L'Avocat, pouvoir et contre - pouvoir

"Hypocrate avait dit qu'il guérissait le malade, non la maladie. Je ne défend donc pas le crime mais ceux qui l'ont commis". Maître Jacques Vergès, Avocat au Barreau de Paris, 1953 - 2013

La mythologie fourni l'image de la persévérance et du dévouement par Sisyphe, fils d'Eole, qui tente de remonter un rocher sur les sommets de façon répétitive. Le Journaliste Camus y voyait le fait "qu'il n'y a pas de passion sans lutte" et l'Avocat Vergès "la défense de la raison humaine". Ces deux lectures sont différentes mais complémentaires, scellant l'alliance implicite entre deux vieilles professions constituves de la notion de "contre - pouvoir" que sont l'Avocature et le Journalisme, pour qui la "Vérité" reste l'ultime sacerdoce.

La Justice pénale fascine, surtout qu'elle interpelle les libertés publiques dans la Cité. Elle érige à fortiori l'Avocat, au-delà de sa mission de défense, en "ambassadeur" du Procès devant l'agora. Son allié est incontestablement le journaliste, car il a le rôle indispensable de reproduire la vérité du Procès dans un sens en étant la source qui éclaire ce même Procès dans l'autre. Leurs actions convergent pour définir une même dynamique qui rend le pouvoir d'influence égal au pouvoir d'injonction. Ce n'est pas une tradition révolutionnaire issue de l'amitié entre Camille Des Moulins le Journaliste et Maximilien De Robespierre l'Avocat à la fin du XVIII siècle en France ou la relation entre John Reed et Lénine au début du XX en Russie, mais une coutume ancestrale qui a construit au fur et à mesure des civilisations une certaine idée de justice. 

Leurs chemins se séparent quand revient ce vieux malentendu, marquant aujourd'hui la nomination de Maître Dupond Moretti à la place Vendôme, qui confond la mission de l'Avocat avec le prosélytisme, qui laisse croire que représenter un politique c'est d'adopter ses positions ou que défendre un criminel est un acte d'apologie du crime. Plusieurs Confrères ont de tout temps défendu les contradictoires dans des procès fleuves à retentissement médiatique, ayant eu pour seul objectif d'arriver au "Procès équitable" et à la préservation de la dignité humaine par la garantie du droit à la parole devant la condamnation et le risque de châtiment. Car au-delà des faits, aussi condamnables soient-ils, c'est l'idée de Justice qui demeure prioritaire quant au traitement des manifestations criminelles que peuvent sécréter nos sociétés. L'alliance entre Avocats et Journalistes est aussi suspendue quand ces derniers deviennent "clients" des premiers, lorsqu'une interprétation de l'Ordre public leurs devient hostile ; ou encore que l'une des robes noires accède à la prestigieuse fonction régalienne de "Ministre de la Justice" qui, par tradition et une certaine équité historique, est quasiment interdite aux magistrats.

C'est donc le triomphe au Procès équitable qui renforce la légitimité de l'Avocat ... non que ses justiciables soient dans les bancs du bien ou du mal. Sa seule morale présumée restera celle de la justice impartiale, non celle du préjugé pénal ou de l'émotion qui alimente les "tribunaux populaires". Sa mission c'est d'abord d'établir une vérité ou de la rétablir, c'est de la figer dans le sens vertueux qui place un accusé jusque-là indéfendable du bon coté de l'Histoire. Ensuite c'est son aptitude à la médiation quand il la juge utile, selon l'adage où "il vaut mieux mauvais arrangement que bon procès" afin d'honorer le lien social et régénérer la stabilité juridique. C'est enfin la jonction entre l'État et la Société considérant son obsession saine à être intraitable sur les valeurs essentielles à l'humanité. 

C'est l'éminent Confrère Maître Vergès qui avait résolu, par une excellente citation, l'incompréhension de l'opinion publique à ce que les Avocats puissent défendre le "pire" : "Hypocrate avait dit qu'il guérissait le malade, non la maladie. Je ne défend donc pas le crime mais ceux qui l'ont commis".

L'Avocat et le Journaliste sont alors les régulateurs du dosage habile qui permet à la dimension vertueuse de la Justice d'avoir le dernier mot, à condition de ne pas être victime du voyeurisme et autres récupérations catégorielles. L'union sacrée entre ces deux Professions libres répond au combat commun pour la démocratie et l'État de droit. Les frontières entre leurs différentes rationalités professionnelles, personnelles et politiques sont finalement abolies grâce à la gratitude de l'Histoire, qui témoigne de leurs apport à la vérité et à la justice dans l'exercice ô combien salutaire de remonter le rocher en haut de la montagne au risque de leurs tomber dessus, tel le châtiment de Sisyphe dans la Grèce antique.

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