Quand l'ONU fait du Cinéma!! L'Esclavage, problème d'hier, d'aujourd'hui... et de demain?

Interview exclusive du professeur Riccardo Bocco. Le 30 mai.
Mr. Riccardo BOCCO, professeur de Sociologie politique, Department d'Anthropologie et Sociologie - Institut de hautes études internationales et du développement - IHEID
http://graduateinstitute.ch/faculty/directory/bocco
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L'ONU a décidé d'organiser des soirées cinéma-débat, à Genève, à côté du Palais des Nations, la série a débuté avec le film "12 Years a Slave" de Steve McQueen, le 14 mai dernier, suivi d'un débat. Mr. le professeur Riccardo Bocco, dont nous avions goûté les commentaires polémiques, nous a fait le plaisir d'une interview - voir ci-dessous.
Ce fut une soirée qui prit des allures de mobilisation: Mme Mona Rishmawi, Chef de la Division de l'Etat de droit, de l'égalité et de la non-discrimination, Haut Commissariat aux Droits de l'Homme de l'ONU rappelait que "plus de vingt millions d'hommes et de femmes vivent aujourd’hui encore dans l'esclavage - la majorité sont des ouvriers agricoles, des 'domestiques' ou des femmes dans des réseaux de prostitution" Quelques jours plus tard, le 20 mai, le Bureau International du Travail publiait un nouveau rapport sur "Profits and Poverty: The Economics of Forced Labour" Le BIT y montre que l'esclavage est un business qui rapporte encore plus que l'industrie du tabac et Google ensemble, soit des profits se montant à plus de 150 milliards de dollars US par an! (*)

INTERVIEW:

Question: Lors du débat sur “12 Years a Slave”, vous avez souligné l'importance du devoir de mémoire pour les USA?

Pr Riccardo Bocco :  'Twelve Years a Slave' est le troisième film -après 'Lincoln' de Steven Spielberg et 'Django Unchained' de Quentin Tarantino- à être projeté sur les grands écrans au cours des douze derniers mois, et à nous rappeler l'atrocité de l'époque esclavagiste. C'est peut être anodin, en tout cas cela nous signale aussi que la plaie de ce passé est loin d'être cicatrisée... En effet, c'est bien à Nuremberg en 1945 que les puissances victorieuses du Nazisme avaient ajouté les crimes contre l'humanité et de génocide aux crimes de guerre déjà contemplés par le droit (humanitaire) international.  Ces mêmes puissances - majoritairement coloniales à l'époque et qui continuaient à commettre des atrocités dans les pays sous leur domination-  avaient gagné la 2ème Guerre mondiale et avaient imposé à l'Allemagne vaincue un devoir de mémoire sur le passé. A ce devoir de mémoire bien nécessaire, les USA semblent avoir échappé, notamment en relation à la traite des esclaves et au génocide des populations indiennes d'Amérique du Nord, car aucun discours officiel d'excuse ou de regret n'a pas encore été prononcé sur le modèle, par exemple, du gouvernement australien à l'encontre de ses populations aborigènes. Et cela en préalable à la mise en place de programmes de réparations et compensations pour les victimes et leurs descendants -comme ce fut le cas d'ailleurs pour l'Allemagne.
La traite des esclaves est une sorte de 'boîte de Pandora', car en l'ouvrant on découvre les réseaux multiples d'intérêts qui ont lié, au niveau transnational, des pays européens, d'Amérique du Nord et d'Afrique. Si les responsabilités ne sauraient être circonscrites à un seul pays, les USA qui prétendent entre autres jouer les paladins des Droits de l'Homme, semblent continuer d'ignorer leur propre devoir de mémoire sur une partie très importante de leur propre processus de construction étatique et nationale. Un processus entaché jusqu'à aujourd'hui de lacunes mémorielles que des films comme 'Twelve Years a Slave' empêchent de reléguer à l'oubli. Comme l'a mentionné son réalisateur dans une récente interview: "Hollywood a davantage produit des films sur les esclaves de l'Empire romain que sur les siens..."

Question : Vous avez dit que l'esclavage est toujours un système organisé et que c'est trop facile de faire porter le blâme à tel ou tel individu isolé, d'où votre jugement sur la qualité d'un film par sa capacité à mettre ce fait en évidence?


Pr Riccardo Bocco : Les connaisseurs de la filmographie de Steve McQueen n'auront pas été impressionnés par les scènes de violence directe que contient le film. Déjà dans 'Hunger' (2008), une docu-fiction sur la grève de la faim et la mort de Bobby Sanders, militant irlandais, ou encore dans 'Shame' (2011), l'histoire d'une addiction sexuelle à New York, les spectateurs ont été habitués à des images crues. Toutefois, dans 'Twelve Years a Slave' on peut craindre que trop d'images violentes, voire insupportables, ne détournent le public du message global du film. En effet, l'esclavage était bien un 'système global' réglé au niveau juridique, policier, politique et commercial, avec un 'marché' légalisé par l'Etat, qui déshumanisait les victimes de la traite, réduites à des simples engrenages d'un système productif. Pendant deux siècles, une large partie de la société américaine a collaboré activement ou indirectement à un système aux ramifications internationales. Dès lors, le 'sadisme' des planteurs ne saurait être réduit, lui aussi, à la perversité de quelques individus. Au même titre que la torture aujourd'hui -à nouveau au centre de l'attention depuis le 11 septembre 2001 et la guerre contre la terreur lance par l'administration Bush- ne saurait être considérée comme l'affaire de quelques 'bad apples' pour reprendre les termes utilisés par Donald Rumsfeld à l'endroit des responsables locaux américains des exactions à Abu Ghraib en Irak.

Le professeur Riccardo Bocco dirige un groupe d'étude sur cinéma et politique; il s'agit, je cite, d'un projet comparatif entre Moyen-Orient (Liban, Palestine) et Amérique Latine (Argentine, Chili) visant à explorer le rôle du cinéma et ses représentations de la violence, dans la reconstruction de l’imaginaire et de la mémoire collective dans des contextes de transition et de post-conflit.

Dans un article intitulé: L’autre 11 septembre… Cinéma et mémoires de la dictature au Chili - publié dans la Revue des Anciens de l'ENA, en décembre 2013, il présente un panorama impressionnant des films traitant de la dictature et de la torture, un joyau pour les cinéphiles passionnés des droits de l'Homme.(**)

(*) lien: http://www.ilo.org/global/topics/forced-labour/publications/WCMS_243391/lang—en/index.htm). Voir aussi l'étude L'Ere de l'Austérité (Un examen des dépenses publiques et des mesures d'ajustement dans 181) pays.)- par Isabel Ortiz et M. Cummins en 2013. Mme Ortiz est actuellement en poste au BIT, responsible du Département Protection sociale. Elle y montrait la pente vers un détricotage assidu des droits du travail et des minima salariaux par le FMI. Le rapport de plus de 50 pages est accessible à: http://policydialogue.org/files/publications/ERE_DE_AUSTERITE_Ortiz_Cummins.pdf

(**) Revue des Anciens de l'ENA - L’autre 11 septembre… Cinéma et mémoires de la dictature au Chili, Riccardo Bocco. - voir document attaché

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