Pour une culture durable de la photographie

6 questions et 3 propositions à la Région Hauts-de-France et au Ministère de la Culture

Suite aux annonces faites depuis deux ans sur la Photographie en Hauts-de-france, la Maison de la Photographie a souhaité engager un dialogue avec la Région.

Au-delà de ces échanges bilatéraux, elle s’interroge sur le paysage culturel régional et national actuel, ainsi que sur les nouveaux (dés)équilibres provoqués par la création de l’Institut pour la Photographie.

Afin d’alimenter ces réflexions, la Maison de la Photographie s’entoure des conseils et avis de plusieurs experts français. En effet, beaucoup d’acteurs s’interrogent sur ce grand projet ; celui de créer un “Institut Pour la Photographie”, dont la mission semble très ambitieuse, s’appuyant sur 5 axes au sein de son projet culturel et scientifique (extrait du site Internet Institut) : 

  • Contribuer au rayonnement de la photographie : l’Institut pour la photographie s’affirme comme lieu de diffusion.
  • Préserver, transmettre, valoriser : l’Institut a vocation à accueillir sous forme de dépôts ou de donations les archives des grandes figures de la photographie actives sur le territoire national.
  • Ouvrir de nouvelles perspectives à la recherche : le programme de recherche de l’Institut vise à développer et croiser des approches diverses autour de la photographie
  • Sensibiliser à l’image photographique : l’Institut pour la photographie privilégie une démarche collaborative hors-les-murs afin de développer l’éducation artistique et la culture visuelle sur le territoire.
  • Valoriser le livre comme objet : l’Institut pour la photographie a vocation à développer une activité dans le domaine de l’édition.

 

Diffusion, Conservation, Recherche, Médiation, Edition : l’Institut aurait donc pour objectif de couvrir le champ complet de toutes les actions autour de la Photographie en France.

La Maison de la Photographie, active en grande partie depuis plus de 20 ans sur le territoire  sur ces missions, entourée d’acteurs majeurs - commissaires d’expositions, artistes, auteurs, chercheurs, conservateurs, directeurs d’équipements dédiés à la Photographie - se questionne fortement autour de plusieurs sujets majeurs, sur l’opportunité, la méthode et sur le contenu du projet.

 

 

1. Un nouvel équipement culturel lillois peut-il vraiment améliorer l’accès à la culture pour tous sur les territoires ?

 

Tous les acteurs politiques font de la démocratisation culturelle l’un des enjeux principaux du vivre-ensemble.

Depuis 30 ans, le nombre d’équipements culturels et d’artistes a augmenté de manière spectaculaire et malgré cela, les résultats d’enquêtes montrent que les pratiques culturelles des Français sont toujours fortement liées à leur niveau de vie ou de diplôme.

L’article du Monde du 26 octobre 2018 évoque parfaitement cette problématique du ruissellement culturel :   

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/26/la-these-du-ruissellement-selon-laquelle-plus-l-offre-culturelle-sera-riche-plus-elle-sera-partagee-par-tous-est-illusoire_5374718_3232.html

 Olivier Donnat, sociologue au ministère de la culture, y explique :

« Nos grands lieux culturels visent logiquement l’excellence. Sauf que l’excellence conduit à privilégier des créations exigeantes auxquelles les personnes les plus éloignées de la culture ne sont pas préparées. Parler à ces personnes est très compliqué.»

 La proportion d’établissements culturels qui se donnent réellement les moyens de connaître le profil et les attentes de leurs publics mais aussi des personnes qui habitent à proximité reste extrêmement faible; la plupart n’ont pas les moyens pour aller au devant de ces publics sur les territoires.

Pourtant, le Monde détaille : “Ajoutons qu’il existait, dans les années 1960 à 1980, un riche tissu culturel local (MJC, associations) qui, en trente ans, a été broyé sans que l’Etat bouge le petit doigt au motif qu’il n’est pas de son ressort, alors qu’en fait il le méprise. Ce réseau avait pourtant l’avantage d’offrir aux jeunes un premier contact avec la culture.”

Au regard de ces constats, les citoyens sont en droit de réinterroger l’opportunité de créer un nouvel équipement culturel à Lille, financé par des deniers publics, lieu dont la vocation semble encore bien élitiste et réservée à des professionnels (Voir le programme du Colloque d’octobre 2018 de l’Institut).

A contrario, il faut réaffirmer la nécessité de soutenir les petites structures qui maillent les quartiers et les territoires, qui peuvent accueillir les artistes, favoriser les rencontres dans la proximité avec les habitants, et les inclure dans les processus de création.

En juin 2018, le Ministère de la culture a d’ailleurs présenté une série de mesures pour casser les inégalités territoriales qui persistent en matière de service public culturel ; rééquilibrer les efforts en faveur des zones rurales, des villes moyennes, des quartiers prioritaires ; porter l’offre et le service publics au-devant des Français qui vivent loin de nos institutions ; pour que chacun trouve la culture « près de chez lui ».

Il semble indispensable que tout nouveau projet serve ces objectifs, et que l’on priorise la circulation d’oeuvres photographiques d’intérêt national dans les territoires et quartiers prioritaires, et non pas en coeur de Ville, dans le quartier du Vieux-Lille très favorisé, où sera situé l’Institut.

L’esprit de ces mesures, c’est la décentralisation réelle du patrimoine, et donc de faire “tourner” de grandes expositions en multipliant les partenariats entre les structures photo de la Région Hauts-de-France, et les grandes institutions dédiées, pour présenter leurs oeuvres sur le territoire. Cet objectif est facilement atteignable sans avoir besoin de créer un nouveau lieu dans le Vieux-Lille.

A ce titre, les argumentaires de l’élue à la culture de la Ville de Lille, Marion Gautier, de ne montrer que des expositions exclusives au Tri Postal va totalement à l’encontre de ces principes et directives.

Ils apparaissent totalement déconnectés des réalités économiques de la culture en France aujourd’hui, ainsi que des attentes des habitants des régions, qui n’ont pas si facilement accès aux grandes expositions parisiennes ou internationales.

 


 

2. Est-il vraiment pertinent de nos jours de dédier un nouvel équipement au seul art photographique plutôt que de conforter l’existant ?

 En effet, il y a 22 ans, au moment de la création de la Maison Européenne de la Photographie, ou il y a 12 ans, au moment de la création du Jeu de Paume, on pouvait imaginer qu’il fallait encore défendre l’existence de ce médium artistique qu’est la photographie, et dédier des structures à leur promotion.

La photographie était mal reconnue, que ce soit dans les musées ou sur le marché de l’art.

 Aujourd’hui, et pour l’avenir, on peut se réinterroger sur le fait de “cornériser” l’art photographique en le confinant dans une nouvelle structure dédiée, plutôt que de le promouvoir au sein de l’histoire globale des arts visuels et de l’art en général, comme le font par exemple les FRAC ou le CNAP.

 La Photographie a aujourd’hui toute sa place dans les plus grands musées de France, et n’a pas besoin de s’isoler dans un nouveau musée photographique, en outre trop sous-dimensionné pour la montrer sous toutes ses formes (cf paragraphe 4).

Plus largement, la culture en France souffre d’un manque de moyens crucial. Il peut sembler que le temps n’est plus aux nouveaux équipements, mais au développement d’actions culturelles profondes et durables, mobilisant les ressources communes, au croisement de tous les arts.

Au regard des moyens conséquents que la Région souhaite dédier à la culture (augmentation de son budget culture de 70  à 110 Millions sur le mandat), il est essentiel que les structures existantes soient confortées à cette occasion, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui de l’action régionale pour la photographie.

Et ce, d’autant plus, qu’il n’y aurait aucun sens à avoir investi des fonds publics chaque année dans ces structures du territoire, pour les laisser aujourd’hui fragilisées, comme le sont la plupart. Elles constituent le patrimoine durable, le socle de compétences et de savoir-faires propres à la Région en termes de Photographie, et il faut absolument les aider à survivre, voire à se développer durablement.

En effet, concernant la conservation, le territoire des Hauts-de-France dispose déjà d’un équipement exceptionnel : le CRP (Centre Régional de la Photographie), créé en 1981 par Pierre Devin, et situé à Douchy-les-Mines, et reconnu en 1991 centre d'art.

La Mission photographique Transmanche, portée par Pierre Devin, est l'une de ses réalisations les plus marquantes. Et aujourd’hui le CRP est une référence nationale dans le domaine de la conservation.

Le grand projet de la Région aurait dû plutôt se consacrer au renforcement et l’agrandissement de celui ci, discuté et promis depuis longtemps par les différentes majorités, notamment pour permettre une meilleure diffusion des collections, que par la création d’un nouvel équipement à Lille.

En parallèle, concernant la diffusion, la Maison de la Photographie pour le Nord Pas de Calais, ou Diaphane pour la Picardie, ont toutes les compétences pour présenter des projets photographiques d’excellence, et pourraient voir leurs moyens renforcés par l’ambition régionale.

Souvenons-nous de Georges Rousse et Costa Gavras à la Maison Photo, Peter Linbergh et Paolo Roversi au Palais des Beaux Arts, Raymond Depardon à l’Hospice Comtesse, ou encore Capa au Tri Postal.

Les exemples sont nombreux et ne manquent pas ; le territoire dispose déjà de tous les outils pour  présenter le meilleur de la photographie internationale.

 Un nouvel équipement ne va pas révolutionner l’offre culturelle photographique.

C’est l’importance des moyens accordés aux structures qui seule change la donne.

De plus, les deux pôles photographiques constitués par Diaphane en Picardie et la Maison Photo dans le Nord, sont idéalement répartis sur la nouvelle grande Région Hauts-de-France, et auraient permis un équilibre des politiques de diffusion de l’art photographique.

Enfin, concernant la médiation, l’édition et la recherche, de nombreuses structures en région agissent en proximité sur les territoires, en partenariat très souvent avec la DRAC, et attendent elles aussi le renforcement et la pérennisation de leurs actions.

Après avoir requestionné l’opportunité même de créer l’Institut, et si la décision de la Région reste de faire émerger un nouvel équipement dédié à la photographie, alors, là aussi, on peut questionner la méthode, l’envergure, le financement et les missions qui lui sont octroyés.


 

3. Un tel projet d’Institut peut-il être légitime sans y associer durablement les experts nationaux et régionaux ?

 La France dispose de grands experts dans la conservation du patrimoine artistique : les conservateurs, travaillant dans les musées, les FRAC, et les structures culturelles du territoire.

Elle dispose aussi d’une Délégation à la Photographie, créée par l’Etat, dont les missions sont notamment de renforcer la visibilité de la photographie auprès du grand public, de favoriser et accompagner la mise en œuvre d'acquisitions et de commandes photographiques au bénéfice des collections publiques et de devenir l’interlocuteur unique identifié des photographes et de leurs ayants droits pour les accompagner dans toutes leurs problématiques patrimoniales.

Le Journal des Arts, dans son article du 2 juillet 2018, explique ses missions :

https://www.lejournaldesarts.fr/actualites/les-annonces-de-la-ministre-pour-la-photographie-sont-peu-novatrices-138664

Elle dispose aussi d’une ressource riche au sein de ses universités publiques et privées : les chercheurs en histoire de l’art.

Elle dispose enfin de centres spécialisés sur la question : Centre de recherche sur la conservation, département de la conservation préventive au Centre de recherche et de restauration des musées de France, mission de la photographie à la direction générale des patrimoines, bureau de la propriété intellectuelle, service des affaires juridiques et internationales au secrétariat général (ministère de la Culture et de la Communication), musée Nicéphore Niépce, BnF, Centre Pompidou, musée d’Orsay, Cnap, Jeu de Paume et le réseau des centres d’art qui permet une présence sur l’ensemble du territoire, etc….

Une réunion du Comité national pour le patrimoine photographique s’est tenue au Ministère de la Culture le 14 septembre 2018 au cours de laquelle le Directeur des Rencontres d’Arles a présenté son rapport sur la conservation et la valorisation des fonds photographiques patrimoniaux.

Il s’était fait confier cette mission par l’ancienne Ministre de la Culture.

Ce rapport, et c’est surprenant, n’est pas public et n’a apparemment pas du tout convaincu les experts nationaux. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas été associés à la réalisation de cette étude.

Sur la base de ce rapport, il a convaincu le Président de Région du bien-fondé du projet d’Institut, et que seul, il détenait les solutions à une problématique nationale.

De la même façon, il s’est vu confier une mission de diagnostic du paysage photographique régional des Hauts-de-France en 2017, pour laquelle les experts régionaux et acteurs photographiques n’ont pas non plus été consultés.

Sur la base de ce rapport, de la même façon, il a convaincu le Président de Région du bien-fondé de la création d’un nouvel équipement dirigé par lui-même, plutôt que de conforter les structures existantes.

C’est pourquoi aujourd’hui beaucoup de ces acteurs regrettent que l’Institut ne porte pas une ambition partenariale forte, s’appuyant sur le réseau national de la conservation, les structures dédiées à la Photographie existant sur le territoire régional et national, et les universités françaises.

Cette initiative locale de créer un équipement “hors sol” et isolé de ces réseaux ne va pas dans le sens du développement durable prôné par toutes les politiques : un développement raisonné, ancré dans le territoire, mutualisant les ressources physiques, intellectuelles et financières, et associant les habitants.




4. L’envergure du projet d’Institut est-elle vraiment à la hauteur de ses ambitions ?

Pour ce qui est de la diffusion,

si la Région faisait malgré tout le choix de dédier un équipement d’envergure internationale dédié à la Photographie à Lille, alors force est de constater que le projet, avec 1500m² seulement réservés aux expositions,  est bien mal calibré.

Pour ce type d’ambition, tous les spécialistes savent qu’il faut 3000 à 4000m² comme par exemple les Ateliers SNCF de Arles, référence pour la Région Hauts-de-France, qui a choisi de co-construire le projet d’Institut avec les Rencontres d’Arles.

D’ailleurs à la conférence de presse de Juillet 2017, Le Président de Région évoquait bien de telles surfaces recherchées sur toute la région.

Il semble que la centralité lilloise du lieu ait été prépondérante dans le choix, quitte à être à l’étroit,  et cela questionne fortement. Pourtant, le territoire des Hauts-de-France regorge d’anciens bâtiments industriels en attente de rénovation, dont les surfaces étaient adaptées et qui ont été pour certains visités.

Pour ce qui est de la conservation,

les constats sont partagés par tous :

  • Il existe des fonds photographiques immenses, dans tous les musées, qu’ils soient nationaux, départementaux, communaux, mais aussi les bibliothèques et autres lieux culturels.  Les moyens sont extrêmement insuffisants pour les “conserver” dans le sens noble du terme : archiver, numéroter, reproduire, protéger, rendre accessibles, valoriser…. les collections en France sont immenses, les moyens bien insuffisants par rapport aux enjeux.

 

  • La France se heurte à un manque de moyens coordonnés, et d’outils juridiques et financiers puissants pour accompagner les donations.

Mais la tâche globale est tellement immense et complexe, que le projet d’Institut, qui s’octroie toutes les missions cumulées de recherche, conservation, diffusion, médiation, édition, semble sous-dimensionné pour répondre à l’ensemble des enjeux réels de la conservation du patrimoine photographique français :

comment traiter les fonds de photographies pour les conserver et les valoriser en les rendant accessibles au public, du néophyte au chercheur ?

On peut aussi s’interroger sur l’opportunité de stocker et archiver des tirages dans des locaux situés dans le Vieux-Lille, quartier le plus cher de la métropole en m², et sur une surface  de  1500m² qui elle aussi paraît bien maigre au regard des besoins estimés par les experts.


 

 

5. Les contribuables régionaux doivent-ils assumer le financement d’un équipement qui assume clairement un mission d’envergure nationale  ?

 Lors des Rencontres d’Arles 2018, la Ministre de la Culture a annoncé la création du Comité national du patrimoine photographique, concept très proche de la commission des dons et des legs de la Mission photo qui devait orienter les personnes souhaitant faire un don ou un legs vers la structure la mieux adaptée.

 Ce sujet est détaillé dans l’article du Journal des Arts du 2 juillet 2018 :

https://www.lejournaldesarts.fr/actualites/francoise-nyssen-annonce-la-creation-dun-comite-national-du-patrimoine-photographique

Il devient donc l'organisme national clair et identifié pour les sujets de patrimoine photographique.

Ce comité est déjà en cours de préfiguration, par des réunions à la DGCA et des rencontres avec les différentes institutions référencées pour accueillir des fonds, telle la Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine ou la Bibliothèque Nationale de France.

Pourtant, tous les sujets ne sont pas réglés par cette préfiguration, puisque l’accueil de fonds photo suppose du personnel et des moyens financiers dont le ministère ne dispose pas et qui font toujours aussi défaut aux structures nationales réceptrices de fonds.

En parallèle, la création de l’Institut des Hauts-de-France vient totalement percuter les missions de ce futur Comité national du patrimoine photographique, en y consacrant ses propres moyens, et sans travailler en concertation. Quel est le sens de tout cela ?

D’ailleurs, à l’occasion de la seconde réunion du Parlement de la Photographie, qui s’est tenue au Jeu de Paume le 9 novembre dernier, il a été clairement réaffirmé que ce n’était pas un projet pensé en concertation avec l’Etat, et que l’Etat n'interviendrait pas dans le financement.

Pourquoi donc cet Institut mobiliserait-il des fonds régionaux, se substituant ainsi aux missions et responsabilités de l’Etat  dans un contexte financier si contraint ?

Concernant l’initiative de créer un nouvel équipement qui recevra et gérera des dons de photographes dans la région des Hauts-de-France, Sam Stourdzé apport des réponses dans un article de Polka Magazine #44 du 17 novembre 2018 intitulé  “Patrimoine Photographique, du grand n'importe quoi” :

Plutôt que d’imaginer une grosse structure du type archives nationales de la photographie qui ne sera jamais créée, mieux vaut que plusieurs établissements se répartissent ce rôle.

Celui qui en juin 2018, a remis à la Ministre de la Culture un rapport sur la conservation et la valorisation des fonds photographiques patrimoniaux défend une politique proactive de collecte et assure que l’Institut est déjà en pourparlers avec des artistes.”

https://www.polkamagazine.com/patrimoine-photo-le-grand-nimporte-quoi/

 Cet article interroge.

Comment une initiative louable du Ministère de la Culture de se réinterroger sur ces questions au niveau national, peut-elle déboucher sur une initiative de la Région Hauts-de-France, pilotée par l’auteur même de ce rapport et sans concertation avec la Délégation de la Photographie, ni le soutien de l’Etat ?

S’il s’agissait d’un Institut privé, comme ceux cités dans cet article, le seul regret pourrait être que l’initiative ne soit pas coordonnée avec le ministère de la culture.

Mais s’agissant d’un Institut créé par une collectivité publique, pour un montant de 22 millions d’euros, il est légitime de remettre en cause ce financement régional et la réelle intention qui prévaut à sa création.

Est-ce au contribuable des Hauts-de-France, de financer les missions dont l’Etat à la charge ?

 





6. Pourquoi la Région, qui ambitionne de marquer le paysage photographique national,  ne répond-elle pas aux grandes problématiques de la Photographie en France, au premier rang desquelles, le statut et la rémunération des photographes ?

 

De nombreux photographes ont lancé un cri d'alarme le 1er juillet dernier, dans une tribune publiée dans Libération, signée par des indépendants ou membres d'agences et de collectifs (Raymond Depardon, Bernard Plossu, Françoise Huguier, l'agence Myop, le collectif Tendance Floue).

"La photographie ne s'est jamais aussi bien portée en France, les photographes jamais aussi mal", regrettent les signataires de la tribune, demandant notamment des aides à la création et à la production pour les photographes :

https://www.liberation.fr/debats/2018/07/01/la-photographie-ne-s-est-jamais-si-bien-portee-les-photographes-jamais-si-mal_1663272

Le Monde a également traité le sujet dans son article du 29 juin 2018 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/06/29/pour-les-festivals-l-equation-est-complexe-il-faut-payer-les-artistes-sans-casser-la-tirelire_5322885_3232.html

On retiendra en particulier de cet article : “ Les seuls à ne pas toucher un sou ce sont les photographes, pourtant en première ligne”.

Déjà les études du Ministère de la Culture en 2015 soulignaient les principaux enjeux auxquels est aujourd’hui confrontée la profession de photographe : aller vers une simplification statutaire et faire respecter le droit d’auteur, améliorer la visibilité sur l’emploi, mieux appréhender l’économie du secteur, et prendre en compte la diversification et la digitalisation des activités.

Depuis, la baisse constante du revenu des photographes et l’insuffisance des aides à la création sont devenues des enjeux sociétaux majeurs à traiter, pour préserver la créativité artistique des années futures. Ce sujet de l’emploi culturel doit être pris en compte dans une vision durable de la Photographie et en particulier sur les Hauts-de-France.

La création d’un nouvel Institut devrait au moins contribuer à améliorer la place et le statut des artistes photographes, ce qui n’est absolument pas repris dans ses missions actuelles.

Comment d’ailleurs le projet d’Institut pourrait-il être l'ambassadeur de cette préoccupation, alors même qu’il est  confié au Directeur des Rencontres d’Arles ?

En effet, le 2 juillet 2018, lors d’une conférence de presse à Arles, l’ancienne Ministre de la Culture Françoise Nyssen semblait prendre Les Rencontres d’Arles comme modèle en estimant que “Arles avait cette année montré la voie de la rémunération systématique des photographes lors des expositions.”

Profession Spectacle développe ces annonces dans son article du 2 juillet 2018.

https://www.profession-spectacle.com/comment-le-ministere-de-la-culture-veut-ameliorer-la-remuneration-des-photographes/

Or on découvre dans l’article du Monde du 29 juin 2018, que le Festival d’Arles, budgétisé à 7 millions d’Euros rémunère finalement à la marge les artistes, à hauteur de 500 euros.

Il nous semble qu’un festival doté de 7 millions d’euros, en grande partie issus de fonds publics et de l’Etat, ne devrait pas donner seulement 500 euros à chaque artiste, mais plutôt 5000, tout en justifiant la répartition des fonds publics entre les frais de structure et les artistes.

 

S’agissant des responsabilités des Hauts-de-France,

L’Institut créé est lui aussi doté d’un budget énorme de 3 millions d’euros par an, à 100% issus de fonds publics pour le moment. Avec une gouvernance pilotée à tous les niveaux par les Rencontres d’Arles, il est légitime de s’inquiéter fortement de l’absence de considération portée au statut de l'artiste et à sa rémunération.

Encore récemment, à l’occasion du salon Paris-Photo 2018, Télérama évoque la même problématique dans son article du 8 novembre, ce qui démontre combien elle reste cruciale et actuelle : “Le marché de la photographie a explosé… mais les photographes tirent la langue”:

https://www.telerama.fr/sortir/le-marche-de-la-photographie-a-explose...-mais-les-photographes-tirent-la-langue,n5884061.php

A l’inverse de cette sur-budgétisation, la Région sous-budgétise d’autres structures, voire refuse d’accompagner en fonctionnement certains équipements existants comme la Maison de la Photographie, qui à sa mesure, a toujours soutenu la création régionale.

Ces actions concomitantes et déséquilibrées vont pourtant dans la même direction : celle de l’étouffement et de la précarisation des artistes.

Recréer une structure qui nie l’existence même de cette préoccupation majeure de la Photographie actuellement, c’est se projeter dans l’avenir en dehors de toutes les réalités du moment.

En priorisant les budgets sur les grosses institutions spécialisées, c’est fragiliser le tissu associatif et artistique du territoire et le revenu des artistes.

C’est aussi nier l’engagement qu’a pris la Région auprès des artistes, en début de mandat, dans le discours de Xavier Bertrand du 30 janvier 2017 à Douai  :

 “Nous ne pouvons pas soutenir la culture sans soutenir les artistes. Message bien reçu.

La Région souhaite donc pouvoir garantir une chose : c’est votre droit à être artiste, et à pouvoir créer, et à pouvoir vivre également de ce statut, de cette fonction d’artiste.

Le premier enjeu pour la Région est donc de soutenir votre parcours dans la création mais surtout de garantir votre liberté de création. “La Liberté appartient à ceux qui l’ont conquise” disait Malraux. Et en cette matière la région sera à vos côtés. “

S’agissant des responsabilités de l’Etat :

L’ancienne Ministre de la Culture a annoncé en juillet 2018 que des mesures sur la rémunération des photographes exposés dans les musées et festivals seraient proposées  en octobre: https://www.sudouest.fr/2018/07/02/le-ministere-de-la-culture-veut-ameliorer-la-remuneration-des-photographes-5196640-10228.php

Ensuite, le 9 novembre, la Délégation à la Photographie, lors de la réunion du Parlement des Photographes a annoncé que ce sujet ferait l’objet d’une de ses prochaines réunions.

La Maison de la Photographie souhaite participer activement au débat puisque le projet des Hauts de France a commencé, et faire des propositions pragmatiques sur la problématique, qui puissent tenir compte des parts de financements publics et de la hauteur des budgets de chaque festival ou structure.

En effet, il semble délicat de comparer un festival comme Arles  (7 millions de budget), associé à l’Institut de la Photographie (3 millions d’euros), avec, s’agissant de notre territoire, les Transphotographiques et la Maison de la Photographie, ayant reçu moins de 100 000 euros de fonds publics pour l’année 2018.

Des mesures nationales doivent être prises pour tous ; l'État doit intervenir pour permettre de les appliquer équitablement et proportionnellement aux budgets disponibles.

L’Etat doit aussi veiller à une juste répartition des budgets nationaux sur l’ensemble des structures du territoire national, et se mettre en capacité d’évaluer les résultats, pour pouvoir réorienter les budgets disponibles.

Il n’est pas légitime que certaines structures ferment, alors que certaines autres, sur-subventionnées, ne soient pas exemplaires et ne jouent pas la transparence.

Il y a donc urgence à ce que débat ait lieu et se concrétise par des mesures sur l’ensemble du territoire en faveur des artistes, directement envers ces derniers, ou indirectement au travers des structures qui les accompagnent.

Ce débat doit être porté par le Ministère, à travers sa Délégation à la Photographie.

Ce débat doit aussi se faire en large concertation avec les photographes eux-mêmes.

Si l’Institut a bel et bien une ambition de “leader” national pour la photographie, alors il n’est pas imaginable qu’il ne soit pas associé et impliqué dans ces réflexions structurantes pour la filière des arts visuels et pour l’avenir de leurs acteurs.

En tout état de cause, les rencontres d’Arles, premier festival de France, tout comme l’Institut, doivent montrer l’exemple.  

C’est pourquoi la Maison de la Photographie défend un autre vision : celle d’une culture durable de la photographie.

L’ensemble des politiques culturelles dédiées à la photographie doit servir un projet solidaire et cohérent en termes d’équilibre territorial, de diffusion, de soutien à la création, de résidences, de développement et de participation des publics, d’éducation artistique, de médiation, de pratique amateur, de travail en réseau, etc…  

Faire de la culture durable, c’est d’abord provoquer les interactions, la participation active, valoriser les individus, impliquer tous les acteurs et partenaires potentiels, créer des réflexes, développer des relais : devenir un écosystème fertile et enrichir la mémoire d’un patrimoine culturel collectif vivant.

En tant qu’acteur culturel, il nous semble que le rôle de la Maison de la Photographie, créée il y a 20 ans et soutenue par les collectivités territoriales, est de partager sa vision politique et de se nourrir de celle des autres, pour situer son projet dans une perspective d’évolution ambitieuse et exigeante, et pour que des politiques publiques cohérentes se mettent en place.

Il s’agit, dans le même temps, d’en partager le sens, d’en vérifier la pertinence, d’évaluer, de confronter, de questionner… Une manière interactive de chercher à être en phase avec le territoire pour la définition d’une politique culturelle liée aux objectifs de développement social et local.

 La Maison de la Photographie est un exemple de la photographie durable :

Il convient de préciser qu’à l’occasion de la création d’un équipement culturel porté par des collectivités locales ou territoriales, ces dernières prévoient un budget de fonctionnement, mais également un budget d’investissement important consacré soit à la construction d’un lieu, soit à la mise à disposition d’un local avec financement de travaux de rénovation, se chiffrant à terme dans les deux cas en millions d’euros.

A Lille et dans la région, on peut citer les Maisons Folies, le Flow (centre des cultures urbaines), la Condition Publique, le Fresnoy, Le Grand Sud, Saint-Sauveur, l’Institut du Monde Arabe, le Louvre-Lens, et plus récemment le futur projet d’Institut pour la Photographie, budgété à 10 Millions d'euros.

Ces équipements culturels ont tous pour vocation, au même titre que la Maison Photo, de proposer une programmation artistique de qualité et de bénéficier parallèlement à l’activité et l’attractivité du territoire. 

Cependant le cas de la Maison de la Photographie diffère dans le sens où cet équipement culturel est né d’une initiative individuelle qui en a financé entièrement l’investissement et a assumé tous les risques, non sans en essuyer des critiques.

Depuis 2001, date des premières subventions pour le Festival Transphotographiques, les collectivités publiques n’interviennent financièrement qu’au titre du fonctionnement et non de l’investissement ce qui est exceptionnel.

Le projet peut donc être vu comme un partenariat public-privé exemplaire, (programmation artistique soutenue par les fonds publics et réhabilitation du lieu financé par un investissement privé) qui bénéficie au public à moindre coût pour les collectivités.

L’expérience des 20 années passées à Fives, dans un quartier prioritaire, a forgé pour la Maison de la Photographie une identité liée à son territoire, qui contribue à une mémoire collective sur laquelle les nouveaux projets doivent s’appuyer.

L’idée de contribuer à un projet artistique et culturel solidaire et ambitieux, de passer à un véritable projet de territoire(s) partagé, représente alors tout  l’intérêt de la transition que la Région Hauts-de-France doit opérer avec son ambition pour la Photographie.

 Mais pour porter ensemble cette ambition de démocratie culturelle, il s’agit d’établir le dialogue avec un langage commun et objectif, qui permette la compréhension et l’adhésion de tous.



Conclusion

 

Ce projet d’Institut, sous la forme retenue aujourd’hui n’est pas bon.

Les études montrent que la création de nouveaux équipements ne renforce pas l’accès à la culture pour les publics en difficulté.

Les progrès de la Photographie dans la sphère des arts visuels remettent en cause l’idée de créer en 2020 un équipement dédié à ce seul art, au lieu de conforter les structures existantes.

Si même, la Région maintenait le projet en l’état, il serait isolé, mal organisé, mal dimensionné et mal financé.

Et il ne traiterait pas les questions actuelles qui préoccupent profondément les photographes : leur statut, leur rémunération.

Structuré et pensé par une seule personne, hors des réseaux existants, hors de la répartition régalienne de compétences entre Etat et Collectivités territoriales, un projet d’une telle envergure ne pourra pas se déployer sereinement sur tous les champs d’action nécessaires à servir l’ambition annoncée, sauf s’il accepte de modifier certains de ses éléments substantiels, et de prendre le temps nécessaire à bien faire les choses.

Tout d’abord en respectant les acteurs du territoire sur lequel il vient s’installer, et ensuite en s’appuyant sur le travail réalisé depuis des années par ces derniers.

Nous proposons donc 3 actions fortes :

 

1/ L’ Elargissement du Comité d’Experts :

Spécialistes nationaux, Délégation à la Photographie, Commissaires d’expositions, artistes, auteurs, chercheurs, conservateurs, directeurs d’équipements dédiés à la Photographie, artistes, internationaux, français, comme issus des Hauts-de-France.

 

2/ Le lancement d’une étude d’évaluation participative :

Menée par un cabinet d’audit extérieur objectif, pour établir un diagnostic des besoins réels du paysage photographique français en termes de conservation, diffusion, recherche, médiation, édition, et de ceux du territoire des Hauts-de-France, pour ainsi participer à la préfiguration d’un projet qui soit à la hauteur des ambitions.

 

3/ Le report du lancement du projet :

Afin de tenir compte des avis des experts, des résultats de l’étude, et de pouvoir engager des financements publics régionaux adaptés, calibrés, au regard de l’ambition du projet et des besoins des habitants.

Olivier Spillebout , Maison de la Photographie


Références

 La Voix du Nord du 31/01/2017

CONSEIL REGIONAL : Xavier Bertrand lève le rideau sur la nouvelle politique culturelle régionale

http://www.lavoixdunord.fr/112209/article/2017-01-31/xavier-bertrand-leve-le-rideau-sur-la-nouvelle-politique-culturelle-regionale

Le Monde du 29 juin 2018

Pour les festivals, l’équation est complexe : il faut payer les artistes sans casser la tirelire

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/06/29/pour-les-festivals-l-equation-est-complexe-il-faut-payer-les-artistes-sans-casser-la-tirelire_5322885_3232.html

Libération du 01/07/2018

La photographie ne s’est jamais si bien portée, les photographes jamais si mal

https://www.liberation.fr/debats/2018/07/01/la-photographie-ne-s-est-jamais-si-bien-portee-les-photographes-jamais-si-mal_1663272

Sud Ouest du 02/07/2018

Le ministère de la Culture veut améliorer la rémunération des photographes

https://www.sudouest.fr/2018/07/02/le-ministere-de-la-culture-veut-ameliorer-la-remuneration-des-photographes-5196640-10228.php

Le Journal des Arts du 02/07/2018

Les annonces de la ministre pour la photographie sont peu novatrices

https://www.lejournaldesarts.fr/actualites/les-annonces-de-la-ministre-pour-la-photographie-sont-peu-novatrices-138664

Le Journal des Arts du 02/07/2018

Françoise Nyssen annonce la création d’un Comité national du patrimoine photographique

https://www.lejournaldesarts.fr/actualites/francoise-nyssen-annonce-la-creation-dun-comite-national-du-patrimoine-photographique

Profession Spectacle Mag du 10/09/2018

Comment le Ministère de la Culture veut améliorer la rémunération des photographes

https://www.profession-spectacle.com/comment-le-ministere-de-la-culture-veut-ameliorer-la-remuneration-des-photographes/

Le Monde du 26/10/2018

La thèse du ruissellement, selon laquelle plus l’offre culturelle sera riche, plus elle sera partagée par tous est illusoire

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/26/la-these-du-ruissellement-selon-laquelle-plus-l-offre-culturelle-sera-riche-plus-elle-sera-partagee-par-tous-est-illusoire_5374718_3232.html

Télérama du 08/11/2018

Le marché de la photographie a explosé… mais les photographes tirent la langue

https://www.telerama.fr/sortir/le-marche-de-la-photographie-a-explose...-mais-les-photographes-tirent-la-langue,n5884061.php

Polka Magazine #44  du 14/11/2018

PATRIMOINE PHOTO: LE GRAND N’IMPORTE QUOI

https://www.polkamagazine.com/patrimoine-photo-le-grand-nimporte-quoi/

Change.org

https://www.change.org/p/payetaphoto

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