Lettre au président qui me demande cinq jours de congés

Pourquoi ce sera avec plaisir que je prendrai les 5 jours de congés que m'ordonne le gouvernement.

Par son ordonnance du 17 avril, voilà que votre gouvernement ordonne aux fonctionnaires en autorisation spéciale d'absence (en général, ceux qui ne peuvent travailler ni sur leur lieu habituel, ni chez eux) de prendre 5 jours de congés, et à tous les autres d'en subir 5 autres, au bon vouloir de leur employeur.

Voilà une mesure de bon sens, diront certains. En effet, ne faut-il pas craindre, à l'issue du confinement, que ces fonctionnaires au repos forcé (chacun appréciera, à partir de son expérience du confinement, ce que peut être ce repos) ne se précipitent pour en prendre d'avantage encore l'été venu, laissant en plan la nation et son grand redémarrage, le 11 mai pétant selon votre souhait, vers la croissance salvatrice ?

Cette image de fonctionnaires profiteurs, insouciants du fonctionnement des institutions, m'a interrogé. Malgré une plus grande exposition au risque du coronavirus, mon grand âge me laisse cependant la chance de me remémorer un temps que vous n'aurez sans doute connu que par ouï-dire. Celui où, en dépit de salaires étriqués, l'intérêt de nos tâches et la solidarité de communautés de travail faisaient que nous ne comptions pas notre temps, ni nos efforts. Evoluant dans un milieu créatif, nous n'avions d'objectif que ceux que la communauté se fixait, d'organisation du travail que celle que nous trouvions nécessaire à la poursuite de ces objectifs, et bien sûr pas d'horaires, ce qui nous amenait à fréquemment nous retrouver le week-end sur notre lieu de travail. Quant aux vacances, nous étions tellement au-delà de ce qui nous était légalement imposé, que nous ne les posions même pas. Chacun avait à coeur, là où il se trouvait, de faire marcher la machine.

C'est une époque bien lointaine. Elle a été remplacée par ce vous n'avez eu de cesse de promouvoir: les objectifs venus d'en haut, les carottes sous la forme de multiples primes pour certains, l'austérité pour la plus grande partie, la normalisation de tout, l'asservissement à des politiques dont les manquements de la recherche médicale ne sont qu'une des facettes de leur faillite. Vous avez tenté de faire de nous l'anti-thèse de ce que nous étions: des caricatures de fonctionnaires, au service, pensez-vous, de l'économie.

Alors je ne peux m'empêcher de penser que ces 5 jours, symbole de cette mesquinerie qu'ils supposent des fonctionnaires, ne sont rien d'autre que le produit de l'esprit pourri de cette société que vous tentez de promouvoir avec énergie et sans relâche. Celui d'une nation-entreprise mue par le profit, par l'obsession de la concurrence, par la course contre d'autres modèles plus pourris encore, qui tous mènent de manière de plus en plus visible la planète à sa perte, écologique et morale.

Alors, monsieur le président, c'est avec une certaine satisfaction que je vous donnerai finalement ces 5 jours, comme on se débarrasse d'un fardeau trop longtemps porté.

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