«Vous êtes d'extrême gauche?»

Nous sommes quelques étudiants. Ce qu'on étudie concerne nos vies, et nous essayons d'y penser aussi en dehors de l'université. Nous sommes donc quand même venus place de la République ce dimanche 29. En partie parce que nous avons du mal à croire que « résister » à la peur (entre autres choses auxquelles il faut résister) réside seulement dans le fait de continuer à boire des coups en terrasse.

Nous sommes quelques étudiants. Ce qu'on étudie concerne nos vies, et nous essayons d'y penser aussi en dehors de l'université. Nous sommes donc quand même venus place de la République ce dimanche 29. En partie parce que nous avons du mal àcroire que « résister » à la peur (entre autres choses auxquelles il faut résister), réside seulement dans le fait de continuer àboire des coups en terrasse.

Nous ne sommes pas très nombreux. Les pancartes « même pas peur »brandies autour de la statue tentent de nous encourager.

            Autour de 14h, nous tournons autour de la place, faute de pouvoir faire la marche. En effet, ceux qui se sont le plus approchés des CRS se sont entendus dire : « si vous ne renoncez pas, on va appliquer l'État d'urgence », ou encore « si vous restez pas calmes, vous verrez ce que c'est l'État d'urgence ». « À Notre Dame des Landes ils ont raison, la COP 21 c'est du bidon » : ce que nous voulions finalement, tout au plus, c'était participer à ces grandes négociations, proposer nous aussi des alternatives et des solutions pour le climat. Ça faisait plusieurs mois que ça se préparait, et qui plus est de manière officielle. Suite aux terribles événements du 13 novembre, ils nous interdisent de le faire, mais maintiennent leurs négociations à eux, et en grandes pompes.

            Presque 15h, ça dégénère d'un coté de la place ; nous nous en éloignons, mais nous sommes encore là. Lorsque la confrontation devient très violente et frontale (n'oublions tout de même pas que le rapport de force dans ces situations est largement inégal) nous nous retirons, mais toujours dans les limites de la place.

            Il est 15h15 environ, on se disperse de plus en plus, mais on ne sait pas vraiment où aller, les rangées de CRS se rapprochent de partout... Nous ne sommes pas tous habitués à ce genre de situations. On en vient à suivre les militants du NPA, c'est un parti légal, officiel, reconnu sur la scène politique... On considère donc qu'ils sauront mieux que nous comment se défendre et sortir pacifiquement de l'« attroupement ».

            15h30 : pour la première fois, je me vois encerclée par plusieurs lignes de CRS. Les gens autour de moi me rassurent. En réalité, ils ne comprennent pas non plus ce qui est en train de se passer.

            Pendant plusieurs heures, des personnes sont arrachées une par une, deux par deux, à notre groupe ; nous ne nous connaissons pas pour la plupart. Heureusement que les personnes du NPA ont gardé le mégaphone pour détendre un peu l'atmosphère anxiogène : « soyez sympas, on passait juste par là ». Chacun-e notre tour, on se retrouve face à face avec plusieurs hommes et femmes qu'on distingue à peine derrière leur attirail... Leurs regards fuient les nôtres. Ils nous avaient prévenus, n'est ce pas ? Ils baillent parfois, eux aussi, parce que tout cela est très long : il n'y a pas assez de cars pour embarquer tout le monde en même temps.

Démotivée par ce que je les avais vu faire aux autres, qu'ils furent jeunes ou vieux, je renonce à me défendre lorsqu'ils me chopent le bras. Je suis fouillée, comme tous les autres ; puis obligée de mettre mes gants, écharpe, bonnet et téléphone dans mon sac à dos, qu'ils gardent.

            Vers 20h, et jusqu'à 00h50 environ, une petite cinquantaine de personnes se retrouvent attroupées (cette fois c'était vraiment de cela qu'il s'agissait) dans le parking du commissariat de XXX. À partir de maintenant, je n'entrerai pas dans le détail de toutes les blagues sournoises ou machistes qui nous furent adressées, et m'appliquerait à ne rien exagérer du tout : ce n'est peut être pas si terrible, mais c'est déjà beaucoup trop.

             Nous n'avons toujours pas nos affaires et il semble impossible d'obtenir des informations sur ce qu'il va se passer. Des policiers nous tournent autour, fument des cigarettes, mangent et boivent des cafés, ce que nous n'avons pas le droit de faire. J'expérimente pour la première fois une situation autoritaire. Certains nous prennent en photo avec leur téléphone, d'autres font la conversation. « Tu penses quoi toi du gouvernement ? Tu sais, nous non plus on est pas contents d'être là... - même si on est payés pour les heures sup' maintenant ! ». J'entends qu'un jeune homme essaie d'entamer un débat avec eux, naïvement. Quelques minutes plus tard, l'un des policiers prévient ses collègues de bien le surveiller, « celui là ». On y a tous eu droit. Puis c'est le début du défilé : un-e par un-e nous sont exhibés les autres interpellés, menottés et amenés dans des voitures, ou dans d'autres cars. On ne nous dit toujours rien. « Pression psychologique ! On se laissera pas faire ! » crie une jeune femme ; et les applaudissement retentiront chaque fois que d'autres jeunes seront embarqués. C'est la modeste contenance que nous essayons de nous donner, parce que justement nous ne savons pas où nous allons. La rumeur commence à se répandre : il ne s'agit pas seulement d'un contrôle d'identité, nous irons très certainement tous en garde à vue.

            00h00 : Lorsque c'est mon tour, je tombe sur le «good cop » par excellence. Il me parle des ordres qui lui viennent de « très haut, si [je] vois ce qu['il] veu[t] dire » ; me dit que, s'il pouvait, il m'aurait bien donné une cigarette, mais que « son supérieur ne [lui] pardonnerait pas ». D'ailleurs, si j'ai quelque chose (« des stupéfiants par exemple »), mieux vaudrait lui donner tout de suite, lui « [il s']en fout. Par contre [s]es collègues...». Tout est mis en place pour me rassurer, me détendre : tout ce que nous faisons est « caduque », « on [n]ous fait signer de la merde en gros, là ». Je pourrais donc tout leur donner : mon adresse, mon numéro de téléphone, quelques détails sur mes études... mes origines... le tout sera apprécié sur un certain ton blagueur. Lorsque finalement, dehors, on me met les menottes, il révèle son petit jeu en me regardant : « alors, la crise de nerf ? ». Très naïvement, je lui réponds en baillant, « non seulement fatiguée ». Il n'apprécie pas du tout, mais c'était vrai : nous étions tous épuisés.

            Il est plus d'1h00. Nous sommes amenés en bus dans différents commissariats de la banlieue parisienne. En ce qui me concerne, avec d'autres, ce sera XXX. Dernière partie du trajet en voiture, écrasée par deux grands corps de policiers : ils roulent à toute vitesse, ce qui ajoute la peur d'une mort bête à la liste de toutes celles de cette grave nuit. Arrivée, je suis menottée pendant un long moment au banc de l'entrée du commissariat. Une femme décide enfin de m'accorder son attention après avoir bien discuté et rit avec ses collègues. « Et ça c'est quoi ? » Ça, c'est moi. Elle demande à un collègue de me décrocher mais c'est elle qui me prend par le bras et m'emmène dans une petite cellule. Elle m'interroge (à la deuxième personne évidemment) sur ma « mentalité de merde », qui selon elle a consisté à saccager les hommages faits aux victimes des attentats. Àce stade, j'ignorais encore que les médias avaient mis l'accent sur ce sinistre détail ; je ne vois donc vraiment pas de quoi elle veut parler. Elle insiste et continue de m'insulter indirectement, s'en prenant à mes supposés pensées, comportements, projets, amis. Elle me demande de lui remettre mon soutien-gorge, « et tout le reste d'ailleurs », après avoir hésité. Nue, je m'accroupis alors même que je vois qu'elle ne me regarde même pas. Je tousse en écartant les fesses. Je peux me rhabiller et la suivre jusqu'à la cellule que je partagerai avec d'autres interpellées. Il y a de la nourriture moisie, des scelles, et du sang sur les murs. Cet espace (notamment les tags qui figurent sur les parois) pourrait constituer un terrain sociologique affreusement riche, de même qu'un décor pour un film d'horreur.

            Le lendemain matin, à partir de 8h, les jeux pervers reprennent. Un homme me demande si j'accepte de donner mes empreintes digitales, sachant que « sinon c'est un an ferme et 15000d'amende ». Il tient à assister son collègue en charge de le faire. Il laisse planer le doute d'une fiche S qui m'attendrait à  la sortie de cette garde à vue, insistant bien sur le fait qu'avec le métier que je veux faire, « [je] suis dans la merde », et qu'« il faudra réfléchir aux conséquences de mes conneries la prochaine fois». Il essaie par divers moyens rhétoriques de me faire donner des raisons politiques à mon acte, des noms... Il veut savoir ce que pensent mes « collègues » de cellule, pour qui « ça se passera surement pas comme pour [m]oi ». Il est déçu que je ne réponde pas, et m'assure que ses collègues aussi me demanderont. Je ne paie rien pour attendre, en somme.

L'avocate commise d'office, elle, m'affirme « franchement » que je risque une assignation à résidence, étant donnée toutes celles qui étaient tombées cette semaine. Après tout ça ne consiste qu'à pointer trois fois par jour au poste pendant plusieurs semaines... ce qui ne saurait être un problème si je n'ai rien à me reprocher, n'est ce pas ? Je lui demande : « Ça peut durer combien de temps ? - Le temps que les choses s'arrangent. ». Qu'entend elle par là, je l'ignore. Le temps que se déroule la COP 21 (dans ce cas là, c'est bien d'une censure politique qu'il s'agit) ou le temps que la menace terroriste se tasse (pas pour bientôt donc) ?

            Vers 10h, c'est la menace d'une perquisition chez moi qu'on me fait miroiter, annoncée avec la plus grande distance, comme si après tout, il fallait bien que je m'y attende.

            Vers 11h30, une enquêtrice maternelle vient me chercher, et décrète à partir de mon apparence que « je n'ai vraiment rien à faire là », contrairement aux autres. Elle me propose même de boire et manger à son bureau, en s'excusant pour toutes ces heures perdues, dans le froid et dans l'incertitude. Le questionnaire commence, « rien de bien méchant, [je] verra[i] ». En effet, des questions assez sommaires, auxquelles il m'est d'ailleurs assez aisé de répondre par la négative : « avez vous lancé des projectiles sur les forces de l'ordre ? », « reconnaissez-vous avoir eu un comportement violent à l'égard des CRS ? », « avez vous vu des gens virulents à l'égard des forces de l'ordre dans votre entourage? » (j'en oubliais presque que j'étais accusée d' « attroupement sans arme », et non d'agression à l'égard d'un ou plusieurs agents), « avez vous piétiné les hommages aux victimes des attentats ? »...

Il me semble qu'une question devrait nous alerter : « êtes vous d'extrême gauche ? ». Je réponds que je n'en sais rien. Elle me rappelle, non sans cynisme, « qu'après tout, ce n'est pas crime ». Je la remercie intérieurement de me le rappeler si gentiment, comme une mise en garde que ça ne saurait tarder d'en devenir un, un crime, d'être d'extrême gauche. Surtout si c'est l'autre extrême qui finit par nous gouverner, celui qui prolongera indéfiniment l'état d'urgence. Je ne sais pas si c'est à cause de ma fréquentation régulière de jeunes chiliene-s ou argentin-es, mais cette question m'obsède. Elle n'a d'ailleurs pas été retranscrite dans le rapport que je signe, sans doute parce qu'on n'a, en réalité, pas le droit de me la poser. Mais j'ignore quels sont mes droits à ce moment là, d'autant plus que tous les gens rencontrés cette nuit, quand je demandais des précisions, m'ont expliqué qu'en État d'urgence, ce sont eux qui « ont tous les droits ».

            Je ne sais pas à quelle génération j'appartiens, (ni si de « génération » il convient de parler). Ce qui est certain c'est qu'il faudra trouver une autre catégorie incantatoire que celle de « génération Bataclan » par rapport àce qu'il s'est passé dimanche dernier. Espérons qu'elle soit d'un autre registre, et qu'elle fasse effectivement hommage aux victimes des attentats, en sortant tous ceux qui ont survécu de la catégorie de victimes, pour les faire entrer dans celle de citoyens. Il est peut-être temps de se dé-victimiser, y compris pour résister aux djihadistes, au moins sur un plan théorique et médiatique. Mais alors même que cette journée du 29 novembre aurait pu être pleine d'espoir parce que des personnes ont récupéré la rue qu'on veut leur interdire (si ce n'est pour faire les courses de Noël dans les grands magasins : notons à ce propos que dans la FNAC et les galeries La Fayette beaucoup plus de victimes potentielles étaient attroupées ce jour là!), les médias décident de mettre sous le feu des projecteurs les quelques actes isolés des dénommés « profanateurs ». Je ne pense pas avoir plus perturbé le deuil de ces familles que l'a fait nôtre gouvernement en balançant effrontément des bombes quelques heures après les événements.

            Bien entendu, et malheureusement, certaines franges de la population française sont confrontées à ce genre d'expérience policière de manière fréquente. Comme on me l'a rappelé plusieurs fois cette nuit là : n'étant pas « colorée » je n'aurai pas trop de problèmes bien que je n'eus pas mes papiers sur moi. Il faut donc continuer à s'insurger contre ces pratiques discriminantes dans un état de droit comme le nôtre. Mais il faudra désormais aussi se demander si l' « État d'urgence » n'est pas finalement un « État policier » (nombreux slogans les associaient dimanche dernier), et dans ce cas, si nous sommes tous prêts à accepter de vivre ces expériences au quotidien, dès que nous nous manifestons comme citoyens conscients et concernés. Penser et se manifester politiquement ne doit pas devenir un crime.

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