En marche vers la maltraitance ?

Une visite ordinaire au service des urgences de l'hôpital privé de A.

Beaucoup d'entre-nous ne connaissent du service des urgences que les dysfonctionnements spectaculaires dont les media se font parfois l'écho. Entre décès de patients abandonnés sur un brancard, et longues attentes d'une foule présentée comme illégitime à faire appel à ses services, les urgences sont, pour beaucoup, l'affaire des autres. Voici donc la narration d'une visite banale dans l'un de ces services, à laquelle chacun pourra s'identifier.

Après une séance de gymnastique, Madame B. est victime, ce samedi, d'un violent lumbago et d'une sciatique qui la clouent au lit. Vivant seule et incapable de se lever, elle se fait conduire par son père, couchée dans la voiture, au service des urgences de l'hôpital privé de A., ville du sud parisien. Une radiographie est effectuée, qui ne met pas en évidence de traumatisme majeur. Des anti-inflammatoires et des antalgiques puissants sont prescrits par un médecin des urgences, qui diagnostique à tort une cruralgie avec recommandation d'effectuer un IRM si le problème persiste.

Madame B. est raccompagnée chez elle. Elle y restera deux jours, dans l'attente que le traitement fasse son effet, et de l'IRM pour lequel elle a pris rendez-vous, dans le même hôpital. Veillée par un membre de la famille, la douleur ne lui laissera aucun repos, même couchée. Victime de douleurs intenses, Madame B. ne se nourrira pas de ces deux jours. Chaque mouvement la laisse blême et en pleurs.

Ce mardi, qui est férié, Madame B. est à nouveau conduite à l'hôpital privé de A., toujours allongée dans la voiture de son père (elle a refusé l'usage d'une ambulance), et accompagnée de son frère. Au service de radiographie, son parent se procure un brancard, afin qu'elle y attende son IRM, prévu à 21 heures, allongée. L'IRM est effectué. Le père de madame B., un médecin depuis longtemps retraité (il a 88 ans, et s'occupe présentement lui-même de sa femme malade), obtient communication du compte-rendu de l'IRM, mais il faudra, selon l'opérateur "attendre deux heures si on tient vraiment à l'avoir": il verrait manifestement bien partir avant la patiente.

L'IRM ne révélant pas de compression nerveuse ou de dommage à un disque, il faut néanmoins aviser pour aménager la prise en charge de la patiente, toujours incapable d'assurer seule ses besoins élémentaires, et souffrant énormément. Décision est prise de faire appel au service des urgences, contigu à celui de l'imagerie. Ce recours n'est en aucune manière suggéré par le service de radiographie, pour lequel la situation serait plutôt de l'ordre du "circulez, rien à voir" (une brève discussion se conclura par un reproche de faire "perdre son temps" à l'interlocuteur). Elle ne semble pas non plus du goût du service des urgences lui-même: il faut forcer la main à l'accueil pour obtenir une inscription, et supporter la remarque de l'un des médecins, pour lequel "on récupère tout, ici".

Madame B. est toujours sur son brancard, poussée dans un coin du service des urgences par son parent, à qui il vient la tentation de l'abandonner là, afin que quelqu'un se trouve dans l'obligation de s'en débarrasser d'une manière ou d'une autre. Il est 23 heures, le service n'est pas particulièrement bondé, et un autre médecin finit par prendre le brancard et Madame B.

Quelque temps après, le médecin, très prévenant, exposera sa prescription au père de Mme B. : comme il est recommandé pour des cas résistants comme celui-ci, de la cortisone est prescrite. On donne aussi sur le champ à la malade de la morphine, et une prescription de cet antalgique pour quelques jours. Contre les recommandations du médecin, Madame B. décide rentrer dans la voiture de son père, plutôt que dans l'ambulance que voudrait lui prescrire l'urgentiste. Entre-temps, l'opérateur de radiologie nous croise et nous fait remarquer, comme si nous venions de bénéficier d'une mansuétude particulière, que nous "avons finalement été pris en charge, et que nous voilà finalement rassurés".

Madame B. restera deux jours alitée chez ses parents de 84 et 88 ans, puis deux jours gardée par son frère, sous morphine.

 

 

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