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Il «Cavaliere», le « vieux lion », « Le Roi Midas », autant de surnoms pour figer un mythe. Une légende dorée de l’Italie qui vient de s’éteindre dans son Milan natal.
Silvio Berlusconi est mort. Celui que l'on disait « quasiment immortel » a réussi à séduire la mort le temps de souffler sa 86ᵉ bougie. Ce 12 juin, la faucheuse ne lui accorda pas de sursis.
Ainsi, Berlusconi n’est plus. Toute l’Italie est en deuil. Certains sont affligés d’avoir perdu un chef, d’autres un bouc émissaire. Mais, d'aucuns sont indifférents à la disparition d’un homme complexe, aussi redouté que décrié.
Toute la presse s’empresse de revisiter sa vie. Selon le spectre politique, la ligne éditoriale prend l’allure d’une nécrologie ou d’un hommage.
Preuve que la vie de Berlusconi était assez riche pour se permettre les contradictions.
Né en 1936, il est l’enfant d’une Italie qui s’est enlisée dans une guerre dont elle est ressortie perdante. Après-guerre, la péninsule est devenue le laboratoire politique de l’Europe. Un espace où violence et effervescence se conjuguaient aux rythmes d’attentats et d’assassinats ciblés. Les années 70 couronnaient cet accès de rage, d’une Italie qui cherchait à conjurer ses démons par le sang des siens.
Selon Berlusconi, les années de plomb étaient le fait des communistes. Anti-communiste farouche, il bâtira sa première ligne politique sur ce ressentiment.
Pourtant, Berlusconi est loin d’être un homme aigri. Au contraire, c’est grâce à une vitalité et un instinct exceptionnels qu’il gravira les échelons du pouvoir financier puis politique.
C’est en tirant parti du boom économique des années 60 que Berlusconi fondera sa première entreprise, les Cantieri Riuniti Milanesi. Un groupe de constructions de complexes de haut-standing destinées aux cadres. Grâce à ce projet et au soutien indéfectible du socialiste Bettino Craxi, il fera de la périphérie de Milan un endroit moderne et prisé par les Italiens.
Au-delà de son flair entrepreneurial, sa force est dans son instinct. Sa capacité a rayé son extraction petite-bourgeoise de l’esprit de l’Italien Moyen.
Berlusconi réussit à séduire l’italien du quotidien. S’adressant à lui sans lui renvoyer aucun mépris, peut-être même de la chaleur.
Fort de cette compréhension, il fera main-mise sur le paysage médiatique italien. Se l’appropriant peu à peu, pour en faire un espace bling-bling, mais surtout un appareil de propagande.
Son ascension médiatique fut aussi flamboyante que sa personnalité. En quelques années, il deviendra un magnat de la télévision dans le pays.
Il réussira à décomplexer l’Italie de son libéralisme latent. L’appel à la consommation de contenus télévisés glamour, sera entendu par des millions d’Italiens.
Son empire médiatique, Mediaset, deviendra un réseau puissant pour façonner l’opinion publique. Le reste appartient à l’Histoire.
Au total, Silvio Berlusconi a été Premier ministre de l'Italie pendant environ 9 ans et 11 mois, ce qui fait de lui l'un des premiers ministres ayant eu le plus long règne en Italie.
Ces années ont été jonchées de controverses et de scandales. D’affaires de corruptions à frasques sexuelles, Berlusconi est moins un homme politique qu’un personnage romanesque.
Ce qui lui vaudra, d’être admiré par des millions de personnes et d’être l’objet d’une fascination sans pareil par le milieu artistique italien.
Deux grands cinéastes italiens, chacun à leur manière, s’empresseront de croquer la figure de Berlusconi. Nanni Moretti, d’abord, dans “Il Caimano” (2006) ensuite Paolo Sorrentino dans “Loro” (2018).
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Moretti réalise une satire qui n’est pas tant un film sur Berlusconi que sur son pouvoir d’attraction sur l’italien moyen. Sorrentino, lui, dépeint l'excès comme un plaisir jusqu'à l’épuisement. Le film passe d’une décadence agréable à une nudité presque pornographique.
Une jouissance carnassière rappelant la phrase d’André Breton : “La pornographie, c'est l’érotisme des autres”.
Berlusconi est aussi un monument littéraire. Ces soirées “Bunga Bunga” ont défrayé la chronique et ont été l’objet de fantasmes et de dérisions.
L’écrivain Niccoló Ammaniti parlera de ces escapades nocturnes dans “La Fête du siècle”(Robert Laffont). Ce roman nous montre avec un humour burlesque les dessous d’une Italie qui a fait de la gloire, de l’argent et de la superficialité ses tombeaux chéris.
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Ce parallèle entre l’ère Berlusconi et la mort de l’Italie “authentique” a été au centre de l’œuvre des artistes plasticiens : Antonio Garullo et Mario Ottocento.
Avec l’installation provocante intitulée “Le rêve des Italiens”, les deux artistes donnent une matérialité à l’agonie de l’Italie qu’ils chérissent.
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On y voit un Silvio Berlusconi vêtu d'un costume, chemise hors du pantalon et cravate dénouée, est représenté sourire aux lèvres. Une statue grandeur nature du Cavaliere couchée dans un cercueil de verre et chaussée de pantoufles à l'effigie de Mickey Mouse».
Ce 12 juin, la réalité a pris le pas sur l’art. Le cercueil du Cavaliere a quitté la cathédrale de Milan sous les applaudissements. Si l’homme fut clivant, sa mort impose d’observer une minute de silence et de prononcer discrètement : “Ciao Silvio”.