"Laissez-nous décider de l'avenir de nos territoires". 3000 manifestants, dont des élus, des syndicalistes appelés à manifester par la FNSEA ont ainsi défilé pour défendre la construction du barrage de Sivens.
On peut supposer que, par "nous", les manifestants entendaient, dans cet ordre approximatif: les exploitants concernés; les riverains; les habitants des communes entourant le projet; les habitants du département; ceux de la région; et enfin les élus, quintescence démocratique du tout.
C'est donc une sorte de syndicat de copropriété, élevé par les élus au rang de démocratie, qui a défilé. Seul hic: l'écologie n'appartient à personne; c'est le bien de tous.
Sur ce point d'incompréhension, les manifestants ont quelques excuses. La sauvegarde du principe de propriété, en particulier foncière, ne s'est faite qu'en entamant largement celui du bien commun écologique. Ainsi, le propriétaire d'une forêt est-il en droit de la clôturer entièrement, et d'ignorer ainsi les besoins vitaux de la faune, qui pour une part ne peut se satisfaire d'espace clos. Jusqu'à nos jours encore, l'agriculteur jouit d'un certain droit d'impacter négativement et les cours d'eau et la réserve phréatique, en faveur de l'exploitation de son bien - du moins tel qu'il la conçoit. Les initiatives récentes, en particulier européennes, prétendent modifier cet équilibre précaire, entre propriété et bien commun, provoquant les réactions que l'on sait.
Au milieu de cet antagonisme, que viennent faire les élus ? Le rôle qui leur est en principe assigné est de porter l'expression des parties qui les désignent, et, par la discussion qu'ils ont avec les élus des autres parties, de parvenir à définir l'équilibre entre des principes commun (l'écologie, par exemple), et des intérêts particuliers.
Des indices tout à fait concrets démontrent que tel n'est pas, en général, la démarche de ces élus, et qu'ils ne retiennent de leur fonction que la part de représentation des intérêts locaux.
Parmi ces indices figurent en première place les enquêtes d'utilité publique et les études d'impact qui les accompagnent. On a déjà souligné le caractère partiel, voire frelaté, de l'étude d'impact du barrage de Sivens. Cette étude n'est pas une exception; c'est même la règle. Dans la grande majorité, ces études, orchestrées par les conseil régionaux, départementaux, les chambres de commerce, d'agriculture... sont des faux scientifiques, où des prestataires rémunérés par les intéressés, ou bien des associations environnementales par ailleurs obligées des collectivités locales pour leur subsistance, "démontrent" l'intérêt du projet, comme il leur est tacitement demandé. Ainsi, en matière de transport ferroviaire, il n'est pas rare que viennent à l'appui des projets des études de rentabilité extrêmement élaborées, dans lesquelles la contribution du voyageur au règlement du billet n'est jamais envisagée.
Dans l'esprit des décideurs, ces faux n'en sont pas vraiment. Comment, en effet, pourrait-on peser l'intérêt économique d'installer une nouvelle gare de TGV ici, plutôt qu'ailleurs (et d'ailleurs, ce poids ne doit-il pas être indexé à l'intensité de la crise, comme il est de plus en plus fréquemment soutenu) ? Comment pourrait-on, objectivement, concilier tous ces intérêts en apparence contradictoires (d'autant que cette même crise limiterait toutes les ambitions) ? Il s'agit, pour eux, d'actes de développement, avec l'arbitraire qui va avec. L'étude d'impact, la consultation publique, ne seraient que des garde-fou destinés à éliminer les erreurs les plus grossières. Pour la promotion de ces faux, les écologistes ne sont pas toujours en reste: pour la totalité des projets dits d'énergie renouvelable, ils plébiscitent ces pratiques, et demandent même qu'elles soient étendues, persuadés, eux aussi, d'agir pour leur bonne cause.
Au final, les élus n'alimentent aucun débat public objectif: pour défendre le terrain qui les porte aux responsabilités, ils décident de l'aboutissement d'un projet, puis organisent la pièce de théâtre nommée "consultation publique" qui doit parachever le tout. D'ailleurs, ainsi qu'ils l'expriment sans beaucoup de détours, que pourrait-on encore décider, à quoi serviraient-ils, s'il en était autrement ?
Sivens, et tous les autres projets, c'est donc cela: un dialogue qui n'a pas lieu; des populations-propriétaires fermées sur-elles mêmes; des élus qui les comprennent trop bien; tous enfermés dans une comptabilité qui les domine, mais qu'ils feignent d'organiser.