendre, s’expliquer, décortiquer la fièvre qui explose et me nécrose ? Dire c’est trahir, « La rose est sans pourquoi ». Émoi pour toi, les mots s’émeutent quand sur l’avenue de nos amours tous se consument.

Hélas, c’est mille nasses et nulle passe, dès matin la milice vaque à sa tâche  infâme: protéger la citadelle du rupin, piéger le larbin pour qu’il paie son écot de garde à vue. On se cherche à Saint-Lazare, on se cherche aux Champs, on se cherche à Opéra : naïfs captifs des trappes d’une milice épuisée, demeurée seul soutien du roi honni. Lui sent maintenant son titre qui pend, flasque robe de faussaire nain. Pitre ramolli, le grand corps compte chaque samedi ses abattis. À présent, des révoltes incessantes lui reprochent ses parjures, ceux qui commandent n’agissent que sur commande. Rien par amour. 

La cohue-ritournelle retourne et virevolte, comme un serpent décapité se bat ou plutôt se débat : la nuée se cherche une issue. « Comment sauraient-ils où nous allons puisque nous-mêmes ne le savons ? » clame l’anonyme kyrielle. Quand elle n’imite pas du roi la pavane, l’émeute est ode, musique et poésie. Le premier hautbois joue donc humblement son la comme un signal. Chacun s’accorde, fait grincer son instrument, le triture, les pulsions s’ajustent à l’unisson. Les instruments à vents se calment lorsque qu’un la lève sa voix. Surgit une mélopée : une clameur sourd du grand capharnaüm: « Tous à République ! ».

Les Prolos-peaux rouges se jettent en fleuve sur le boulevard. « Tout chemin que vous voyez est né d’eau et y retournera ». Et « si les arbres du bord nous semblent se mouvoir, c’est que nous bougeons » écrivait le grand Seraphin Calobarsy[i]. Sonnent les voyelles : U vert, la BAC nous course à Chemin Vert ; I pourpre : sang craché, Gli-Gli, gyros et BRI; A noir comme l’Anarchie, golfe d’ombre et reine de la nuit; E bleu, les mobiles hystérisent; O violet, clairon suprême, la fanfare invisible sonne la charge, la garde à cheval parade comme à Saumur. Fatigue, paresse, grève du zèle, après quatre heures d’encombrements bien organisés, les baqueux ne sortent plus des camionnettes, garés, égarés. L’embouteillage charrie le joyeux cortège. Plus personne pour nous courser. Aucun guetteur d’asphalte, nul naufrageur ni garde-barrière pour nous faire face. Sous la pluie apache, Dionysos est à la fête.

« Les chemins cheminent comme des animaux, et les uns sont chemins errants comme des planètes, et les autres des chemins passants, des chemins croissants, des chemins traversants (…) «-Où va ce chemin ? Et celui-là ? »[ii] demandait-on ». En l’ « île d’ode »[iii], quand les mots se cherchent, nul panneau n’indique la suite. Instant maussade, nous voici perdus.

Mais le hasard tue toute déroute, tout carrefour est trouvaille. Sorti de nulle part, un grand cortège rejoint notre troupe défaite. On se trouve rue de Turenne, on se sert, on s’étreint, slogans, visages d’ami.es. L’éternité retrouvée, la foule poétise, se rassemble, bifurque et se disloque, s’élance encore et encore pour finalement revenir sur ses pas rue de Turenne. Marais que le cortège sauvage laboure, à nouveau traversé sous quelques huées (façon BFMTV) : des marchands bilieux sommés de refermer jalousies et persiennes ravalent à nouveau leur rate rentrée. Play it again Sam ! Un baiser est un baiser/ peu importe ce que l’avenir réserve/ la lutte pour la survie c’est toujours la même/mais la vie absout cielles qui l’aiment.

Châtelet stupéfait. Le péril jaune bloque maintenant la principale entrée du Forum des Halles. Pour barrer l’intrusion, quelques vigiles cadenassent la foule enragée des consommateurs en transe. Un gardien du temple, gladiateur en laisse, se fait traîner par son chien d’attaque. Panique ! Les commerces se vident. « Libérez le chien, libérez nos camarades ! ». Les consommateurs s’élancent et rompent le barrage. Voici l’émeute du Black Friday consommée. Tout ruissellement se répand en infortune, Adieu, promotions monstres !  Mais quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait de châteaux en Espagne ?

Rue du Louvre, des mobiles nous pourchassent en course molle, le cortège d’Opéra nous rejoint rue de Rivoli : voici la nuit. Soirée à l’Opéra. Sur ma couche je t’ai cherché. Viens comme l’essaim ma toute belle, Viens ! Et avant que s’enfuie l’ombre, tout m'aspire quand tu grondes. Foule-amour, fol amour, full amour, auréole de beauté qui fugitive m’a fait renaître, j’ignore où je fuis, mais toi le sais-tu ?

 

[i] « Seraphin Calobarsy », anagramme de François Rabelais, apparaît au chapitre XXIII de la première édition du Gargantua, le mot fait allusion au terme grec de Lucien, kalobursa ("belle outre à vin"), et par suite unirait les vertus célestes et bachiques chères aux pantagruélistes.

[ii] François Rabelais, Cinquième livre des faits et dits héroïques du bon Pantagruel, au chapitre 24, éditions Quarto Gallimard, Paris, 2017, p. 1519-1521.

[iii] « Odos » signifie en grec « chemin » (c’est d’ « Hodos » que vient le mot « méthode »). Le mot à aussi un sens poétique et musical chez Rabelais. L’ « isle d’Ode » est le chemin lyrique cheminant vers le langage. Dans son savant désordre, l’ode est émeute. Poème des amours perdues et des détresses en cours, son lyrisme sauvage insurge la langue.

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