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Billet de blog 22 mars 2020

Le Pr. Raoult et la Chloroquine : les failles

Au delà de la faiblesse manifeste de son étude, la communication du Professeur Raoult sur la chloroquine pose d'important problèmes scientifiques et éthiques.

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Chercheur de renommée mondiale et membre du conseil scientifique Covid-19, le professeur Dider Raoult fait depuis quelques jours parler de lui dans les médias pour son étude clinique censée prouver l'efficacité d'un anti-paludique, l' hydroxychloroquine, dans le traitement du nouveau coronavirus. À grand renfort de vidéos Youtube et d'arguments d'autorité, celui qui niait en 2013 l'existence d'un réchauffement climatique d'origine humaine accuse aujourd'hui la communauté scientifique d'aveuglement et utilise sa notoriété pour mettre en avant sa "découverte". 

Quel est le problème avec cette étude ?

Intéressons-nous aux données de l'étude dont vous pouvez retrouver le rapport complet ici.

Les données brut de l'étude du Pr. Raoult (Gautret et al., 2020) © Gautret et al., 2020

L'étude compare deux groupes de patients: 14 traités par l' hydroxychloroquine (appelons-les groupe Chloroquine, lignes 17 à 30) et 16 recevant uniquement les soins habituels (groupe contrôle, lignes 1 à 16). La concentration de virus dans la gorge de chaque patient est mesurée tous les jours pendant 7 jours au cours du traitement (colonnes D0 à D6 dans le tableau) par un test diagnostique classique (RT-PCR quantitative). En raison de la méthode de dosage utilisée, plus le chiffre présenté dans le tableau ci-dessus est élevé, plus la charge virale est faible. Nous ne parlerons pas ici du troisième groupe, traité par une combinaison d'hydroxychloroquine et d'un antibiotique, sa taille étant de toute façon trop faible pour en tirer des conclusions.

Maintenant attardons-nous sur les données. Le nombre de patient testé est déjà faible pour espérer montrer un effet statistiquement significatif du traitement mais passons, le vrai problème ici est plus profond.


On remarque d'abord que la charge virale de tous les patients du groupe Chloroquine est mesurée au jour 0 contre seulement 6 du groupe contrôle, les autres sont justes marqués comme "positifs" et deux ne sont même pas testés. On remarque également que quatre patients du groupe Chloroquine ont des tests négatifs au jour un (pas de virus détecté), parmi ceux-ci deux resterons négatifs tout au long de l'étude et les deux autres présenterons brièvement des charges virales positives mais extrêmement faibles (une valeur supérieure à 35 étant considérée comme négative) avant de redevenir négatifs les jours suivants. À ce stade il est raisonnable de se demander si ces patients étaient réellement infectés au cours de l'étude.


Au cours des jours suivants, la grande majorités des patients du groupe contrôle sont simplement marqués comme "positifs" ou "non-testés" et leur charge virale n'est plus mesurée. Pourquoi cela est-il important ? Parce que les patients ne sont pas au même stade de l'infection au début de l'étude, certains sont en train de guérir naturellement et d'autre attendent encore le pic infectieux. Sans ces mesures de charge virale, il est impossible de savoir si la "guérison" est due au traitement ou simplement au système immunitaire des patients.

Dernier élément et pas des moindres, six patients du groupe Chloroquine ont dû être exclus de l'étude avant la fin et ne sont donc pas pris en compte dans les résultats malgré que leur cas suggère clairement un échec du traitement: trois ont été transférés en soin intensif, un a quitté l'hôpital car il était testé négatif, un a arrêté le traitement à cause de nausée et le dernier est décédé.

On a donc une étude qui tire des conclusions sur un nombre très faible de patients, la plupart n'étant même pas testés correctement, et un professeur qui propage ensuite des graphiques sensationnalistes sur sa "découverte" ne prenant en fait en compte que 4 patients du groupe contrôle et laissant arbitrairement les autres de côté...


D'autres problèmes peuvent être relevés comme l'absence de randomisation et le fait qu'aucune information n'est disponible sur l'état de santé des patients à la fin de l'étude mais à ce stade cela ne change pas grand chose.

Pourquoi c'est grave ?

Outre les théories du complot nourries par les déclarations du Pr. Raoult, sa campagne de communication creuse encore le gouffre qui sépare la communauté  scientifique des citoyens. Comment expliquer qu'il faut écouter les experts en période de crise pour ensuite constater qu'un professeur de renom propage des informations mensongères ?
D'autre part l'influence de ce membre du comité d'experts de Macron sur le Covid19 va rediriger des ressources de recherche importantes vers cette molécule qui n'a pourtant jamais montrée un effet satisfaisant contre les infections virales. L'achat massif d'hydroxychloroquine, s'il devait se généraliser pour la prévention ou le traitement du Covid19, pourrait même priver des malades souffrant de polyarthrite rhumatoïde et le lupus de leur traitement.
Enfin, l'hydroxychloroquine, déjà largement disponible au marché noir en Afrique et Asie du Sud Est car elle est un traitement efficace de la malaria présente un risque toxique, surtout en cas d'auto-médication. Ainsi, plusieurs cas d'intoxication sont déjà recensés au Nigeria et on peut redouter l'aggravation de la crise sanitaire actuelle dans ces pays si le phénomène persiste (voir ici et ici). 

Méfions-nous du héros solitaire

En conclusion, il est possible que l'hydroxychloroquine soit une piste thérapeutique viable pour le traitement du Covid19, celles-ci ayant par ailleurs montré un effet in vitro. Les preuves dont nous disposons actuellement sont cependant trop faibles pour rediriger nos ressources dans cette direction. Dans ce contexte, les propos du Pr. Raoult sont au mieux malhonnêtes et au pire totalement irresponsables. Il en est de même pour son rejet des mesures de confinement sous prétexte que celles-ci n'auraient pas fait leurs preuves en Italie et en Espagne, tout en ignorant sciemment que ces mêmes mesures ont permis à la Chine, premier pays touché, de contrôler la propagation du virus.  
Communiquer correctement sur la recherche scientifique est un exercice difficile car les progrès de celle-ci sont souvent lents et parfois contre-intuitifs. Même si les histoires de grand visionnaire seul contre le reste monde sont séduisantes, rappelons-nous que c'est le consensus qui fait la force de la recherche.

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