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Billet de blog 1 févr. 2022

L'électricité est-elle un bien commun ?

L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.

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L’électricité est-elle un bien commun ?

Il y a un intérêt électoraliste à affirmer que l’électricité est un bien commun, comme Yannick Jadot l’a récemment soutenu. S’il s’agit de profiter de cette notion pour polariser l’arène entre ceux qui défendent la marchandisation et ceux qui ne jurent que par le service public, l’effet est garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.

Peut-être tout autant que l’électricité, la notion de bien commun exige une approche spécialisée, comme le montrent les travaux des économistes et des juristes à ce sujet. Discuter l’affirmation électoraliste selon laquelle l’électricité est un bien commun ne revient pas nécessairement à soutenir le contraire. L’enjeu est plutôt de mettre face à face, et si possible en cohérence, les deux racines auxquelles s’alimentent les discours relatifs à l’électricité : premièrement notre expérience variable, experte ou non, de la fonction sociale de l’électricité ; deuxièmement, les jugements, les valeurs que nous croyons juste de mobiliser pour en parler, au plan politique.

Celui qui estime que jouir de l’éclairage chez lui est la raison ultime dont la politique doit se préoccuper en matière d’énergie, veut la continuité du système qui a jusqu’à présent « invisibilisé » l’énergie : pourvu que je puisse avoir du courant chez moi, le reste, que l’Etat et les ingénieurs s’en occupent. Mais celui qui croit bon politiquement d’en appeler à la notion de commun à propos de l’électricité, risque d’oblitérer les multiples expériences sociales de l’électricité, du consommateur précaire, au PDG d’EDF en passant par l’autoconsommation, à partir desquelles il est éventuellement pertinent de politiser, et de telle ou telle manière, la gestion du système électrique.

À propos du bien commun, il y a déjà à clarifier ce point. L’électricité est-elle par des propriétés objectives un bien commun ? Si on s’en tient aux critères de non-exclusivité (l’usage d’un bien n’en interdit pas l’accès aux autres) et de non-rivalité (l’usage d’un bien n’en limite pas l’usage par un autre), l’électricité n’est pas un bien commun. C’est pour cette raison qu’il faut payer son électricité et que nous craignons le black-out du réseau électrique.

Mais la question est plutôt de savoir si l’électricité doit être rangée dans la catégorie des biens communs. Cette question se pose aussi à propos des biens culturels, des logiciels, de l’eau potable, des soins médicaux, etc. Faut-il attribuer à l’électricité ce statut juridique qui suppose qu’elle est gérée selon des règles admises collectivement et en fonction d’un but qui est lui-même commun ? C’est de ce point de vue que la description des conditions de production, de distribution et d’usage de l’électricité commence à être intéressante. Et c’est de ce point de vue que l’on commence à faire de la politique en examinant de près en quel sens il faut entendre «collectivement», quelles règles doivent être admises, qui les fait respecter, et quel genre de but est susceptible d’être commun.

L’électricité est un produit obtenu à partir d’une conversion technique de ressources naturelles. En qualifiant l’électricité de bien commun, on s’expose immédiatement à cet embarras philosophique : comment concilier la production de ce bien commun dans des centrales nucléaires ou à partir d’éoliennes avec le soin que nous devons à ces autres types de biens, peut-être tout aussi communs, l’eau des rivières, les sols dans lesquels on enfouira les déchets radioactifs, les paysages, dégradés par les mâts d’éolienne, etc. C’est pourquoi il est plus cohérent de dire que l’électricité est sans conteste une condition de possibilité technique de notre vie sociale. Il faut dès lors reconnaître qu’on s’éloigne de la notion de bien commun. Car cette vie sociale est précisément ce qui permet à chacun de faire usage comme il l’entend, pour ses loisirs ou ses affaires, de l’électricité mise à disposition socialement.

Ce confort électrique est le résultat de la politique de développement d’après-guerre. Elle visait à répondre aux besoins de la population, tout en façonnant ces besoins par une offre de services qui pénétraient partout dans la sphère privée. L’objectif de développement a commandé le déploiement du réseau électrique pour tous et l’investissement dans un système de production centralisé et assez « généreux », pour permettre à tous d’accéder à ce bien doublement non commun : non commun car exclusif et rival ; non commun parce que la politique de développement, sous la forme d’une planification technocratique et du service public nationalisé, permettait aussi aux usagers, puisque leurs besoins étaient satisfaits, de ne plus se soucier des règles de distribution de l’électricité ou du but commun poursuivi. Il faudrait donc dire que le service public de l’électricité, tel que nous l’avons connu en France jusque dans les années 2000, a justement évité d’avoir à considérer l’électricité comme un bien commun.

L’idée resurgit aujourd’hui parce qu’on constate à propos de l’électricité que l’abondance ne garantit pas la suppression de la précarité. On peut incriminer le marché, et la folle hausse des prix, mais les tarifs régulés n’ont jamais empêché l’existence d’une précarité « électrique ». Or pour formuler une réaction à cette situation, ce n’est pas la notion de bien commun qui convient en premier lieu. Dans les textes juridiques et dans la sémantique des acteurs sociaux comme récemment dans la bouche du médiateur de l’énergie, l’électricité est plutôt considérée comme un produit de première nécessité. Cette expression est beaucoup plus juste. Elle rappelle en effet que l’électricité est un produit, qui suppose donc une organisation de la production. Elle souligne en outre que ce bien technique satisfait un besoin qui est devenu aussi impératif que le besoin naturel d’air, d’eau ou de nourriture.

Imaginer que nous pourrions nous émanciper collectivement de notre besoin d’électricité est absurde. Comme l’expliquait Illich, l’usage de l’énergie nous rend, de fait, dépendants des moteurs plus puissants que notre corps et, de fait, du système d’approvisionnement énergétique, qui est nécessaire au fonctionnement de ces moteurs. Nous resterons donc des usagers, avec leurs attentes et leurs besoins « nécessaires ». Mais cette situation collective n’est pas dépourvue de toute signification politique. Il est d’ailleurs possible que la notion de bien commun s’avère ici utilisable.

On pourrait dire ainsi que l’ensemble du système électrique cesse d’être un bien commun à partir du moment où il se retourne contre les usagers. Il devient une menace par ses conséquences (changement climatique, contamination radioactive). Mais la notion de bien commun peut aussi servir à juger les effets pervers du système électrique lorsque des usagers se retrouvent captifs de certains services au point d’être exposés à la précarité. Parce qu’elle présuppose un accès général à la ressource électrique, la notion de bien commun peut également être mobilisée dès qu’il s’agit d’assurer les conditions de la plus large distribution possible (réseau, marché, tarification) et de réguler la consommation (par le prix, par la sobriété et pourquoi pas par un rationnement accepté) pour que le système puisse continuer à répondre aux besoins de tous.

Comme ces quelques explications le montrent, la notion de bien commun n’est pas UNE réponse politique. Elle est au contraire à l’origine de problématisations politiques qui peuvent déboucher sur des configurations sociales très diverses, y compris avec une place occupée par le marché. Le monopole nationalisé et centralisé que fut EDF fait partie des options. Mais est-elle vraiment la plus inventive et la plus intéressante politiquement pour donner un sens pratique à l’idée selon laquelle l’électricité doit être bien commun ? Interrogeons les expériences pour voir ce qu’il en est.

Philippe EON, philosophe.

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