L'indispensable et inéluctable fin du pétrole

“Nous avons encore des ressources pour quarante ans”, “passons au tout électrique”, “tu devrais acheter leur dernière modèle, son moteur permet de consommer moins !”, autant d’injonctions dont on doit se satisfaire face aux éléments toujours plus sérieux qui laissent envisager une fin de l’extraction du pétrole. Malheureusement ces affirmations sont vites balayées.

“Nous avons encore des ressources pour quarante ans”, “passons au tout électrique”, “tu devrais acheter leur dernière modèle, son moteur permet de consommer moins !”, autant d’injonctions dont on doit se satisfaire face aux éléments toujours plus sérieux qui laissent envisager une fin de l’extraction du pétrole. Malheureusement ces affirmations sont vites balayées : nous ne passerons pas au tout électrique ; plus une voiture est frugale plus la consommation globale augmente ; les ressources sont bien réelles mais les réserves ne sont ni infinies ni même accessibles au public. La disponibilité de “l’or noir”, l’énergie nécessaire à son extraction, mais surtout la contrainte climatique, nous invitent en réalité à émettre de sérieux doutes quant à l’avenir de nos sociétés hyper-dépendantes du pétrole.

Notre modèle économique, et notre société dans son ensemble, sont tributaires du pétrole. Cette ressource naturelle au pouvoir énergétique inégalé (un plein d’essence brûlé permet de générer autant d’énergie que quatre années de travail humain) nous permet le transport et la transformation. Ces deux attributs physiques garantissent l’activité économique, qui conditionne la création des richesses, leur imparfaite redistribution, et la viabilité de notre modèle social tout entier.

Cet article n’a pas pour ambition d’être exhaustif quant aux causes du futur déclin physique de l’approvisionnement pétrolier. Il s’agit plutôt d’envisager l'ambiguïté de notre rapport au pétrole. Il y a désormais une nécessité vitale de s’en affranchir, malgré notre addiction collective à sa combustion. Aussi, il apparaît important d’exposer le caractère tragique de la fin du pétrole, et de documenter l’épuisement géologique des réserves.

ARRÊTER L’EXPLOITATION PÉTROLIÈRE EST UNE NÉCESSITÉ

Nous nous sommes enfermés dans un paradoxe carboné. Les innovations et le confort modernes, le développement exponentiel de la population et des richesses à l’échelle mondiale au cours du XXème siècle se sont fondés sur la combustion des bientôt insuffisants pétrole et charbon. Alors même que celle-ci, toujours croissante, génère déjà un réchauffement global dévastateur, des événements climatiques extrêmes, et un monde difficilement vivable pour les huit milliards d’humains de demain.

La combustion fossile accélère la concentration de CO2 dans l’atmosphère et provoque le réchauffement climatique depuis le XIXème siècle. Chaque litre de pétrole brûlé ne fait que renforcer le phénomène, mais il y a un décalage temporel entre le moment de la combustion, et l’impact climatique. Ce n’est, d’après le climatologue James Hansen, qu’au bout de quarante ans que les effets se font ressentir. Autrement dit, le réchauffement déjà observé est provoqué par les émissions de nos grands-parents ! Et ce qu’on brûle aujourd’hui, n’aura d’effets qu’entre 2050 et 2060 ! Ce réchauffement climatique est mesuré à +1,2°C par rapport à l’ère dite préindustrielle (avant 1850). Les compagnies pétrolières, à forte influence, sont au courant des menaces que le réchauffement climatique fait peser sur nos sociétés, à tel point qu’elles-mêmes envisagent un avenir à +5°C. Les différentes études scientifiques envisagent avec quasi-certitude un réchauffement d’au moins 4°C d’ici 2100. Le réchauffement climatique entraîne la fonte du pergélisol, ouvrant ainsi la porte au méthane qui a commencé à se dégager par tonnes dans les territoires des hautes latitudes (Russie, Alaska et Canada en tête). Problème : nous avons de réelles difficultés à quantifier ces émissions et les conséquences de ce phénomène sur le réchauffement climatique. La seule certitude, c’est que le méthane est un gaz dont l’impact sur l’effet de serre est plusieurs dizaines de fois supérieur au dioxyde de carbone. Il est vital, même s’il est impossible de refermer cette porte, de limiter au maximum son ouverture en limitant nos émissions carbonées. Par la fonte du Groenland, de l’Antarctique et des glaciers continentaux, le réchauffement climatique provoque déjà une hausse du niveau des océans. Il est compliqué d’estimer précisément l’élévation des mers d’ici la fin du siècle, mais ce que nous savons, c’est que plusieurs régions surpeuplées devront être évacuées.

Notre monde subira de nombreux bouleversements auxquels nos sociétés ne sont pas préparées. Ces changements climatiques déjà en cours doivent nous obliger à revoir notre modèle de développement. Les efforts des collectivités et des entreprises pour se convertir au développement durable demeurent encore superficiels. De plus, ils ne règlent en aucun cas le problème de la dépendance de nos sociétés industrialisées aux énergies fossiles. L’Union Européenne a réussi à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 22% depuis 1990 alors que les émissions mondiales ont elles augmenté de 60%. Ce n’est pas tant le changement de notre mode de vie qui est à l’origine de ces deux évolutions qui semblent antagonistes, mais bien davantage la délocalisation massive de nos activités industrielles. Nous blâmons la Chine et l’Inde de toujours installer des centrales à charbon pour produire de l’électricité, mais nous en sommes en en grande partie responsables, nos biens de consommation bon marché y sont produits. Cette électricité très carbonée et tributaire des énergies fossiles est en réalité stimulée par la demande occidentale. Pour les industries restées en Europe, comme à Rotterdam, les contraintes sont les mêmes : la dépendance au fossile est totale. Afin de produire beaucoup, en permanence, et à moindre coût. Les tentatives pour capturer les émissions carbonées sont pour l’instant des échecs malgré les très importants investissement privés et les subsides publics.

Face à l’épuisement de nombreux puits de pétrole, les “majors” (les grandes compagnies pétrolières : Exxon, BP, Total…) courent désormais vers les gisements jusqu’ici épargnés : l’Arctique, et maintenant les parcs naturels. Ce n’est ni pour le plaisir de ravager les milieux naturels ni pour déplaire aux écolos que les majors souhaitent explorer les territoires les plus préservés, mais bien par nécessité d’exploration à des fins de survie économique.

Outre les problèmes techniques liés à l’extraction, les nouvelles méthodes d’exploitation du pétrole comme la fracturation hydraulique ont des conséquences sur l’environnement déjà palpables. Ce mode de production requiert des adjuvants chimiques très polluants, contamine l’eau mais surtout a un impact sur la santé des nourrissons. Les paysages aussi sont affectés, de nombreux puits sont laissés à l’abandon lorsque le prix de vente sur le marché n’est plus suffisant, les exploitants désertent laissant les pompes en friche.

Face à la destruction de notre environnement, beaucoup, dans le sillage d’Elon Musk, souhaitent décarboner l’économie et électrifier les transports. Malheureusement, cette idée se heurte aux limites de la physique.

ON NE “REMPLACERA” PAS LE PÉTROLE

Quelques ordres de grandeur d’un hypothétique remplacement peuvent être avancés. Afin de remplacer l’énergie aujourd’hui produite grâce à la combustion du pétrole, il faudrait installer l’équivalent de quatre barrages des Trois Gorges chaque année, durant un demi-siècle, ou encore, recouvrir près de cent millions de toits de panneau photovoltaïques chaque année, là encore durant un demi-siècle. Continuons avec ambition, et considérons cette transformation comme réalisable, en s’engageant à la fois dans le photovoltaïque et l’hydroélectrique. Le pétrole sera alors largement employé : pour extraire du minerai de carrière, puis amener le matériau sur place pour construire le barrage. Pour fabriquer 90% des panneaux photovoltaïques produits jusqu’alors, la technique employée nécessite de faire fondre du silicium, ce qui en Chine est réalisé à l’aide de charbon. Si l’on s’affranchit de cette dépense énergétique incroyable, il faut employer du cadmium, de l’indium, du tellure… des éléments, souvent rares, et très dépendants du pétrole pour être extraits. Malgré plusieurs avancées dans la recherche ces dernières années, les panneaux photovoltaïques sont davantage un gouffre énergétique qu’un moyen de produire de l’électricité selon la consultante en énergie Gail Tverberg. Bref, il faudrait utiliser encore et toujours du pétrole (et du charbon) pour espérer réussir cette transition selon le chimiste Ugo Bardi.

Ne nous arrêtons pas en si bon chemin et imaginons notre succès malgré les éléments déjà avancés. Le pétrole est une énergie facilement transportable, légère et sûre au regard de l’énergie qu’elle peut délivrer. Parmi toutes les alternatives envisagées pour stocker l’énergie électrique, des batteries “révolutionnaires” de Tesla (de simples piles Panasonic reliées en série) aux STEP (pompage-repompage), aucune n’est pleinement satisfaisante. Les batteries sont aujourd’hui largement mises en avant par les constructeurs automobiles, pourtant elles se confrontent à des limites physiques de recyclage et d’éléments disponibles pour le fonctionnement même du véhicule. La transition énergétique est si bien enclenchée qu’en Chine, on peut profiter du silence d’un cargo électrique qui a pour mission de transporter… du charbon. Astucieux : le cargo pourra se recharger une fois arrivé à bon port grâce à la combustion du charbon qu’il transporte.

L’hydrogène est parfois promu lui aussi comme “solution” à tous nos maux énergétiques. Cependant, il n’est pas utilisable sous sa forme naturelle, l’hydrogène doit être synthétisé pour servir de carburant “propre”. Ainsi, il faut nécessairement employer de l’énergie pour réaliser l’électrolyse, avant d’injecter l’hydrogène dans un véhicule équipé pour. Finalement le gain est là aussi nul, et le meilleur moyen d’en produire est d’utiliser… du pétrole. Ces démarches pour décarboner la transformation et le transport sont louables, mais bien souvent leurs empreintes carbone et leurs besoins en pétrole sont supérieurs aux moyens techniques déjà existants.

Pour limiter notre consommation de combustible fossile, les défenseurs du concept de low tech promeuvent la voiture consommant 1 à 2L/100km. Pour ce faire, ils comptent sur une limitation de la vitesse des véhicules, et un allègement considérable en enlevant nombre d’équipements qui relèvent davantage du confort que du transport. En suivant leur démarche, et en la mêlant à l’émergence de la voiture partagée, on pourrait imaginer un nombre de véhicules en nette baisse, une consommation moindre et une meilleure utilisation des machines produites. Cependant, cette proposition ne satisfera pas les besoins des industriels, ne stimulera pas les investissements des compagnies pétrolières et amènera à l’État moins de rentrées d’argent. Cette petite voiture à l’usage collectif optimisé, qui pourrait être facilement produite, ne respectera pas les intérêts économiques et énergétiques de notre société. Les majors ont besoin que les consommateurs achètent du pétrole, en grande quantité, pour assurer leur survie et soutenir notre activité économique.

L’EXPLOITATION BIENTÔT TROP COÛTEUSE

L’exploitation pétrolière a un triple coût : environnemental déjà, nous savons les dégâts déjà causés par la combustion d’énergie carbonée, et nous en subirons les conséquences dans les décennies et les siècles à venir. Énergétique ensuite : pour extraire un baril de pétrole il est indispensable de le transporter de son lieu de production à son lieu de consommation, il est aussi de plus en plus nécessaire d’utiliser de l’énergie pour extraire cette ressource (on évoquera plus tard le TRE ou taux de retour énergétique).  Économique enfin : l’énergie, les machines et la main-d’œuvre employées, ce coût était jadis marginal mais ne cesse de croître. Malgré l’automatisation en cours, les bénéfices ont chuté ces dernières années. Le prix bas du baril depuis 2014 a contraint une major comme Petrobras à ne verser aucun dividende en 2015 et en 2016, et à voir sa dette passer de moins de 700 millions de dollars US en 2008 à plus de 6 milliards en 2017. Logiquement, les investisseurs se désengagent progressivement du pétrole, et par manque d’apport financier, les prospections sont de moins en moins poussées.

Pour autant, porté par les puissances pétrolières qui définissent son prix, le baril du pétrole repart à la hausse. De sorte qu’un certain nombre d’investisseurs vont retourner, au moins temporairement, vers les majors qui retrouvent un bilan positif. Mais même avec un prix raisonnable pour investir dans la prospection et l’exploitation, les coûts deviennent tellement importants que les bénéfices de l’industrie pétrolière fondent. Les raisons, plutôt que la fiscalité ou le manque d’aides publiques, sont bien géologiques. Pour aller chercher le pétrole plus loin en mer et plus profond dans la lithosphère, il est nécessaire d’avoir recours à des réseaux plus longs, plus complexes et plus coûteux, et de réussir à sécuriser l’accès à la ressource. En réalité, le coût d’exploitation du pétrole explose, et ce problème était redouté de longue date.

Dans ce cas, continuons de renchérir le baril afin de poursuivre l’investissement et donc l’exploitation, non ? Si le coût réel de l’exploitation est répercuté sur le prix payé par le consommateur (particuliers et entreprises), alors il se détournera du pétrole, et l’activité industrielle et les déplacements en seront fortement réduits. La traditionnelle “loi de l’offre et de la demande” ne suffit pas à décrire le marché pétrolier, pas plus d’ailleurs qu’elle ne permet d’analyser la déplétion d’autres ressources.

D’ici quelques années, le pic pétrolier sonnera l’heure du futur effondrement de nos activités d’échelle globale. Plus de la moitié du pétrole aura été extraite, et nous entamerons une chute de l’approvisionnement. Les dernières trouvailles des industriels pour sans cesse repousser les limites de l’exploration ne sont que des détails des réels processus à l’œuvre. Peu importent les procédés employés, “la technologie ne peut en rien modifier la géologie d’un réservoir” avance l’ingénieur pétrolier Jean Laherrère.

J’ose la comparaison avec la consommation d’un produit pour le moins polémique. Quiconque a déjà vidé un pot de Nutella saura ce dont je parle. Quand le pot est suffisamment rempli, nul besoin d’atout technique sophistiqué ni même réfléchi pour extraire la ressource. Puis, une fois la réserve tarie, nous voilà contraints d’utiliser une cuillère plutôt qu’un couteau, en se salissant les doigts au passage. Résultat : nous avons certes extrait un peu de Nutella, mais au prix de doigts souillés, d’une quantité négligeable de la ressource tant espérée, et en ayant dépensé de l’énergie et de l’eau pour laver nos mains et les deux outils employés. Mais comme chacun pourra le constater, quoi que l’on fasse, il restera bien du Nutella dans le pot. On peut considérer cette quantité négligeable, mais elle ne l’est pas, une tartine complète pourrait encore théoriquement en être recouverte. Le premier avantage du Nutella par rapport au pétrole, c’est bien sûr qu’il suffit d’aller en racheter. Les stocks sont stimulés par une consommation abondante et un investissement toujours rentable pour exploiter huile de palme, sucre et cacao. Le second, c’est qu’il existe bien des alternatives plus séduisantes au Nutella, alors qu’il n’existe aucun substitut au pétrole.

LE PÉTROLE EST VITAL POUR NOS SOCIÉTÉS

La plupart des discours politiques intègre la nécessité de lutter face au réchauffement climatique. Pourquoi alors soutenir l’industrie fossile responsable de la majeure partie des émissions de gaz à effet de serre ? Car c’est une nécessité pour nos sociétés régies par l’économie. Le journaliste spécialiste du pétrole Matthieu Auzanneau, auteur de Or noir, la grande histoire du pétrole (la Découverte), considère que “le pétrole est le lait maternel de Wall Street”. Finance internationale et pétrole sont intimement liés, la finance est depuis toujours dépendante du pétrole, et l’exploitation pétrolière est désormais tributaire de la finance. Malgré le désengagement progressif des investisseurs privés, les États continuent de soutenir la filière qui assure en réalité leur intégrité et leur fonctionnement. Les subventions publiques aux énergies fossiles entre 2008 et 2016 se sont élevées à plus de 4000 milliards de dollars US. Il ne faut pas attendre d’un État contemporain un quelconque désengagement de l’énergie fossile dans son ensemble. Ou s’il le fait, ce sera en comptant sur les investissements des autres pour satisfaire sa consommation interne. D’ailleurs, depuis la déclaration de Stockholm en 1972, les conférences internationales censées s’occuper des problèmes environnementaux ne doivent pas entraver le développement économique, pourtant cause majeure de la dégradation de notre milieu. Nous savons désormais qu’il n’est pas important “d’investir pour le climat”, mais au contraire de désinvestir pour modérer notre emprise, ce qui s’oppose à notre système socio-économique.

Il existe une réelle corrélation entre énergie primaire (le pétrole) intégrée dans le système, et produit intérieur brut. D’après Gaël Giraud, chef-économiste de l’Agence française de développement, cette élasticité n’est pas de 10% comme on le pensait auparavant, mais de 60% en moyenne, voire de 70% pour certains pays très dépendants du pétrole comme les États-Unis. Cela signifie que la variation de la disponibilité en pétrole provoque une variation très importante de l’économie. Un approvisionnement pas forcément coupé mais ne serait-ce que limité, aurait un impact énorme sur notre économie. De manière générale, croissance économique et dégradation du milieu sont liées. Le fonctionnement de nos sociétés dans son ensemble, du transport international au système des retraites, est corrélé à la disponibilité pétrolière. Si celle-ci est trop contrainte, elle peut mener certains pays à l’effondrement.

Le cas du Vénézuela est à cet égard très intéressant puisqu’il s’agit d’un État dépendant du pétrole pour sa production industrielle et son agriculture, mais également pour ses exportations. Liam Denning nous permet de comprendre la situation économique et sociale qui aujourd’hui mine le pays. Le Vénézuela a atteint son pic de production en 1999, et depuis, l’extraction baisse pour des raisons physiques : les puits de l’Orénoque se vident. À cause d’un manque d’investissement dû notamment à des raisons politiques mais aussi géologiques, le déclin de l’exploitation pétrolière amène ce pays à la faillite. Ainsi les services publics ne sont plus assurés du fait de la baisse des rentrées d’argent, et la répartition des gains qui permettait de faire profiter aux paysans de la vente des barils est coupée. On peut légitimement se poser la question du prochain pays touché par les dégâts conséquents au pic pétrolier, et l’Algérie présente de nombreux symptômes d’une économie au bord de l’effondrement énergétique. Quoi qu’il en soit, les pays producteurs dont les sociétés ont largement profité des mannes pétrolière et gazière, à la fois par la stimulation de l’activité économique et par la redistribution de la richesse générée, ne sont que les premières victimes d’un effondrement énergétique généralisé.

Malgré ses réserves pétrolières, l’Arabie Saoudite aujourd’hui première productrice mondiale, sera concernée par un déclin inexorable de sa production, accompagné sans doute à partir de 2028 d’un effondrement de son système économique. Les projets pour préparer l’après sont pour le moins flous. Au-delà des devises générées par les exportations, les Saoudiens sont dépendants du pétrole pour climatiser leurs bâtiments dans un pays touché par le réchauffement climatique, mais également pour dessaler leur eau. L’Arabie Saoudite voit aussi apparaître depuis une dizaine d’années la concurrence de pétrole moins facile à exploiter et moins rentable, mais qui inonde le marché : le non-conventionnel.

L’ESSOR DU NON-CONVENTIONNEL

Le fameux pic pétrolier pour le brut conventionnel a été atteint en 2006 selon l’Agence internationale de l’énergie, donc depuis, la disponibilité de la ressource ne cesse de baisser. Mais les exploitations non-conventionnelles ont pris le relais. Offshore, pétrole de schiste, sable bitumineux… autant d’hydrocarbures extraits pour satisfaire la demande en énergie. Bien qu’elles n’aient jamais été rentables pour les compagnies qui les exploitent, elles ont permis à nos sociétés de poursuivre la hausse de notre consommation de pétrole depuis une dizaine d’années. Au-delà de l’aspect économique, c’est le rendement énergétique de ces modes de production qui est proche du nul. Le taux de retour énergétique (ou EReOI pour les Anglo-saxons), ne cesse de baisser dans l’exploitation pétrolière. L’époque où planter un tuyau dans le sol texan suffisait à exploiter un gisement est bien révolue. Pour extraire du pétrole de schiste par exemple, il est nécessaire d’injecter de l’eau et des adjuvants chimiques à très haute pression à plusieurs centaines de mètres de profondeur pour briser le socle rocheux et tenter de pomper le pétrole, qu’il faudra ensuite séparer de l’eau. Forcément, ces techniques sont plus coûteuses, demandent davantage d’investissements de la part des exploitants en plus de la prospection, et requièrent énormément d’énergie pour s’affranchir des difficultés géologiques de l’exploitation.

Ainsi, le TRE est passé de près de 1:100 il y a un siècle au Texas, à moins de 1:5 dans les champs de sables bitumineux de l’Alberta. Autrement dit, pour un baril de pétrole investi, Rockefeller en récoltait cent il y a un siècle, Suncor en récolte cinq aujourd’hui. Combien demain ? Les spécialistes considèrent que le pétrole permet de soutenir la croissance économique grâce à un TRE supérieur à 1:12. L’industrie du non-conventionnel s’endette très largement depuis ses débuts, et certaines techniques comme le pétrole de grande profondeur subissent déjà un déclin. Il est incertain de savoir jusqu’où suivront les investisseurs. Si l’exploitation devient trop coûteuse, alors elle s’arrêtera. De sorte que la dernière goutte de pétrole ne sera en réalité jamais extraite du sol, car son exploitation va nécessiter une quantité énorme de pétrole et d’argent. Il apparaît plus judicieux de se demander ce que l’on fera de l’ultime baril de pétrole exploité, mais surtout, quel sera son prix, et quand est-ce que le pétrole atteindra ce coût tel qu’on ne pourra plus l’extraire.

DE L’IMPORTANCE DU PRIX DU BARIL

On observe lors des réunions de l’OPEP la sensibilité du marché suspendue aux annonces du “cartel”, faisant courir des risques considérables pour les financiers, et donc à terme sur l’économie. Cette alliance de pays exportateurs de pétrole, parfois rejointe par la Russie et d’autres producteurs, mène une stratégie depuis 2016 qui entraîne la hausse du prix du baril. Ce qui est profitable pour eux, mais ce qui permet dans le même temps aux majors nord-américaines d’extraire des hydrocarbures non-conventionnels. Les pays de l’OPEP voient donc de nouveaux concurrents pour une demande qui n’évolue que très peu. Ils doivent garder le prix du baril suffisamment haut pour gagner davantage, mais suffisamment bas pour que la concurrence du pétrole non-conventionnel n’affecte trop leurs exportations.

Le conventionnel produit par l’OPEP et quelques autres pays, n’est pas suffisant pour répondre à la demande mondiale. Le non-conventionnel, qui demandera de plus en plus d’investissements et un prix du baril de plus en plus haut, est nécessaire pour préserver l’activité économique. Tous les producteurs, piochant dans les poches d’hydrocarbures les plus profondes et les plus difficiles d’accès seront contraints, à terme, d’augmenter le prix du baril. Il y a juste une différence de temporalité entre le non-conventionnel, qui en réalité a toujours eu besoin d’un prix du baril élevé, et qui continuera à en avoir besoin malgré les améliorations techniques de l’exploitation, et le conventionnel qui en a encore pour quelques années de profusion. Les raisons de cette évolution sont géologiques plutôt que géopolitiques. Par le passé nous n’avons pas souffert de manque de pétrole, mais nos sociétés ont dû faire face à plusieurs “chocs” pétrolier : des hausses du prix du baril.

Sur les onze récessions économiques décelables depuis 1945, dix ont été précédées d’un choc pétrolier. La dernière en date, la fameuse crise des “subprimes”, est directement liée à la longue hausse du prix du baril de 2002 à 2008. L’économiste Julien Milanesi décrypte ce phénomène. Les entreprises, menacées par le coût croissant du pétrole, n’ont d’autres choix que de réduire leur activité, de baisser les salaires et de licencier. Les salarié∙e∙s, étranglé∙e∙s à leur tour, ne peuvent plus rembourser les prêts qu’ils ont contractés préalablement. Les banques ne reçoivent plus l’argent sur lequel elles comptaient, et de fait le système financier s’effondre rapidement. Les investisseurs, de plus en plus frileux face aux résultats inquiétants de certaines majors pétrolières depuis 2014, entament un retrait qui posera problème. Selon le PDG de Total Patrick Pouyanné, nous risquons de manquer de pétrole pour 2020, par faute d’investissements face aux contraintes sans cesse croissantes de l’exploitation. Par cette déclaration, il entend bien favoriser les apports financiers pour soutenir l’exploration et à terme l’extraction.

LA PANNE DE L’INVESTISSEMENT

Le coût de l’exploitation augmente pour des raisons physiques, pour autant, le prix de vente ne doit pas être trop excessif sous peine de réduire la demande des consommateurs. Les majors pétrolières ont donc besoin d’investissements importants afin de mettre des barils sur le marché. En cette année de pétrole à bas prix, de nombreuses institutions catholiques ont annoncé leur futur désengagement des énergies fossiles. Nul doute que l’encyclique Laudato Si du Pape François a joué un rôle dans la prise de décisions. Toutefois nous pouvons légitimement nous demander si le manque de rentabilité de ces investissements et l’irrégularité des gains pour les actionnaires dans ce secteur d’activité n’ont pas aussi pu participer à cette décision. De même, le fonds pétrolier norvégien, premier investisseur mondial dans les énergies fossiles, a fait connaître son intention de se désengager du pétrole. Enfin, la Banque Mondiale a annoncé lors du sommet One Planet son futur retrait de tout projet fossile en 2019. Ces annonces intéressantes ne doivent pas éluder la question des délais de mise en œuvre, quand est-ce que la Norvège arrêtera réellement ses investissements pétroliers ? Ces successifs désengagements, s’ils se confirment, permettront probablement d’alerter sur les changements climatiques et la nécessité immédiate de réduire notre recours aux énergies carbonées. Mais ils vont à l’encontre de notre système socio-économique fondé sur la croissance et donc sur la consommation de pétrole.

Certains appellent davantage à faire évoluer la demande plutôt que l’offre. Ils souhaitent proposer au consommateur autre chose que du pétrole, tant les majors sont par définition dépendantes du pétrole et ne tourneront jamais le regard des derniers puits tant convoités. De nombreux économistes appellent également au désengagement de la finance vis-à-vis des énergies fossiles. Ces deux initiatives ne proposent aucune alternative viable, pour la simple raison qu’il n’en existe pas.

Les scenarii d’exploitation du pétrole conventionnel sans cesse revus à la baisse par l’Agence internationale de l’énergie, laissent présager d’un avenir caractérisé par un nombre de baril mis sur le marché bien inférieur à ce dont ont besoin nos sociétés pour leur bon fonctionnement. Fin 2017, deux éléments nouveaux seront à prendre en compte. La Chine devrait passer son pic de production et d’après le géologue spécialiste du pétrole Art Berman, malgré la remontée du prix du baril, les États-Unis ne seront désormais plus en situation de sur-approvisionnement, ce qui avait permis jusqu’alors de stimuler l’activité d’extraction. Les deux plus gros consommateurs mondiaux vont chercher à acquérir du pétrole auprès des grands producteurs mondiaux : Arabie Saoudite, Irak, Canada, Russie… qui eux vont subir une pression considérable. La demande continue légèrement d’augmenter alors que la ressource va à son épuisement physique. Il reste encore dans le sol de quoi alimenter nos activités pendant plusieurs décennies, mais le problème se situe davantage sur le coût croissant l’exploitation. Les hydrocarbures non-conventionnels nécessiteront un baril à un prix exorbitant pour tenir quelques années de plus.

DÉFICITS ÉNERGÉTIQUE, FINANCIER ET ALIMENTAIRE

Le pétrole est coincé entre les intérêts géopolitiques et économiques de l’OPEP, sa vitalité pour notre économie, la volonté de réduire les émissions de gaz à effet de serre, et les contraintes physiques du coût sans cesse croissant de son exploitation. Autant que faire se peut, il faut préparer nos structures et notre fonctionnement global à un baril à plusieurs centaines de dollars voire à une rupture de l’approvisionnement. Et bien réaliser que oui, un jour, nous n’aurons plus d’essence dans le réservoir de notre voiture pour nous rendre au travail. En soi, ce ne sera pas le plus problématique, le poste auquel nous étions habitué∙e∙s n’existera vraisemblablement plus tant le lien entre disponibilité pétrolière et activité économique est fort.

S’encombrer la pensée d’une date butoire, où le prix du baril nécessaire à une exploitation viable deviendra supérieur à ce que la majorité des entreprises et des citoyens peut se permettre, est inutile et empêche d’ouvrir des perspectives. D’autant plus qu’il est risqué d’avancer un pronostic, le mathématicien et ancien ministre Yves Cochet s’y est cassé les dents dans Pétrole Apocalypse. Ce qu’on peut néanmoins esquisser, c’est la date du pic pétrolier. Le chimiste Patrick Borcorens, estime pour sa part que la production de pétrole conventionnel et non-conventionnel atteindra son apogée en 2020. Il montre à travers l’exemple du Dakota du Nord, qu’une fois ce pic atteint, le déclin peut être très rapide, de l’ordre de quelques années seulement. Ce phénomène de chute soudaine est aussi attendu pour le marché mondial. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer les capacités d’innovation des majors, à la fois pour continuer à exploiter les gisements existants, et pour mobiliser des fonds afin de poursuivre l’exploitation.

Dans le même temps, les craintes d’un futur effondrement financier se font toujours plus pressantes, y compris de la part de la banque des règlements internationaux. Plusieurs signaux comme la hausse croissante des dettes inquiètent instances internationales et investisseurs. Si la confiance de ces derniers s’effrite, l’exploitation du non-conventionnel deviendra économiquement impossible. Certes, l’atteinte sur le climat sera réduite, mais l’activité économique aussi.

Le caractère tragique de la fin du pétrole ne réside pas tant dans l’appauvrissement qui représentera notre avenir, mais bien davantage dans la dépendance de nombreuses sociétés actuelles au pétrole pour s’alimenter. Les produits dits phytosanitaires sont synthétisés à partir de pétrole et de nombreuses cultures en sont tributaires. De même, l’aide vers des pays toujours plus nombreux en déficit alimentaire est largement conditionnée aux transports maritime et aérien. Les situations de famine seront amenées à se multiplier en cas de panne d’approvisionnement pétrolier. La fin du pétrole est géologiquement irrémédiable, une condition sine qua none à la survie de notre espèce, mais aboutira à la chute de notre société.

QUE PEUT-ON Y FAIRE ?

Nos réserves de pétrole s’épuisent, c’est la fin de notre activité économique globalisée marquée par le transport, la transformation et la consommation. C’est aussi la fin d’un modèle agricole productiviste mécanisé et qui a permis jusqu’ici de soutenir l’explosion démographique du XXème siècle. Le choc sera majeur, mais nécessaire pour limiter les dégâts du dérèglement climatique.

Face au mur énergétique qui se profile, différentes visions se font face. Certains hédonistes souhaitent profiter des vols long courrier tant qu’ils sont alimentés en kérosène. D’autres tentent vainement de convertir notre société, sans vouloir la révolutionner, à une économie décarbonée. Il nous revient plutôt de gagner en adaptabilité dans une société post-croissance. Nous sommes hyper-dépendants du pétrole et nous devrons vivre sans, nous sommes hyper-dépendants de l’activité économique, et nous devrons nous en passer.

La pièce du pétrole est rouillée. Côté pile, une ressource facilement transportable, aux vertus énergétiques formidables. Côté face, des conséquences environnementales très lourdes mettant en péril le devenir de l’humanité. Nous jetons la pièce dans une fontaine dont nous voyons le fond, avec l’espoir fou que le vœu de la transition énergétique se réalise.

Plutôt qu’une transition, c’est un déclin qui s’amorce. Notre société, ses entreprises et ses institutions, ne peuvent se passer d’or noir. Tous les bienfaits sociaux de la redistribution ne survivront pas à un monde post-pétrole. En revanche, à des échelons très locaux, nous pouvons tenter de nous en affranchir mais en bouleversant notre mode de vie : diminution drastique de notre consommation d’énergie, arrêt de la consommation de produits lointains et/ou industriels, subsistance locale. Il apparaît désormais impératif de cultiver le bien commun, et d’opposer monde vivable et développement économique. Nos richesses se sont fondées sur la combustion des énergies fossiles, notre appauvrissement viendra de leur manque et nous permettra de changer de paradigme sociétal. Nous devrons nous accommoder de la manufacture low-tech nécessitant de l’ingéniosité, et nous sevrer de l’usine high-tech prédatrice de ressources naturelles.

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