Sciences: le sens de la marche

En quelques années, nous serions passés de l'affirmation que "L’université n’est pas une entreprise, le savoir n’est pas une marchandise" (2009) à "l'enseignement et la recherche, un investissement d'avenir" (2014 - comité national de la recherche scientifique).

Rappelons que la notion d'investissement d'avenir recouvre un programme de 35 milliards d'euros, piloté par le ministère du redressement productif (2013) composé de 5 axes, dont :
- L’enseignement supérieur et la formation ; "afin de faire émerger des pôles universitaires d’excellence capables d’affronter la concurrence mondiale."
- La recherche fondamentale et sa valorisation économique ; "pour donner à nos laboratoires les moyens d’atteindre l’excellence et pour accélérer le transfert de technologie". C'est l'ANR (agence nationale de la recherche) qui est le principal opérateur du Commissariat Général à l'Investissement pour les actions du programme des investissements d'avenir dans le domaine de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Cette notion d'investissement d'avenir est-elle celle reprise dans les motivations affichées de l'initiative "Sciences en marche" ? On peine à le discerner, les buts exposés étant souvent implicites:
"la crise économique actuelle devrait conduire à un soutien renforcé à l’ESR"; "La situation actuelle est lourde de conséquences ... sur la production de connaissances, sur l’activité économique du pays ... sur la culture démocratique qu’entretient l’esprit critique développé par la recherche."; "nous devons convaincre le public que l’ESR joue un rôle important ... dans l’activité économique et dans la réflexion politique de notre pays"; "La mobilisation doit rassembler universitaires, chercheurs du public et du privé, et entreprises innovantes"; "il faudra aussi collecter et analyser les chiffres de l’état et de la contribution de l’ESR à l’activité économique en France"; "des videos [pour] illustrer la contribution à la société de toutes les sciences fondamentales, appliquées et industrielle".

En fait, la démarche semble constater qu'à la démarche d'explicitation scientifique d'un mouvement tel que la fête de la science - qu'elle incorpore à son action ("Les animations de la fête de la science assureront la présence du public") - il faut nécessairement adjoindre l'indispensable soutien de la contribution économique ("réaliser de courtes vidéos pour illustrer la contribution à la société de toutes les sciences fondamentales, appliquées et industrielles"). La science, en elle-même, ne se suffirait plus.

Personne, bien sûr, ne conteste que les retombées technologiques et leurs aspects économiques sont l'un des points de rencontre des sciences et de la société. Que cette rencontre lui soit indispensable ou non n'est pas anodin, et ne devrait pas faire l'objet d'ambiguïtés.
Pourtant, l'initiative se pique - assez maladroitement - de politique: en jetant le discrédit sur la politique telle que nous la connaissons ("les responsables politiques...  leur inculture scientifique et de leur incapacité à appréhender des enjeux complexes"), puis en proposant une sorte de prise de pouvoir ("l’ESR joue un rôle important ... dans la réflexion politique de notre pays").
Au final, les revendications soutenues: emplois scientifique publics et privés, crédits de base des labos, sont de toute évidence partagées par beaucoup. Mais leur justification emprunte à ceux là même qui les mettent à mal (l'ANR, par exemple). Comment, par exemple, ne pas dénoncer ce formidable renoncement symbolisé par l'exposé obligatoire et préalable de l'utilité sociétale des recherches dans tout contrat ANR, bien trop souvent occasion pour les scientifiques de tromperie et d'incompétence en ce domaine ? Comment ne pas craindre que l'initiative ainsi présentée ne soit en fait qu'une nouvelle manière de répondre à cette fausse question ?

Lors de la grève de 2009, des analyses tout à fait pertinentes avaient été faites de ce qui visait à transformer l'université.  Ainsi, Emmanuel Barot ("Sauver l'université ?") soulignait: "La première dimension est celle du processus de dévalorisation des savoirs, entendant par là le processus de leur disqualification symbolique, culturelle. Les savoirs tendanciellement légitimes sont ceux qui satisferont aux nouvelles exigences de la société et du marché" et ce qui lui succédait immédiatement: "la déqualification socio-économique des agents [de l'ESR]". Face à de tels constats, la faiblesse des analyses et les ambiguïtés du texte de "Sciences en marche" n'anéantissent-elles pas d'elles-mêmes les prétentions du mouvement à éclairer quoique ce soit ? Faudrait-il, parce que les scientifiques se tournent vers le public, présenter une problématique digeste par tous; populaire jusqu'à côtoyer le populisme (oui, la charge contre les politiques est bien de nature populiste) ? Parce que les crises économiques ont prouvé qu'elles venaient à bout de tous les discernements, de toutes les valeurs, les scientifiques doivent être d'autant plus exigeants sur la défense des leurs: les sciences en marche, oui, mais fières aussi !

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