Théâtre de répertoire : supposer le problème résolu ?

Pas de Festival d’Avignon sur Médiapart.

Fort bien.

 

Vu Thyeste dans la mise en scène de Thomas Jolly. Vu Iphigénie de Racine dans celle de Chloé Dabert. Sur Arte malheureusement et non in situ.

 

On comprend. Les différents actes sont bien là. D’où provient le malaise ?

 

Hélas, on a admis une bonne fois pour toute que chaque œuvre passée, dite souvent du répertoire, parle de nous ici et maintenant. D’ailleurs le journaliste de service vous demandera pourquoi vous montez cette pièce et il faudra répondre : parce qu’elle est très contemporaine qu’elle soit d’Euripide ou de Musset.

 

Alors on tente de donner à voir ce qui semble correspondre à une image de notre société. A cette tendance si nette et indubitable...

Avec des mots qui sonnent : la violence, le genre, la perversion, le politique, la folie, autant d’affichettes qui vont se traduire sur scène par tous les poncifs revus et corrigés de la mise en scène. On tente de faire entrer la pièce d’autrefois dans le placard contemporain. A force. En coupant ce qui dépasse. Les Procuste sont à l’œuvre.

On oublie une évidence. Toute pièce du répertoire est un sacré mystère !

On peut aisément se rendre compte que les pièces de Marivaux sont quasi indéchiffrables. Depuis des dizaines de milliers d’année, hommes et femmes coïtent et se balbutient l’amour. Mais sous des formes si différentes, soumis à des règles si insensées, que c’en est un plaisir. Il faut oser aller chercher ces machines oubliées en des bâtisses perdues et les ramener au jour. En examinant de très près nous découvrons que contrairement aux apparences elles sont d’un usage inconnu, révolu. Les nobles et bourgeois de Marivaux se livrent à des contorsions énigmatiques. Les serments ont un autre rôle. L’amour ne se décrypte que dans les contrats illisibles qu’il signe avec l’argent. Le moindre geste, la moindre démarche, sont chiffrés, codés. Et un véritable homme de théâtre ne désire justement que jouer l’indéchiffrable.

Pour quel genre de cérémonie s’assemblaient les gens de cour et d’Eglise face à Andromaque ou Athalie de Racine ? Un citoyen athénien que buvait-il des tragédies de Sophocle sur son coussin de bois ou de pierre, là, face à la skéné ? Quel ressort dramatique, quelle allusion perdue faisait tressauter de joie le spectateur du Globe face à Macbeth ?

Et pourtant humain, si humain ! Alors ?

 

Alors, oser. Profondément explorer, prospecter, étudier, rechercher d’abord.

 

C’est en passant par l’élucidation douloureuse de l’indéchiffrable qu’on accède à cette merveilleuse illusion que tous les personnages sont si contemporains. Et que du fond des siècles les pensées et les passions, les chimères et les rêves nous parviennent encore. Rien d’autre.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.