Réchauffement climatique : l‘humain en surchauffe

Alors que la communauté internationale s’est réunie en Pologne dans le cadre de la COP24 pour tenter de lutter contre le réchauffement climatique, les études scientifiques se multiplient pour alerter sur les risques que font peser ce phénomène sur la santé humaine.

En France, lors de la COP21 qui s’est déroulée en 2015, les pays se sont engagés à limiter la hausse de la température globale à 1,5°C ou 2°C. Pourtant, alors qu’une minorité des pays signataires semble suivre cette trajectoire ambitieuse, les scientifiques : médecins, climatologues, physiciens, biologistes, économistes, tirent la sonnette d’alarme face à un monde qui deviendrait, sans changement majeur dans nos sociétés, invivable. Bien qu’un réchauffement de 2°C de moyenne ne semble pas effrayer les décideurs, plusieurs études scientifiques alertent sur des évolutions climatiques qui ont déjà commencé à altérer le fonctionnement de nos organismes.

Les régions tropicales premières touchées

Les ambitions climatiques sont d’abord tournées vers la limitation de la hausse de la température. Mais il apparaît, selon Elfatih Eltahir, professeur au MIT, que l’humidité ambiante est aussi à considérer pour le bon fonctionnement de notre physiologie. Car parmi les conséquences du réchauffement climatique, outre la hausse de la température moyenne et la récurrence accrue des épisodes de canicules, la hausse du taux d’humidité est souvent oubliée. Et un climat trop chaud et trop humide s’avère invivable. Le Nord de la Chine, le golf persique et l’Asie du Sud sont trois régions parmi les plus peuplées de la planète, qui devraient subir dans le siècle à venir des épisodes climatiques extrêmes, tels que la survie humaine y est compromise, du fait de la conjugaison de températures record et de taux d’humidité très élevés. Un épisode caniculaire au Pakistan et en Inde en 2015 a déjà causé la mort de plus de 3 500 personnes, et le réchauffement climatique, qui ne cesse de s’accroître, laisse envisager des bilans bien plus lourds dans les prochaines décennies. En Inde, deuxième pays le plus peuplé de la planète, les vagues de chaleur concernent 2% de la population chaque année, mais d’ici 2100, 70% des Indiens pourraient être soumis à ces événements extrêmes, selon une étude internationale parue dans Sciences Advances. Dès lors, l’influence du réchauffement climatique sur la pérennité de la vie humaine dans ces régions laisse craindre des migrations massives face à une situation d’urgence absolue. Outre ces perspectives inquiétantes, la hausse des températures porte et portera d’autres conséquences sur les vies humaines.

Des capacités intellectuelles altérées

Une étude parue en juillet 2018 dans la revue médicale PLOS, a révélé qu’auprès d’un jeune public, les capacités cognitives mesurées : attention, vitesse, et observation visuelle, déclinaient de façon significative lorsque la température s’élevait. Les scientifiques ont alors souligné l’importance de climatiser les bâtiments. Malheureusement, les systèmes de climatisation font partie des causes du réchauffement climatique, car ils sont consommateurs d’énergie et émetteurs de gaz à effet de serre. Plutôt que de généraliser la climatisation à tous les espaces résidentiels, penser le bâti de façon différente est une priorité si l’on veut limiter le réchauffement climatique et ses effets sur la santé humaine.

Lors d’un été chaud, n’avez-vous jamais subi une insomnie ? Avec la multiplication, même en Europe du Nord, des épisodes de canicule, des perturbations du sommeil sont à craindre. La privation de sommeil “altère les capacités de mémoire, d’attention et d’éveil” selon le professeur Damien Léger, et parfois même, chez les adolescents, un mauvais sommeil peut devenir vecteur de violence selon trois psychiatres lyonnais. Des chercheurs états-uniens ont mené une étude auprès de 765 000 personnes entre 2002 et 2011 afin de voir le lien entre hausse de température et qualité du sommeil. Ils ont observé que l’élévation des températures nocturne participait à une réduction et à une perturbation du sommeil. Entre un sommeil déjà perturbé et une baisse observée de nos capacités cognitives, le réchauffement climatique de +1°C depuis le début du XXème siècle a des conséquences importantes sur la santé humaine. Qu’en sera-t-il dans un monde à +5°C ?

Des troubles mentaux de plus en plus lourds

Autre conséquence du réchauffement climatique : alors que certaines régions souffrent de sécheresse, d’autres subissent une hausse des précipitations. Associés à une température plus élevée, les épisodes de pluie participent à une dégradation de la santé mentale des individus. C’est la conclusion d’un article paru dans la revue scientifique états-unienne PNAS. Cette étude parue en octobre 2018 a mesuré une hausse de 2% des pathologies mentales lors d’une élévation de la température d’1°C sur plusieurs années. Mais lors de catastrophes, comme l’ouragan Katrina en 2005, ces troubles augmentent de 4%. Le réchauffement climatique va intensifier les événements météorologiques extrêmes comme les cyclones tropicaux, selon la climatologue Valérie Masson-Delmotte, car l’humidité et la chaleur augmentent avec l’effet de serre. Ces catastrophes traumatiques laissent craindre, au-delà des bilans lourds causés directement par ces ouragans, des effets à long terme sur les personnes qui y ont survécu.

Les dégâts psychologiques du réchauffement climatiques sont très largement ignorés par le grand public et les décideurs. Car, un degré de réchauffement cause déjà, aux États-Unis et au Mexique, une augmentation de 1 à 2% des suicides selon un article paru dans la revue Nature, menée par Marshall Burke de l’Université de Stanford. Cette étude est centrale pour saisir le décalage entre les conséquences du réchauffement climatique sur nos vies, et l’aspect superficiel de sa prise en compte dans les politiques publiques. D’après l’équipe de Burke, cette augmentation des suicides pourrait être semblable à celle observée lors d’une récession économique. Les conséquences du réchauffement climatique sur les individus sont donc réelles et s’aggraveront au fil des décennies. Les scenarii du GIEC laissent craindre une élévation de la température de 4 à 6°C d’ici la fin du siècle, avec des conséquences sur la vie humaine, la répartition des précipitations et donc de la population, mais aussi sur la biodiversité.

Un déplacement des pathogènes ?

La faune et la flore sont très largement menacées par l’anthropisation du milieu mais aussi par un changement rapide des conditions environnementales. Ceci dit, certaines espèces vivantes ont de grandes capacités d’adaptation et profitent du réchauffement climatique. D’autres migrent ou étendent leurs territoires. Emily Schuman, chercheuse en médecine à l’Université du Michigan, s’inquiète des évolutions en cours. Plusieurs moustiques cantonnés jusqu’alors en Afrique ont fait leur apparition en Europe, emportant avec eux les agents pathogènes auxquels nos organismes ne sont pas habitués. Ce nouveau territoire n’est durable pour ces espèces que si les conditions environnementales conviennent à leur reproduction, et du fait du réchauffement, l’adaptation est désormais possible. Aussi, au Bangladesh, une étude parue dans PLOS ONE, a démontré que les nouvelles conditions d’humidité et de température, déjà dangereuses pour notre système biologique, sont parfois favorables au développement de certaines bactéries porteuses de maladies.

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Le moustique tigre, porteur de la dengue, en voie de coloniser l’Europe (crédit : James Gathany)

Les atteintes à la santé humaines causées par le réchauffement climatique sont donc inhérentes à notre propre fonctionnement biologique, mais aussi liées aux évolutions des organismes pathogènes, qui peuvent, pour certains, se développer et prospérer dans ces nouvelles conditions. Emily Schuman considère que c’est du ressort des pouvoirs publics de s’occuper de cette question, “les gouvernements doivent prendre la tête de la lutte contre le changement climatique”. Pourtant, les États, pourtant signataires de l’accord de Paris, et tous a priori engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, sont avant tout des “facilitateurs du commerce international” selon le philosophe Dominique Bourg. “Comment vous-vous que l’État prenne à bras le corps ces questions climatiques ?” renchérit-il. Il ne s’agit pas que d’une question utopique menée par quelques militants écologistes, mais bien d’un sujet qui concerne les différentes strates de la société, et même si les effets diffèrent selon les régions, les conséquences se feront sentir dans les pays riches comme dans les pays en développement. L’écologie n’est pas qu’un problème de “petits bourgeois”. De nombreuses luttes sociales font le lien entre les activités climaticides et humanicides menées par les industries carbonées.

Si les États se révèlent pour l’instant incapables de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et de réduire les menaces corporelles et psychologiques du réchauffement climatique, peut-être qu'ils se révéleront plus sensibles à d'autres maladies, pourtant elles aussi reliées aux dégâts environnementaux. La commission de The Lancet, revue médicale de référence, parle désormais de syndémie mondiale. Pour ces chercheurs, sous-alimentation, obésité, et réchauffement climatique sont trois phénomènes qui interagissent dans une dynamique mortifère, car d'une part les modes production alimentaires sont climaticides et vecteurs de très grandes inégalités, tant certaines populations sont surnutries alors que d'autres demeurent sous-nutries. Et d'autre part, les événements climatiques extrêmes provoquent déjà une importante volatilité des prix des aliments, ce qui constitue une menace très forte pour des populations fragiles. Les médecins britanniques suggèrent aux pouvoirs publics de s'emparer des causes de cette syndémie comme ceux-ci ont pu, au cours des années 1990 et 2000, s'attaquer à la consommation de tabac.

Des troubles mentaux aux canicules meurtrières, le réchauffement climatique risque d’altérer notre santé et de mettre en danger des populations entières. Il ne s’agit pas d’un problème de citadins occidentaux, mais bien d’une menace globale et réelle.

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