Ebola : Ne pas prendre les pauvres pour des idiots!

Quels risques que l'épidémie soit hors de contrôle?  Ebola ne sera pas maîtrisée tout le temps que l'on méprisera les pauvres. Dans toutes les recommandations émises (site des CDC, de l'OMS, etc.) et dans le rapport de la conférence en Guinée, on insiste sur la 'nécessité' de forcer les populations à amener 'leur malade' dans un centre de santé, de les forcer à envoyer tout cas 'suspect', en même temps on insiste sur l'importance de faire de l'information vis à vis des populations rurales pour qu'elles arrêtent leurs pratiques dangereuses, comme les pratiques funéraires. Quelque part on stigmatise les populations rurales et pauvres une fois de plus. Sur le site de l'OMS on parle du danger de contamination pour les soignants et on insiste sur les campagnes auprès des populations rurales: pas de rite funéraire et pas de chauve souris frugivores au repas. Ce faisant on fait un peu passer les gens pauvres dans ces populations pour des abrutis. Le problème de 'logique' avec cela c'est que, 1) contrairement au VIH, l'infection par le virus Ebola entraine une maladie presque immédiatement et souvent la mort à très court terme. C'est pour cela que le 'potentiel épidémiologique' d'Ebola est en général faible, c'est à dire une flambée localisée qui s'éteint très vite (contrairement au VIH où la propagation est plus sournoise : cela ne se 'voit' pas pendant des années. 2) On a déjà plusieurs médecins, y compris le spécialiste national d'Ebola au Libéria et des médecins américains qui sont morts de l'infection Ebola ces jours derniers. Or si ces médecins, bien au courant des risques, sont morts, et eux devaient avoir accès à du matériel de protection, que dire des milliers de soignants moins bien informés et moins bien protégés? Et surtout que dire de la transmission de patient à patients? Comment dix ans après le lancement du programme "Sécurité des Patients" l'OMS peut elle encore ignorer les terribles danger de transmission d'un virus Ebola en milieu de soins quand on voit que même des médecins se contaminent et meurrent? Ceux ci n'auraient touché qu'un seul malade? Dans un article paru en 2005 en encore librement accessible sur le web intitulé "Les lessons des épidémies nosocomiales des fièvres à virus hémorragiques" (Lessons from nosocomial viral haemorrhagic fever outbreaks), l'une des premières spécialistes mondiales de ces maladies, Susan P. Fisher-Hoch, notait, sur la base d'analyses et de recherches poussées, que les maladies des fièvres hémorragiques se sont toujours propagées via les centres de santé!! Ce sont les soignants, les centres de soins, les hôpitaux eux-mêmes, écrit-elle, qui sont les premiers propagateurs de la maladie, et en particulier dans le cas d'EBOLA. Elle proteste contre le fait que l'on "prend les pauvres pour des idiots" quand ils fuient les centre de santé, or, dit-elle, ces pauvres agissent sur la base de leur compréhension, fort juste, que les centres de santé représentent un danger et que les soignants qui viennent les voir (actions dites humanitaires), s'ils ont à la base, de bonnes intentions, sont souvent eux-mêmes porteurs de la maladie. Aujourd'hui, donc, en 2014, nous pouvons sympathiser avec Médecins sans Frontière qui essaye de faire un travail important et dangereux, et se fait attaquer, mais en même temps il faut comprendre, comme Susan le disait en 2005, que ces pauvres ne sont pas des idiots, ils cherchent à rester en vie en se barricadant, ou en attaquant, les soignants pour les empêcher de venir à eux, sur la base que l'expérience leur a appris que les soignants répandent la maladie.  L'ajustement structurel en Afrique a terriblement empiré la situation déjà calamiteuse des centres de soin. En général il n'y a pas une paire de gant pour chaque soignant, comment imaginer une paire de gant neuve pour chaque act de chaque soignant en période d'épidémies terriblement contagieuses? Depuis 2013, l'OMS attend un financement pour lancer enfin, enfin, une campagne mondiale pour la sécurité des injections, car les estimations varient : entre 6 et 8 milliards d'injections pour des soins curatifs administré chaque année de part le monde sont 'sales', c'est à dire potentiellement transmette une infections bactérienne ou virale d'un patient à un autre!!! 

Mais, comme ce sont des responsables médicaux qui organisent le sommet de Conakry et les recommandations, n'est-ce pas, les médecins ne vont pas reconnaitre que ce sont LEURS HOPITAUX et leurs centres de soins qui sont les plus grands propagateurs des maladies très contagieuses comme Ebola! Certes des mesures urgentes sont absolument nécessaires (comme par exemple, l'utilisation massive de l'eau de javel dans les centres de soins comme dans les quartiers et les villages) , mais il faudra penser à de nouvelles formes de soins, plus modernes, et pas d'amener des malades contagieux dans des hôpitaux délabrés et en manque criant de tout: de matériel, de personnel, de formation, de place (car on entasse plusieurs malades par lit). C'est vraiment là, que le droit à la santé doit s'imposer. Sinon, Ebola risque de n'être qu'une épidémie parmi d'autres, car d'autres viendront, contribuant au dépeuplement, à l'appauvrissement, et à l'éclatement des sociétés africaines, ruinant, encore et encore, leur aspiration au vrai développement qui passe par la transformation de leur matières premières. Pauvre Guinée! Vraiment pauvre Guinée, pensez à ce peuple chaque fois que vous prenez votre voiture, utilisez une casserole, car c'est 80% ou presque de la production de bauxite dans le monde, c'est à dire sans Guinée, pas d'aluminum dans votre vie quotidienne, et la Guinée c'est presque un bon dernier sur la liste du PNUD en terme de développement. Pauvre Guinée avec son gouvernement social-démocrate, y aura-t-il des partenaires pour aider? On en doute.

Susan Fisher-Hock écrit : Un contact rapproché avec un patient malade de l'Ebola est le facteur de risque de maladie le plus important (Close contact with patients ill with Ebola is the most important risk factor for illness. D'autres facteurs, sont "le contact avec des aiguilles contaminées, du sang, des liquides biologiques contaminés". Les virus des fièvres hémorragiques sont disséminés par de mauvaise pratiques en terme d'hygiène hospitalière, de 'pauvre' control infectieux en milieu de soin. (L'article de Fisher Hock in English http://bmb.oxfordjournals.org/content/73-74/1/123.full)



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