Communication scientifique: les leçons de l’affaire Raoult

Jusqu’alors inconnu du public, Didier Raoult est devenu en quelques mois une figure médiatique incontournable. Personnage atypique, assimilé aux gilets jaunes par les médias, le chercheur divise autant qu’il fascine. Au delà de la qualité de ses études, la stratégie de communication de Raoult et son impact en temps de crise sont révélateurs de l’état de la culture scientifique en France.

Raoult fait des vidéos

Clé de voûte de la stratégie de Raoult, la chaine Youtube de l’IHU de Marseille fut son canal de communication quasi-exclusif tout au long de l’épidémie. Il n’apparaitra dans les médias qu’à de rares occasions, évitant alors soigneusement les rédactions scientifiques et leur préférant des journalistes politiques comme lors de sa longue interview par Apolline de Malherbe sur BFMTV.

Cet évitement systématique du débat scientifique coïncide avec une forme d’esquive du processus de relecture par les pairs, pourtant central en recherche, par l’équipe de l’IHU. Les études sur l’hydroxychloroquine et l’azithromycine sont ainsi publiées directement sur le site de l’IHU et dans une revue éditée par des collaborateurs plutôt que dans des journaux scientifiques indépendants.

En parallèle, Didier Raoult place au travers de ses vidéos le débat non pas sur le terrain scientifique mais sur celui de la légitimité et de l’influence. Ainsi, ne défend-il jamais directement la qualité et les données de ses études face aux critiques, préférant d’abord leur opposer son palmarès de publications puis par la suite la morale et le serment d’Hippocrate (voir ici un excellent article sur la morale des essais cliniques).

Raoult le renégat

Peaufinant une image anticonformiste, celui qui se qualifie lui-même de renégat s'attaque également aux tenants d’une certaine méthode qu’il oppose au devoir de soigner les malades. Les études cliniques randomisées avec groupe contrôle, standards en recherche clinique, relèvent ainsi selon lui du superflu lorsqu’un traitement fonctionne. Et c’est bien cette certitude a priori de l'efficacité de son traitement, certainement sincère, qui semble être la source du bras de fer qui oppose le professeur  à une importante partie de la communauté scientifique.

Cette opposition à ce qui ressemble à l’épouvantail du « système », bien connu des politiques, atteint son apogée lorsque Raoult quitte le conseil scientifique de Macron, tournant ainsi à son avantage les lourdes critiques émises contre la gestion de la crise par le gouvernement.

Ces deux aspects centraux du personnage Raoult, la figure d’autorité et le génie solitaire, sont habilement mis en avant tour à tour selon les besoins. Ainsi, Raoult ne se place jamais en marge du débat public ni de la communauté scientifique mais bien au-dessus de tout cela : celui que les médias ont nommé le gilet jaune de la science, dont le responsable de communication travaille pourtant pour LREM, quitte fin mars le conseil scientifique de l’Élysée mais pas la scène médiatique. En Avril c’est lui qui accueille Macron à Marseille et plus l’inverse.

Les vendus et les ignorants

La stratégie d’évitement du débat mise en œuvre par Raoult est un élément important de sa démarche qui rend difficile le travail de nuance. Didier Raoult, en tant que professeur expérimenté, est évidemment conscient qu’une étude conduite dans les règles de l’art aurait pu convaincre l’ensemble de la communauté scientifique d’une éventuelle efficacité de la chloroquine dès le départ. Son refus de produire des données robustes interroge sa motivation à mettre son traitement en avant au-delà de sa propre personne et c'est sûrement en partie cela qui l'amène à se retourner vers la méthode. 

Le débat scientifique est en effet un élément central en recherche, celle-ci progressant de manière non linéaire en passant au tamis plusieurs théories co-existantes pour expliquer un même phénomène. C’est cette tension constante qui permet d’éprouver les failles de différents modèles pour identifier les plus robustes. Malheureusement, cette propriété est également une importante source de confusion en période d'urgence sanitaire, augmentant ainsi l'attrait des paradigmes simples et définitifs.

Bien que Raoult s’acharne à attaquer la méthode, ce n'est que la qualité de celle-ci qui permet d’évaluer objectivement la crédibilité d’une étude et il ne se prive d'ailleurs pas de l'utiliser contre ses adversaires. En critiquant les fondements mêmes de la médecine scientifique et en refusant de répondre aux critiques, Raoult tente non seulement de se soustraire aux exigences de la recherche mais tire également ses contradicteurs avec lui sur le terrain de la polémique.

On retrouve alors opposés à des critiques méthodologiques légitimes des arguments parfois contradictoires de la part de ses soutiens, accusant à tour de rôle ses détracteurs d’impuissance ("mieux vaut la chloroquine que rien du tout") ou de pur machiavélisme ("par quel labo êtes-vous financé ?"), oubliant au passage qu’un traitement inefficace peut être pire qu’une absence de traitement et que Raoult lui-même n’est pas un modèle de déontologie

La charge de la preuve

La controverse de la chloroquine, bien qu’elle ne soit toujours pas close, commence à se dissiper avec la publication d’études ne montrant pas un effet significatif de la molécule contre le virus (exemples ici et ici). Au-delà du retard des essais cliniques et des effets secondaires constatés chez certains patients, cette affaire plus médiatique que médicale laissera à coup sûr des marques dans le paysage scientifique français.

Elle aura en effet mis en avant le fossé béant qui sépare médias et les scientifiques en temps de crise et le désavantage communicationnel important des chercheurs face à des discours simplistes et séduisants (voir la loi de Brandolini).

La violence de cette polémique pourrait même éclipser le fait que la recherche sur le SARS-Cov-2 ait certainement été plus efficace que jamais avec un partage de données à l’échelle mondiale pour identifier et comprendre les mécanismes viraux. Comment alors communiquer sur les avancées itératives de la science et ses incertitudes face aux thèses immédiates et définitives d’un Raoult ? Comment concilier le temps de la recherche et celui des médias ?

Occuper l’espace

Si Raoult est parvenu si rapidement à se placer au cœur des débats dans une période où tous les regards se sont tournés vers les scientifiques, c’est parce qu’il a pris une place laissée vacante. Les chercheurs, bien que faisant partie des professions jouissant de la plus grande confiance des français, brillent en effet souvent par leur absence sur la scène médiatique. On pourra ainsi regretter l’invisibilité du conseil scientifique qui aurait pu s’octroyer un rôle pédagogique essentiel durant cette crise.

Cette absence généralisée peut être due au manque de temps, le système de publication exerçant une pression toujours grandissante sur les laboratoires, ou au dépit face à l’ampleur de la tâche. Ce dernier point est malheureusement illustré par la violence du harcèlement subie par le Pr Lacombe suite à sa critique des études de l'IHU, la poussant finalement à fermer son compte Twitter.

C’est parce que l’asymétrie est grande que la reprise du terrain médiatique par les chercheurs doit être massive. On pourrait se désoler du succès de Didier Raoult sur Internet mais celui-ci traduit peut-être simplement un désir d’une communication scientifique plus ouverte et sincère. Cet engouement montre qu’il existe chez le public une réelle envie de prêter l’oreille aux experts, particulièrement en situation de crise. À quelle autre époque a-t-on vu autant de personnes lire des études cliniques et chercher à les comprendre ? S’il est frustrant de lire les commentaires fustigeant les essais cliniques comme s’ils étaient de simples artifices méthodologiques, nous ne devrions pas y voir autre chose qu’un autre signe de l'opacité de la recherche actuelle. 

Au delà de ce constat pointe l’opportunité pour nous scientifiques d’expliquer notre métier à ce large public déjà mobilisé autour de ces questions. Un pas dans ce sens a été fait ces dernières années, notamment sur Youtube sous une forme plus participative et décentralisée. Cependant les vulgarisateurs sont encore souvent réticents à prendre des positions fermes sur des sujets d’actualité. 

Pour finir, il semble nécessaire d’amorcer un changement de paradigme dans l’enseignement des sciences pour en finir avec le fantasme du génie solitaire et accorder plus de place à la philosophie des sciences au sein des cursus généraux. Pour communiquer sur la science nous devons commencer par expliquer son fonctionnement et la raison de nos exigences et réticences de manière avec empathie. Tant que la recherche restera une boîte noire, les titres honorifiques et arguments d’autorité seront les seuls outils à la disposition du public pour évaluer la qualité d'une information et le débat restera impossible.

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