La violence et le mépris

De la mobilisation inédite des gilets jaunes ressortent plusieurs formes de violences, clivant la société entre, d’une part, une large majorité qui soutient un mouvement de revendications sociales et démocratiques, et, d’autre part, une élite médiatique, politique et institutionnelle, qui utilise tantôt le langage, tantôt les armes de répression pour maintenir l’ordre républicain.

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Manifestation parisienne du 8/12/2018 (crédit : Geert Vanden Wijngaert)

Au début de la mobilisation dite des “gilets jaunes”, le mouvement de contestation a bénéficié d’un important relai dans les médias dominants. La première revendication, l’annulation de la hausse du prix de l’essence, était considérée comme libérale ; elle rejoignait par conséquent le socle idéologique de la majorité des éditorialistes des médias dominants. Cependant, parallèlement à l’évolution et à l’amplification du mouvement, le regard posé par les médias sur celui-ci s’est métamorphosé, passant de la bienveillance à une certaine méfiance, sinon une hostilité. Éric Brunet, polémiste à RMC, est à ce titre un exemple saisissant, ayant d’abord affiché son soutien au mouvement avant d’en devenir l’adversaire incrédule. Il a revêtu le gilet jaune, car il a trouvé juste, dans un premier temps, la cause mise en avant, lui qui défend depuis de nombreuses années la baisse de la dépense publique et des impôts. Puis, assistant, impuissant, au tournant socialdu mouvement, Brunet, bien éloigné des réalités d’endettement et de paupérisation des classes moyennes et populaires, a retourné son gilet pour rejoindre la cohorte de celles et ceux qui demandent, avant tout, la fin de toute violence (de la part des manifestants) et de toute mobilisation. En effet, le gouvernement aurait selon lui fait ce qu’il fallait faire, c’est-à-dire revenir sur les hausses de taxes sur les carburants.

Ce décalage social, intellectuel, relationnel, sociologique et géographique entre les tenanciers et débatteurs traditionnels du pouvoir et les manifestants du pays entier, qui, pour beaucoup, n’avaient jamais manifesté, s’explique par la concentration de l’information dominante au sein de quelques rédactions. Le “on” est employé sur les plateaux de télévision pour réfléchir collectivement à la stratégie à mener pour réfréner la colère des gilets jaunes, j’utiliserai ici le “on” en référence à ces personnages dont la parole se confond avec celle de la majorité au pouvoir. Malheureusement, les journalistes et reporters sont victimes d’un amalgame, entre les tribunes libérales et répressives des figures de proue médiatiques et l’information de terrain qu’ils tentent de faire remonter, et subissent parfois des agressions dangereuses et inquiétantes.

Pour défendre la démocratie il faudrait, à en croire les propos tenus sur les plateaux de télévision, rester chez soi lorsque l’on déploie l’arsenal policier, et ne pas demander quelconque mesure sociale ou démocratique au gouvernement. Malgré la violence du système comme génératrice de toutes les violences, les gilets jaunes devraient recourir à une “colère polie” et supposément responsable, devant ainsi déclarer les événements en préfecture, admettre les violences policières et nommer des représentants bien élevés. L’une des craintes de l’ordre libéro-répressif, en plus de la redistribution des richesses, est la redistribution du pouvoir. Est systématiquement battu en brèche le souhait exprimé par certains gilets jaunes d’avoir une emprise sur les décisions, un rôle au sein de la démocratie. Davantage d’horizontalité dans notre fonctionnement démocratique amputerait l’exécutif et le médiatique d’une partie de leurs influences.

Les catégories populaires sont rejetées des processus démocratiques majeurs, dans lesquels les moyens financiers sont primordiaux. Les fonds qui ont servi à la candidature d’Emmanuel Macron en 2017 ne proviennent que très peu de province, selon le JDD, journal pourtant bienveillant envers la majorité présidentielle. Les régions du Grand Ouest ont moins participé au financement de la campagne que la Suisse ou le Liban. La cassure entre élites métropolitaines mondialisées et périphéries doublement à la marge semble alors irréparable, parfois même le régime présidentiel n’est pas considéré comme légitime. C’est cette potentielle illégitimité de l’usage du régime présidentiel, pour une majorité des Français, que les médias semblent craindre particulièrement, d’où la recherche délibérée de représentants du mouvement : les identifier pour mieux les ingérer. Cette violence institutionnelle qui tente de phagocyter ainsi ce mouvement ne prend pas, tant les “virus” que sont ces gilets jaunes sont nombreux et semblent insaisissables.

Les politiques et syndicats investis de longue date dans la lutte sociale prennent leurs précautions car, même si pour beaucoup ils soutiennent les gilets jaunes, ils ne peuvent pas (et, pour certains admirateurs de l’horizontalité presque absolue du mouvement, ne souhaitent pas) s’en montrer représentatifs et n’ont aucune espèce de prise sur une mobilisation citoyenne spontanée. Pourtant, on n’hésite pas à les tenir pour responsablesdes éventuels débordements.

La violence médiatique prend plusieurs formes, et contester la légitimité des demandes sociales est un outil utilisé de façon récurrente. Emmanuel Lechypre, éditorialiste économique pour BFMTV, a pu déclarer à l’antenne que le “montant du SMIC est trop élevé”. Comment s’étonner alors du rejet de la chaîne dans les slogans des manifestants ? Les violences employées par les gilets jaunes ont été largement partagées par les organes officiels d’informations. En revanche, l’épisode du Burger King, le passage à tabac d’un homme dans la rue par huit CRS, le caillassage d’un journaliste pourtant bien connu, ou encore l’arrestation de journalistes avant la manifestation, ont été des événements très faiblement relayés par les bandeaux de BFMTV ou de CNEWS. Les réseaux sociaux, et particulièrement Facebook, qui est très employé par les gilets jaunes (alors que les élites médiatiques utilisent davantage Twitter), permettent de consulter et de partager nombre de vidéos, témoignages, et photos de blessés. Bien que de nombreuses informations erronées y circulent également, des éléments réels et non contestés subsistent sur Internet alors qu’ils sont ignorés à la télévision. Ce fossé informatif interroge sur le rôle et les choix éditoriaux des médias dominants. De nombreuses fausses informations circulent également à la télévision, où l’on considère depuis une semaine que l’Arc de Triomphe serait un symbole républicain, que l’ISF aurait fait partir les plus riches contribuables, ou encore la remise en cause du statut de gilet jaune pour un individu dont le langage et les arguments ne semblent pas correspondre à l’image que l’éditorialiste Bruno Jeudy peut avoir des manifestants… Les pages Facebook des gilets jaunes n’ont pas l’exclusivité de la désinformation.

Plusieurs moyens sont déployés pour ralentir la dynamique des gilets jaunes. Parmi ceux-là, la linguistique médiatique figure en bonne place. Le mouvement, pourtant d’abord perçu avec une certaine bienveillance paternaliste, était très tôt animalisé comme une “grogne” qu’il faudrait “calmer”. Depuis la manifestation du 26 novembre, un nouveau mot vient garnir le lexique de la sphère politico-médiatique. L’emploi sans nuance du terme “radicalisation” (et ce même dans une presse souvent classée à gauche) renvoie, comme chacun le sait, aux attentats meurtriers qui ont choqué une large partie du pays. Les gilets jaunes sont ainsi différenciés selon qu’ils sont considérés comme “raisonnables” ou comme “radicalisés”. Ce vocabulaire très violent est employé pour tenter d’inciter les gilets jaunes supposément pacifistes à rester chez eux. Le gouvernement a bien envisagé d’interdire la manifestation, mais il lui a semblé plus habile de craindre une “très grande violence” pour tenter de démobiliser. Raté.

Un autre usage linguistique prédominant ces derniers jours est le recours au terme “casseurs”. Sa première occurrence est ancienne, nous explique l’historienne Ludivine Bantigny. Et on continue d’en faire, aujourd’hui, une utilisation fallacieuse, visant à scinder les participants au mouvement en deux groupes : ceux qui se désolidarisent des violences, et ceux qui ne les condamnent pas directement. Mais face à cette bipartition construite et instrumentalisée nous revient en mémoire le moment très particulier, lors du mouvement de lutte contre la Loi Travail, où a émergé le slogan “Nous sommes tous des casseurs”. La frontière entre “pacifistes” et “casseurs” est devenue de plus en plus poreuse, dans la mesure où la violence n’est plus aussi marginalisée qu’auparavant, notamment du fait de la colère croissante des manifestants de tous bords. Il n’est pas question, pour les pouvoirs publics, d’alerter sur une quelconque répression systématique des gilets jaunes lors de leurs rassemblements, mais bien d’appeler les gilets jaunes raisonnables à se méfier des gilets jaunes violents eux-mêmes, puisqu’ils constitueraient une menace pour leur sécurité. La réalité est plus nuancée. Des groupes d’hommes viennent en effet casser et piller, mais ils représentent une frange non-représentative du mouvement, bien que les motivations qui sont les leurs doivent être interrogées. Leur influence sur le mouvement demeure très limitée, mais l’écho donné à leurs actions est très grand dans les médias. Les gilets jaunes représentent une mobilisation autrement plus large et complexe, que l’on ne peut se contenter d’aborder à travers ce prisme, même si, dans le cadre de la diversité des tactiques, certains gilets jaunes emploient la violence à des fins revendicatives.

Les frontières entre le raisonnable et le radicalisé sont dessinées comme si l’emploi de la violence était signe d’une absence de revendication. La violence est perçue comme “marge”, “débordement”, attitude diamétralement opposée à toute réflexion politique rationnelle, à toute revendication construite. Cette classification biaisée permet d’apprécier la méconnaissance des mouvements sociaux, ou alors la volonté délibérée de réduire la large mobilisation à la violence pure. Si un manifestant est équipé de lunettes de ski pour défiler, il sera forcément considéré comme susceptible d’être factieux, même s’il a simplement appris du gazage de la semaine passée.

Lorsque l’on s’étonne de la demande de formulation d’un soutien explicite à la mobilisation, sur les ronds-points, pour pouvoir franchir le barrage, personne ne semble en revanche s’offusquer du code social à adopter pour avoir la parole sur un plateau de télévision. “Vous condamnez ces violences ?”. Gare à celle ou celui qui oserait une explication de ces violences. “Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser” disait Manuel Valls, alors Premier ministre, au sujet des vraies radicalisations. Parmi ces bonnes pratiques à adopter en milieu médiatique, il est surtout interdit d’appeler à la révolte. Les tenanciers de l’ordre veillent, et quiconque tentera d’utiliser les ondes pour soutenir une insurrection subira les foudres des pouvoirs médiatique et judiciaire. Les partis politiques sont eux aussi prisonniers de ce modus operandi : ils seront qualifiés d’extrémistes s’ils osent appeler à la mobilisation. Et s’ils ont l’outrecuidance de reprendre des propos entendus auprès des manifestants, ces mots seront considérés comme les leurs. Les politiques ne doivent plus être les relais de leurs électeurs, mais ceux de la parole dominante, supposée sage et raisonnable. Les revendications sont ainsi méprisées.

Le mépris, employé comme arme de décrédibilisation par les intervenants bien rodés des plateaux de télévision, se ressent d’autant plus depuis l’annonce de l’annulation de la hausse du prix des carburants. Face à plusieurs gilets jaunes sur la plateau de BFMTV, la secrétaire d’État Marlène Schiappamontre, en employant un ton infantilisant, son incompréhension des véritables raisons de la colère et son incapacité à saisir toute la dimension systémique des revendications formulées, lorsqu’elle s’exclame, agacée : “Tout ce qu’on peut dire, rien ne va vous satisfaire en réalité ! Vous demandez l’arrêt, la suppression de cette hausse de taxe, on arrête la suppression (sic), vous demandez la suppression de la taxe carbone, on la supprime, vous demandez une consultation, on fait une consultation ! Ça ne vous va pas, ça ne vous va pas, ça ne vous va pas, ça ne vous va pas ! À partir de quel moment vous considérez avoir été entendus, satisfaits ?”. L’échange entre l’ex-syndicaliste Xavier Mathieu et l’éditorialiste Ruth Elkrief est lui aussi, à ce titre, une illustration inespérée de ce choc entre deux franges irréconciliables, l’une majoritaire en proportion de la population mais très minoritaire sur les plateaux de télévision, l’autre infime en proportion mais très influente et bourrée de pouvoirs. Le mépris de l’État peut aussi consister en une pathologisation de certains revendications ou de certaines situations face à la police.

Si l’humiliation collective de plusieurs dizaines de lycéens à Mantes-la-Jolie a davantage été relayée par les médias, il apparaît légitime de se demander s’il ne s’agit pas d’un relai forcé : en effet, comment faire semblant d’ignorer un tel événement, filmé, face aux plusieurs millions de vues enregistrées par la vidéo en France et à l’étranger ? Cet épisode révoltant, abondamment relayé sur plusieurs réseaux sociaux, a suscité une vive indignation, malgré la campagne de dédramatisation menée par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer. Cette humiliation exemplifie à la fois la violence croissante des opérations de police, le désir affirmé de faire taire les “banlieues”, et une forme aiguë du racisme et du mépris de classe corrélés à ce désir. Certains voisins britanniques ne semblent d’ailleurs pas voir dans la politique gouvernementale française une quelconque modération, mais plutôt des pratiques proches de la dictature. Cette violence policière ne s’exerce pas seulement sur des supposés casseurs, ou sur des individus radicalisés, mais aussi sur des manifestants pacifistes.

 

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Manifestation parisienne du 8/12/2018 (crédit : Stéphanie Roy)

L’idée reprise de “contagion” du mouvement social à travers les lycées et les différents corps de métiers, montre que la mobilisation est considérée comme une forme de maladie hors de contrôle. Le cordon sanitaire médiatique est pourtant bien en place, et les scènes de manifestation commentées en direct permettent de faire entendre l’émerveillement d’une personne présente sur le plateau de BFMTV au moment d’une charge des policiers à cheval sur les manifestants.

Finalement, dans notre démocratie, l’individu raisonnable serait celui qui occupe son samedi à faire ses courses de Noël, s’il en a les moyens. Face aux inégalités, une révolte, une insurrection, ou même une Révolution, menaceraient pour le pouvoir “l’ordre public”, et les forces de l’ordre sont bien là pour l’éviter. “L’insurrection est l’accès de fureur de la vérité” écrivait Victor Hugo, et il n’est pas certain qu’une manifestation aussi soutenue et sincère soit démobilisée par la démonstration parisienne des hommes et instruments employés par l’État.

Sans que quiconque ne sache ce qu’il adviendra de ce mouvement unique en son genre, les organes de pouvoir, recourant à ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait la “violence symbolique”, défendent vaille que vaille un ordre qu’ils détiennent, une légitimité qu’ils revendiquent, et des intérêts qu’ils protègent et protègeront. Mais jusqu’à quand ?

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