Je n’appartiens pas au milieu médical. Mais le traitement politique et social qui est fait au personnel médical ces derniers temps me touche particulièrement. Retraites, manque de personnel, revalorisation des salaires sont des revendications qui sont récurrentes. Au-delà de « simples » revendications sociales, il s’agit d’un réel appel à l’aide du monde médical.
Je suis un Français qui vit depuis son enfance avec ce système. Avec des besoins envers lui plus ou moins forts en fonction des étapes de la vie. Chance à ceux qui n’ont pas eu affaire au système. Il est facile de ne pas avoir d’attachement au système et d’en voir le coût plus que les bénéfices. Mon attachement à ce système était « classique » jusqu’à il y a 10 ans. Comme beaucoup de Français je souhaitais le meilleur pour les infirmières, ambulanciers, urgentistes, médecins… Mais ce sentiment s’effaçait une fois le journal de 20 h terminé. « Vous pouvez reprendre une activité normale » comme le disaient les Guignols. Reprendre son activité et ses préoccupations personnelles et professionnelles, et se dire que ce problème allait sûrement être résolu par les politiques et par les dirigeants du milieu médical. Mais rien ne semble changer.
Mon parcours pendant 10 ans dans ce monde en tant que patient, acteur et spectateur me permet humblement d’affirmer cela. Le traitement politique de ce mal systémique me heurte. Car la solution est simple, c’est une solution basée sur l’humain, la bienveillance, le respect, le lien social. Lien social non pas uniquement dans le monde médical lui-même mais aussi entre le monde médical et les Français. Monsieur le Ministre Olivier Veran lors de son investiture en remplacement d’Agnès Buzyn annonçait : « Je lancerai une enquête nationale pour consulter les hospitaliers, pour tenter de saisir le sens de leur engagement et les raisons du mal-être" (https://twitter.com/franceinfo/status/1229340249190535169). Consulter, consulter, c’est bien. Mais prière, agissez. Consulter les usagers, vous comprendrez certainement ce mal-être très simplement. Il sera sûrement beaucoup plus prégnant que ce que vous ressentirez auprès des acteurs du médical (sans dévaloriser leur ressenti). Car la valeur du service et le mal-être est directement lié au bien-être des usagers, voir à leur survie.
J'ai rencontré l’hôpital public et les CHU il y a 10 ans pour un parcours de PMA. Parcours pas aussi lourd que l’oncologie ou des maladies plus grave, mais ça l’est pour l’esprit et pour l’usure de l’être. La montée est douce. C’est un parcours en solitaire pour le couple. Un solitaire car même si la famille et les amis sont informés, présents et bienveillants, comme généralement pour tout parcours médical, il est difficile de se mettre à la place du couple. Car cela nécessite de le vivre, de comprendre la technicité des actes, la douleur des échecs, la joie éphémère avant les fausses couches… Je comprendrai plus tard que dans ce cas, les plus à même de parler et d’accompagner sont les personnes qui sont dans ce parcours : le personnel médical.
Cependant à cette époque de notre vie, l’hôpital public ne nous a pas offert totalement ce soutien. Il a certainement été là matériellement, et cela est déjà très bien, en nous donnant la possibilité d’avoir un projet de parentalité mais pas plus. Car le « plus » coûte, et dans le système actuel, le coût n’a pas trop de place. Système que les femmes subissent en continue lors des traitements PMA. Exemple parmi tant d’autre, le contrôle tous les deux jours pour suivre l’ovulation, contrôle anodin mais qui a été un des éléments le plus lourd de notre parcours. Lourd par rapport à l’acte médical et la répétitivité mais surtout lourd par rapport au manque d’humanité. Afin de pas être au retard au travail, les femmes doivent passer le plus rapidement possible, il faut donc arriver au plus tôt et comme il peut y avoir plus de 15 patientes par jour. 8H début des prises de sang, donc arrivée parfois à 6h30, attente dans le sas devant le laboratoire, debout, ou assis par terre, stress de se faire doubler, ouverture à 8 h et course comme pour les soldes… Système rôdé d’un point de vue médical mais usant. Alors qu'un peu plus d’humanité aurait possible : un banc à l’entrée, une assistante pour gérer un peu mieux un planning (et pas uniquement une infirmière qui gère cette organisation en plus du purement médical)… Tout ceci peut paraître anodin pour des gens extérieurs à ce parcours, mais ces manques sont un ensemble d’éléments qui permettrait de faciliter la vie des patients, et sont aussi symptomatique du manque de moyen et d'organisation.
Tout parcours médical sera facilité, et même accéléré, par un nombre d’éléments extérieurs au parcours médical : bien-être, repos, soutien… Et nous sommes convaincus que ce manque de bien-être ne nous a pas aidé, voir a été contre-productif. Après 5 ans au CHU, nous avons décidé de passer dans une clinique privée. Même si une grande partie des actes sont pris en charge, il est nécessaire de pouvoir participer et nous avions cette chance. Cela a été un changement total, non pas au niveau médical, mais surtout au niveau bien-être : passage rapide sans stress lors des contrôles, possibilité d’adapter les rendez-vous avec plus de souplesse… Est-ce ce qui nous a permis d’avoir notre petit trésor ? Peut-être pas. Cependant, il est arrivé dans un contexte plus serein.
Serein jusqu’à sa naissance cependant. Car à 25 semaines, soit 5 mois et demi, des contractions sont apparues. Et dans ce contexte, la clinique privée ne prend pas en charge une prématurité. La seule chance de survie pour notre enfant était l’hôpital avec des soins de type 3, c’est-à-dire un service de réanimation néonatale. Cela serait mentir que de dire que ce jour n’a pas été traumatisant pour nous. Rien ne prépare à cet événement. Cependant nous avons trouvé la force d’une part sûrement par le parcours que nous avions vécu pour avoir ce bébé et d’autre part par le soutien du personnel soignant. Soutien indéfectible et plein de bienveillance.
Soutien qui nous a permis de passer outre non seulement les épreuves mais aussi les manques de l’hôpital public. Manque parfois mineurs mais symptomatiques du manque de moyen de l’hôpital. Dans le cas de chambre double, ma femme a dû allaiter en face de l'autre famille, car il n’y avait pas assez de paravents dans le service. Qu’est qu’un paravent dans un budget d’un hôpital ? Plus complexe, le manque de chambre et de personnel se faisait ressentir dans le transfert entre différents services. Les « prémas » sont gérés à flux tendu ! Des entrées en urgence en réa, qui font pousser naturellement d’autres, moins critiques (mais assez stabilisés ?) en soins intensifs, qui poussent d’autre en « néonat » ou alors dans d’autres cliniques. Au stress du dossier médical s’ajoute le stress des déménagements.
Ce séjour nous a laissé un sentiment ambivalent d’un hôpital au top niveau compétence mais fragile sur certains points, en particulier matériellement et socialement. Mais nous ne pouvons en vouloir à aucune personne croisée dans notre parcours. Le mal est systémique. Peut-être venant de plus haut, des dirigeants d’hôpitaux ? Des politiques ? Le concitoyen que je suis à son avis, mais en tout cas il n’est pas compétent pour donner des pistes. Oui c’est sûrement un problème de budget, de ressource, mais voila…
Cela rend la reconnaissance que nous avons envers le personnel médical encore plus fort dans nos cœurs. Toutes les personnes que nous avons croisées ont à cœur leur métier. Sans cela la compétence de l'hôpital serait moindre. Comme pour la PMA, la famille était un soutien très important, mais le personnel médical était le plus à même de comprendre notre parcours, donc d’avoir les mots les plus justes.
Merci aux sages-femmes lors de l’accouchement pour leur soutien. Sans cours préalable à l’accouchement et dans ce contexte de stress, leurs mots et leur calme ont été un pilier et la base pour que nous passions plus sereinement cette journée.
Merci Roxanne pour l’accueil plein de douceur lorsque nous avons vu notre loulou la première fois dans sa chambre. Chambre médicalisée, avec respirateur, bip de monitoring, pousse-seringue... Merci car personne n’est préparé à voir son enfant la première fois dans ce contexte.
Merci à toutes les infirmières, aide-soignantes, puéricultrices, Véronique, Aline, Cédric et j’en oublie (je m’en excuse)… pour le temps passé à s’occuper de notre enfant mais aussi le temps passé à discuter. Temps court, car la réanimation et les soins intensifs ne sont pas une sinécure, mais temps que vous avez pris pour nous rassurer, nous donner les pistes pour mieux avancer, pour aider notre enfant. Avec cette aide, nous avons vécu ces 3 mois 1/2 à l’hôpital. Non pas comme une épreuve mais comme une chance de voir notre loulou grandir en faisant des heures de peau à peau.
Merci aux internes, médecins et chirurgiens, à Jean-Baptiste, Laure… Pour avoir pris le temps de nous expliquer tous les actes, les risques, les étapes. Nous avons été des parents exigeants, demandant de nombreuses informations, remettant en question parfois certains choix… et dans tous les cas, le personnel médical a été au rendez-vous.
Merci pour personnel de l’hôpital à domicile (H.A.D.) pour le temps passé à nous suivre lorsque notre enfant et revenu à la maison. Sous oxygène mais à la maison !
Merci à la Maison des enfants qui nous a permis de vivre plus proche de l’hôpital.
Merci à tout le tissu para-médical qui nous a suivi ensuite. Car sorti de l’hôpital, vous n’êtes pas seul. Instituts de suivi, kinés, pédiatres… Le monde médical continue à être bienveillant.
Ces remerciements sont d’autant plus importants qu’en partageant une partie de leur vie professionnelle, nous avons vu la charge de travail, le stress, les enjeux associés à leur métier.
Nous étions conscients de cette chance d’avoir un personnel médical en or lors de notre séjour à l’hôpital, car nous voyions chaque jour leur compétence mais aussi leur bienveillance. Nous étions reconnaissants, mais il est difficile dans ces situations de les remercier, à part offrir quelques friandises et quelques mots. Dans les hospitalisations, cette reconnaissance est difficile à formaliser, et encore plus lorsque l’on revient à la maison. Difficile car une fois passé la porte de l’hôpital, on a tendance à vouloir oublier ces épreuves. Et comme on dit, loin des yeux, loin du cœur…
Comme beaucoup de personne, on ne veut pas penser au pire, on se sent fort, on se dit que l’hôpital c’est pour les autres. On ne veut donc pas avoir affaire à l’hôpital. On oublie et on pense que l’on a passé assez de temps avec des problèmes. La valise que l’on traîne est assez lourde. Mais ce n’est pas comme cela que la vie fonctionne.
Alors que nous ne nous attendions pas un tel événement, nous avons eu l’heureuse surprise de découvrir que nous allions être une deuxième fois parents. Une fois passé le bonheur, le stress est vite arrivé avec la peur de pré-maturité. Et donc rebelote, parcours à l’hôpital mais dans un contexte différent pour le suivi de grossesse à risque. Nous avions passé le cap fatidique des 37 semaines et nous soufflions quand la terre s’est ouverte sous nos pieds. Arrêt du cœur in-utero.
Alors que l’hôpital et les problèmes nous semblaient s’éloigner, nous nous retrouvions encore dans un contexte médicalisé. Un mélange d’angoisse, de stress, de consternation nous traversait mais aussi une sorte d’apaisement de retrouver un personnel que nous savions à l’avance bienveillant. Et leur comportement et leur mot ont adouci en quelque sorte ces moments.
Comment remercier l’infirmière Pauline qui nous a accueilli avec bienveillance, infirmière qui nous avait par le plus grand des hasards accueilli 1 an et demi plus tard pour notre premier fils. Comment remercier la sage-femme qui suite à l’annonce du décès de notre bébé, et resté 1 heure pour discuter malgré la fin de son service. Comment remercier l’équipe qui durant la journée d’accouchement, a utilisé les mots justes, a fait tout son possible pour que la douleur de ma femme soit la plus faible possible.
La vie est dure et la valise que nous traînons n’a malheureusement pas un poids limite. Nous le savons, c’est maintenant dans notre chair. Tout le monde souhaite que tout ce passe bien. Ne pas penser au pire, et c’est tout à fait normal. On deviendrait fou si on pensait au pire, on ne pourrait plus vivre. Cependant, si l’on prend du recul, si l’on regarde son entourage, sur la durée, on aura affaire au monde médical. L’accepter c’est aussi pouvoir voir l’hôpital comme il l’est. Un espace bienveillant, un espace de sécurité, un pilier de notre vie.
J’ai la conviction que sans cette humanité et cette bienveillance de l’hôpital, nous ne serions pas là. Un peu moins insouciants, mais plus solides, plus humbles. Sans ce soutien, il y aurait eu aussi des impacts sur notre vie privée et sur notre vie professionnelle.
En vivant la crise sanitaire du coronavirus, nous revivons un peu notre parcours. Angoisse, respirateur, peur de la mort, réanimation, arrêt de l’activité professionnelle… Nous avons confiance en l’hôpital et en même temps nous avons peur, car nous avons vu les faiblesses. Nous regrettons aussi de n’avoir par pu soutenir plus le personnel avant. Mais il n’est jamais trop tard.
Mais ce soutien doit être durable. Notre monde change. Il peut devenir instable, dangereux, hostile. L'hôpital public est un pilier pour le sécuriser. Nous le vivons dans cette période de pandémie mais nous le viverons certainement malheureusement encore dans le futur.
Non, je n’applaudirai pas le personnel soignant à 20 h, je comprends ce soutien, mais je ne considère pas le personnel soignant comme des héros. On adule les héros et on les oublie une fois la terre sauvée. Ils méritent plus.
Oui, lorsqu’en sortie de la crise, le personnel revendiquera des droits, plus de budget… je serai présent. Quitte à manifester. La défense de l’hôpital n’est pas un combat corporatiste. C’est un combat pour notre survie.
Oui je continuerai à être fier de payer mes impôts, en tant que citoyen mais aussi entrepreneur pour financer le bien public. Mais en tant que citoyen, je serai encore plus attentif à l’usage de cet argent !
Artistes, sportifs, entreprises qui vous évadez fiscalement, repensez à ce bien public et à votre impact. Dans tous les cas, je vous boycotterai. Ce n’est pas une menace, c’est une promesse.
Oui je continuerai à donner pour des associations et des besoins annexes comme le financement des Maisons des parents avec l’opération pièce jaune. Par contre, je ne veux plus être en tant que donateur une excuse à la réduction des coûts.
M. Le Président, faites que votre promesse de renforcer l’hôpital public ne soit pas une promesse vaine mais une réelle prise de conscience de l’importance de l’hôpital. Je vois malheureusement des signaux contradictoires actuellement (comme le rapport de la caisse des dépôts sur le plan pour l’hôpital public). Ce bien public ne doit pas être à vendre, il est trop précieux
Députés, défendez s’il vous plaît, vos hôpitaux, le tissu médical, ne faites pas de l’hôpital une question de politique. L’hôpital est une assurance pour la stabilité d’un peuple et de son économie.
Responsable des hôpitaux, ARS et dirigeants, ne gérez pas l’hôpital comme une entreprise et comme un budget. D’autant plus que le futur des entreprises responsables est d’intégrer de plus en plus le social, la responsabilité d’entreprise. Ne calquez pas l’hôpital à une image de l’entreprise de l’ancien temps.
Personnel soignant, continuez, beaucoup de gens sont durablement à vos côtés. Ils ne l’expriment peut-être pas, mais ils sont là. Une armée de l’ombre pour vous défendre. Merci du fond du cœur.