Guinée Conakry : une situation politique extrêmement préoccupante !

Cellou Dalein Diallo, économiste, ancien Premier Ministre de Guinée Conakry et actuel Député de l'Union des Forces Démocratiques de Guinée nous alerte sur la situation actuelle en Guinée qui est confrontée à une crise politique sérieuse qui risque, si rien n’est fait, de remettre en cause non seulement les maigres acquis démocratiques mais aussi la paix et la stabilité du pays.

Cellou Dalein Diallo Cellou Dalein Diallo

Guinée Conakry : une situation politique extrêmement préoccupante

La Guinée est confrontée à une crise politique sérieuse qui risque, si rien n’est fait, de remettre en cause non seulement les maigres acquis démocratiques mais aussi la paix et la stabilité du pays. L’obstination de Alpha Condé à changer de Constitution dans le seul but de s’octroyer un troisième mandat est à l’origine de cette crise.
 
Il faut rappeler que la modification en 2001 de la Constitution de 1993 constitua le point de départ d’une longue période de crise ponctuée de soulèvements populaires et de répressions policières. La répression de ces soulèvements a atteint son paroxysme avec le massacre du 28 septembre 2009 dans le stade du même nom à Conakry. La Commission d’enquête mise en place par les Nations Unies qualifia les exactions commises de crimes contre l’humanité et fit le constat qu’au moins 150 personnes avaient été tuées, une centaine de femmes violées et autant de personnes portées disparues.

Tirant les leçons de ces évènements douloureux, la Constitution de 2010 rétablit la limitation des mandats présidentiels en stipulant que, « nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels, consécutifs ou non » et que « …le nombre et la durée des mandats du Président de la République ne peuvent faire l’objet d’une révision ». C’est sur la base cette Constitution qu’Alpha Condé fut élu en 2010 et réélu en 2015. C’est sur elle qu’il a prêté serment en jurant de la respecter et de la faire respecter, et en demandant qu’en cas de parjure, qu’il subisse la rigueur de la loi.
 
Le Président guinéen, âgé de 82 ans, n’a donc aucun moyen légal de briguer un troisième mandat. Mais comme il tient à rester au pouvoir, il a trouvé une parade, celle de faire adopter, à quelques mois de la fin de son second et dernier mandat, une nouvelle Constitution qui à ses yeux le délierait de ses serments antérieurs et lui donnerait le "droit" de briguer un troisième mandat.
 
C’est pour contrer cette velléité d’Alpha Condé que les Organisations de la société civile, les syndicats et les Partis politiques de l’Opposition ont fondé le Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC). Ce collectif a organisé plusieurs manifestations pacifiques largement suivies à Conakry, dans les villes de l’intérieur et à l’étranger. Malgré les arrestations, la répression et les assassinats de ses partisans, le FNDC entend poursuivre son combat contre le changement de Constitution, quelle que soit la voie, référendaire ou parlementaire, qui sera empruntée pour le faire.
 

Les élections législatives
 
Des élections législatives sont annoncées pour le 16 février 2020. Reportées à plusieurs reprises par un Président sorti affaibli des communales du 4 février 2018, ces législatives sont préparées dans l’unique but d’assurer, grâce notamment à un Fichier crée à cet effet, une large victoire du camp présidentiel à toutes les échéances électorales.
 
Le Fichier qui a permis à Alpha Condé de réaliser en 2015 son « coup KO » en se faisant proclamer vainqueur dès le premier tour de la présidentielle comportait déjà plusieurs anomalies mises en évidence grâce à un audit réalisé en 2018 par l’OIF, l’UE et les NU. Cet audit avait en effet révélé l’existence dans ce Fichier de 3.051.773 millions d’électeurs non dé-doublonnés et 1 564 388 autres sans empreintes digitales. Pour corriger les nombreuses anomalies et irrégularités constatées, et permettre à la Guinée de disposer d’un Fichier biométrique homogène et sincère, la mission avait recommandé qu’à l’occasion de la révision de 2019, tous les électeurs reviennent se faire ré-enrôler systématiquement, faute de quoi ils seraient radiés des listes électorales.
 
Cette recommandation n’a malheureusement pas été appliquée. Et le Fichier actuel comporte plus d’anomalies et d’irrégularités que celui de 2015 qui a fait l’objet de l’audit. La révision de 2019 a permis de créer un fichier permettant au Parti du Président de l’emporter à toutes les élections. Il compte désormais 8.330.188 électeurs, soit 68% de la population totale, alors que ce ratio est inférieur à 42% dans tous les autres pays de la sous-région.
 
Cette explosion du Fichier s’explique essentiellement par l’enrôlement massif de mineurs et le maintien dans les fiefs du RPG de nombreux doublons et fictifs que l’application de la recommandation de l’Audit aurait permis d’éliminer.

La Région de Kankan, principal bastion du Pouvoir, ne comptait que 594.820 électeurs en 2010. Aujourd’hui, elle en compte 1.615.840, soit une augmentation de 172% alors que le corps électoral cumulé de toutes les autres régions, y compris la capitale, n’a cru que de 82% pendant la même période.
 
Ce Fichier taillé sur mesure garantit à Alpha Condé une victoire confortable aux législatives, au référendum, et, dès le premier tour, à la présidentielle de 2020. C’est pour toutes ces raisons que l’Opposition continue d’exiger, pour sa participation aux législatives, l’assainissement du Fichier par l’application des recommandations de l’audit, l’extirpation des mineurs et des fictifs et l’enrôlement de tous les citoyens arbitrairement exclus.
 
 
Impunité et violation récurrente des droits de l’homme
 
Depuis l’accession au pouvoir d’Alpha Condé, on dénombre plus de 130 victimes tuées à bout portant par les forces de défense et de sécurité lors des manifestations politiques et syndicales. Aucune enquête n’a été diligentée pour identifier et sanctionner les auteurs de ces crimes, et aucune sanction administrative n’a été non plus prise à l’endroit d’un responsable de la police et de la gendarmerie. Le recours aux armes létales par les forces de l’ordre et l’impunité dont elles jouissent en Guinée ont été régulièrement dénoncés par les ONG de défense des droits de l’homme. Mais les autorités sont restées de marbre.
 
La violence endémique du régime s’intensifie dans un contexte de banalisation de la corruption de la classe dirigeante encouragée par une impunité qui est mal vécue par les populations dont l’extrême pauvreté contraste avec l’opulence et l’arrogance des gouvernants. La violence, la restriction des libertés et le chômage endémique des jeunes, conséquence directe de la corruption et de la mauvaise gouvernance, ne peuvent que favoriser la délinquance et l’immigration clandestine, notamment vers l’Europe. Selon l’Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides (OFPRA), en 2018, la Guinée a été le premier pays africain concerné par l’immigration irrégulière et le deuxième pays de provenance des primo-demandeurs d’asile derrière l’Afghanistan.
 
La France et l’Union européenne doivent prendre position
 
Le meilleur moyen de lutter efficacement contre l’immigration clandestine et le terrorisme est de traiter le mal à la racine en soutenant la bonne gouvernance. L’Europe doit lier son aide au respect, par les pays bénéficiaires, des droits de l’homme, des règles de la démocratie et de l'État de Droit. Contrairement à ce que semblent défendre certains dictateurs africains comme Alpha Condé, il n’y a pas une « voie africaine » de la démocratie à moins que cela ne soit celle qui permet de retarder et de truquer les élections et de modifier ou changer la Constitution pour s’octroyer une présidence à vie.
 
Seules des politiques publiques privilégiant l’éducation, la démocratie et l’État de droit peuvent améliorer le climat des affaires, rassurer investisseurs et créanciers et favoriser l'emploi et l'épanouissement sur place d'une jeunesse de plus en plus nombreuse et exigeante. C’est pourquoi dans les négociations dites Post-Cotonou, il est vital de maintenir et même de renforcer les dispositions prévues aux articles 9 et 96 de l’Accord de Cotonou. Il faut saluer au passage la proposition du Chef de la diplomatie européenne Josep Borrell de doter l’UE d’un « Magnitsky Act » visant à dénoncer et à sanctionner plus rapidement les violations graves des droits de l’homme.
 
Face aux risques d’embrasement qui guettent la Guinée, il est urgent, que la France et l’Union européenne, nos partenaires historiques, usent de leur influence pour convaincre Alpha Condé d’arrêter de massacrer ses concitoyens et de renoncer à son projet conflictogène de troisième mandat. C’est chose faite du côté du Parlement européen qui a adopté récemment une résolution condamnant toutes les violences perpétrées depuis de nombreux mois en Guinée.

 

 

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