Chère Madame,
Des informations données par votre mari, il semble que vous ayez si bien été retirée du monde, et que votre mari vous ait si peu informée du sien, qu'il y a quelques petites choses que vous ignoriez encore de celui du travail. Permettez-moi de vous en informer, afin que, plus tard, vous puissiez éclairer à nouveau l'action du prochain président par vos discrets, mais si savants conseils.
Ainsi, vous annonciez avoir un diplôme de français, et celui d'avocate. Selon votre mari, cela justifie ce salaire moyen de 3677 € nets, perçu sur quinze années, comme première expérience, en tant qu'assistante parlementaire, pour un travail qui ne vous mobilisa pas tant que chacun se souvienne de votre contribution à son propre travail, puis à celui de son suppléant. Récemment aussi, nous apprenons que, pour rester dans la parfaite légalité, vous vous seriez contrainte à percevoir aussi des indemnités de licenciement.
Je ne prendrai pas l'exemple d'un salarié ouvrier (encore que je trouverais son cas tout aussi instructif), car il semble que, dans l'esprit de votre mari, ce soit vos diplômes qui justifient votre rémunération (sans doute un exemple pratique de la méritocratie qui structure son programme). Mais plutôt celui d'un fonctionnaire hautement diplômé, de ceux dont votre mari pensent qu'ils coûtent trop cher à l'Etat, et qu'il se propose de sadiser sitôt et inéluctablement arrivé au pouvoir.
Savez-vous, donc, qu'un chercheur employé du CNRS, qui accède à son emploi après 8 années d'études (et généralement, quelques expatriations complémentaires), peut espérer toucher en moyenne sur les 15 premières années de sa vie professionnelle 2430 € net par mois (je sais que votre mari affectionne les chiffres nets) ? Pour ce prix, la discrétion, que revendique pour vous votre mari en homme attentionné, ne sera pas de mise, notre chercheur devant en effet faire la preuve répétée de son travail, par des fiches annuelles de production; par un rapport intermédiaire à deux ans et demi, puis un autre à cinq ans; par la publication d'articles ou autres contributions à la science, dûment soupesées, ce qui vous paraîtra certainement une exigence exagérée. Savez-vous, aussi, que, après cinq années d'études, notre apprenti chercheur, effectuant son travail de doctorat pour le compte du ministère, percevra la somme de 1368 € nets ? Là encore, les attentions de votre mari pour l'ensemble de sa famille vous auront sans doute soustraite à cette dure réalité.
Arrivée ici, vous vous demandez sans doute, comme moi, comment une telle chose est possible ? Bravant l'accusation de misogynie, permettez que j'exclue que vos qualités supérieures justifient cette différence de traitement. Il ne me reste donc qu'une seule hypothèse, hormis l'erreur comptable répétée durant ces quinze années, jusqu'au paroxysme qui vous vit toucher 6000 € nets: ce seraient en réalité les qualités hors pairs de votre employeur, qui l'auraient autorisé à vous rémunérer ainsi. Mais vous le saviez certainement: n'êtes-vous pas la mieux placée, en fidèle collaboratrice, pour l'avoir constaté ?