Jeune, ou dans l’impossibilité de s’engager

Une hiérarchie a toujours existé entre les enfants / adolescents et ceux que l’on pourrait désigner comme appartenant au “monde des adultes”. De fait, un système de domination est présent dans notre société pour maintenir un privilège des adultes sur toutes les jeunesses. Cette idée est confortée aujourd'hui à l'heure du débat sur la baisse de l'âge du droit de vote à 16 ans.

  D’un point de vue sociétal, une hiérarchie a toujours existé entre les enfants / adolescents et ceux que l’on pourrait désigner comme appartenant au “monde des adultes”. De fait, un système de domination aux multiples mécanismes est présent et utilisé dans notre société pour maintenir un privilège et conforter les adultes dans l'idée selon laquelle vouer une profonde aversion pour toutes les idées émancipatrices des enfants et des adolescents est quelque chose de normal, d'institué. Cette idée est confortée aujourd'hui à l'heure du débat sur la baisse de l'âge du droit de vote à 16 ans. 

   Pour asseoir leur domination dans laquelle ils se complaisent, les adultes renvoient sans cesse les demandes et les envies des enfants à l’insignifiant, au non-fondé. Par ce biais, ils font vivre et demeurer ce mépris -conscient ou non- en usant d’injonctions courantes et ancrées dans la société qui évoquent plusieurs concepts pris pour acquis par un très grand nombre de personnes et qui, pourtant, restent discutables et qui apparaissent même selon moi comme vide de sens. 

    En effet, on entend souvent parler d’expérience, ou d’expérience de la vie. Ces deux concepts servent toujours à dénigrer, ou invisibiliser les opinions émanant de la jeunesse. (J’utiliserai désormais le terme de jeunesse par simple souci de brièveté et de compréhension, mais ce terme renvoie à l’enfance et à l'adolescence). Ainsi, en usant de ce terme, les “adultes” ne disent rien, tant le concept repris est vide de sens, mais adoptent un langage paternaliste qui sert uniquement à faire taire, à couper court au débat et à ne pas confronter leurs idées. En effet, le terme d’expérience ne semble pas être le mieux choisi pour désigner une vie plus longue qu’une autre, tant les vies vécues sont différentes et singulières. Comme le concept de maturité, qui en fait révèlerai une opinion plus fondée qu’une autre, simplement à cause du fait que celui ou celle qui l’a pensée serait plus âgé(e). Par ces deux biais, les personnes plus âgées, et on l’a vu sur les plateaux de télévisions entre autre, stoppent le débat d’idées et opposent un argument auquel il est difficile de faire face, même s’il est infondé. Ce qui paraît paradoxal d’ailleurs, c’est que tous les besoins et les revendications des individus répondent à une temporalité précise, définie dans le temps, et avec parfois l’idée qu’ils ne seront plus d’actualité dans un autre temps. Et de fait, les “adultes” usent souvent de ces revendications instantanées, pour répondre à des besoins sociétaux précis, et fondent leur politique dessus. Cependant, là où il y a un problème, c’est dans le fait que les avis et les besoins que revendique la jeunesse sont sans cesse réfutés avec comme seul argument les deux concepts évoqués ci-dessus, qui viendraient rendre la temporalité des jeunes illégitime. Leur voix ne sont pas prises en compte du fait qu’ils l’expriment trop tôt, qu’ils n’ont pas le recul nécessaire. Néanmoins, il est tout à fait possible de se demander pourquoi des revendications seraient plus légitimes que d’autres, juste par le fait qu’elles aient été pensées dans une temporalité de la vie différente, plus tardive. Concrètement, les problèmes ou les envies qu’évoque la jeunesse sont rejetés et renvoyés à leur caractère "insignifiant" parce qu’elles s’adressent justement à ces adultes, car ce sont les seuls à occuper les positions de pouvoir pour faire changer les choses. 

   Le problème devient alors institutionnel, en plus d’être sociétal. En effet, par leur invisibilisation constante dans la vie politique, les jeunes ne prennent pas part aux débats, n'émettent pas de propositions directes. Ils sont ainsi exclus de la société dans son rouage le plus déterminant : la politique. Il est difficilement compréhensible que la parité et l’égalité de la représentation soient sans cesse recherchées, à l’Assemblée Nationale par exemple, par tous les biais possibles, mais que celui de l’âge ne soit jamais pris en compte. Dans l’optique développée plus haut rappelant que chaque besoin ou revendications répondent à des temporalités précises, il est impossible de comprendre pourquoi il n’y a pas de députés mineurs sur les bancs de l’Assemblée Nationale, ou dans des institutions étatiques de pouvoir. Ceux-ci pourraient, de fait, représenter la jeunesse dans l’évocation de ses doléances. L’idée n’est pas de créer deux groupes distincts, celui des jeunes et celui des plus vieux, mais bien de prendre en compte, dans sa globalité, la problématique de la représentation politique. De plus, en utilisant l’arme de la majorité, le “monde des adultes” a su muselé habilement une partie non-négligeable de la population (environ 15 millions de personnes en 2019), surtout quand on sait que les élus le sont souvent par une petite partie. En effet, le vote étant, en France, un outil dont il n’est absolument pas obligatoire de se servir, il semble totalement impertinent de fixer une limite d’âge quant à l’utilisation de celui-ci. L’argument selon lequel les jeunes ne sont pas au fait des enjeux politiques et donc incapables de prendre part aux institutions est assez récurrent et, de fait, assez peu convaincant. Si un jeune ne veut pas voter car il ne se sent pas assez renseigné, alors il peut très bien ne pas voter. Tout comme les adultes. Cependant, pourquoi priver tous les autres qui se sentent aptes sous prétexte qu’ils n’ont pas l’âge requis? Encore une fois, les arguments évoqués sont souvent les mêmes et renvoient à l’idée selon laquelle les jeunes ne seraient pas investis dans la politique, et qu’ils ne pourraient ainsi pas y prendre part. Ceux qui l’avancent omettent tout de même quelque chose d’important : ce sont eux-mêmes qui ont décidé de cette non-implication en privant la jeunesse de jouer des rôles dans les institutions de pouvoir.

   Aussi, il y a une sacralisation de la politique, avec l’idée selon laquelle elle serait un espace de débats réservé “aux grands” et que les opinions futiles des jeunes n’y auraient pas leur place. Par ce biais âgiste et paternaliste, les adultes excluent les opinions qu’ils jugent moins importantes et entament une censure ciblée. C’est assez clair : étant de fait exclue de la vie politique, la jeunesse est parfois amenée à s’en détacher. Cependant, si l’on reprend le raisonnement du dessus, si chaque besoin répond à une temporalité précise, il est assez ridicule de qualifier de non-fondée une opinion ou une envie formulée par un jeune, quel qu’en soit le motif. Il faut alors donner la place aux enfants et aux adolescents pour s’exprimer sur les problèmes qu’ils rencontrent dans la discussion politique au sens large, en leur permettant d’accéder aux institutions de pouvoir et en supprimant toutes les limites d’âges qui participent à une vaste opération de censure et de musèlement de la jeunesse, organisée par les adultes et les institutions.

  Pour changer cela, l'idée serait de faire prendre conscience à la jeunesse d'aujourd'hui qu'il ne faudra pas reproduire ce type de discours âgiste lorsqu'ils seront adultes, et qu'à l'avenir il faut l'espérer, la jeunesse sera considérée comme une partie de la population apte à participer à la vie politique. Ainsi, il faudrait transmettre et partager l'idée selon laquelle il ne sert à rien de hiérarchiser les requêtes de la population par un biais de légitimité ou non, de même qu'échelonner les souffrances que ressentent les individus par le biais de l'âge n'a aucun sens moral, philosophique, progressiste, et surtout politique. 

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