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Billet de blog 2 mai 2018

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Venezuela Infos: Main basse militaire sur l’entreprise pétrolière

Au cours d’une opération éclair de quatre mois, la hiérarchie militaire a pris le contrôle de l’entreprise publique qui donne à manger au Venezuela, le joyau de la couronne républicaine depuis 1976 : PDVSA. Un général de la Garde nationale, Manuel Quevedo, formé pour maintenir l’ordre public, a été doté de pouvoirs sans précédent pour la diriger.

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Mais les effets de la militarisation de PDVSA sont contraires à ceux attendus. Le général, plongé dans son pétrolabyrinthe, semble commander non plus le sauvetage de l’entreprise mais lui donner le coup de grâce.

Les réunions furent tendues mi-décembre. Ce furent les premières entre le nouveau ministre du Pétrole et président de PDVSA Manuel Quevedo et les associés favoris de l’entreprise publique, la Chine et la Russie. « Surtout Rosneft », nous confie une source interne. « Les Russes exigeaient avec insistance de Quevedo une date précise pour les paiements dus. »

A ce moment-là, le général, qui dirigea la Garde nationale contre les manifestations de Caracas en 2014 [un épisode connu sous le nom de La Salida, et qui fit plus 40 morts, NDLR], n’était en poste que depuis deux semaines. Il avait pour ordre de la Présidence d’augmenter la production quotidienne d’un million de barils dans une entreprise qui produit moitié moins qu’il y a dix ans. De fait, selon certains experts, la production a reculé à un niveau proche de celui des années ‘40 quand l’industrie était contrôlée par des entreprises pétrolières internationales.

Dans les couloirs de PDVSA et du ministère, il se disait que l’homme était déjà débordé, conscient que la compagnie – devenue gigantesque, endettée, corrompue et délabrée- est ingouvernable. « Il a dit lui-même qu’il ne pouvait pas trop s‘exposer ni apparaître en public », affirme une source qui a demandé à garder l’anonymat. Beaucoup pariait sur sa sortie à moyen terme. « Il est en train d’être dévoré par la bête », disait-on.

Quevedo tout puissant

Quatre mois après la vive discussion avec ses partenaires, Quevedo est toujours en poste. Il a été investi de pouvoirs dont aucun de ses prédécesseurs n’auraient jamais osé rêver, même pas Rafael Ramírez, le protégé de l’ancien président Hugo Chávez, qui a contrôlé des fonds pétroliers secrets et a inventé la phrase populaire « PDVSA roja, rojita » [littéralement « PDVSA rouge, très rouge », le rouge étant la couleur du chavisme, NDLR]. Parmi ses prérogatives, le militaire détient même aujourd’hui le pouvoir d’anéantir le monstre qui, à l’image du pays, se meurt d’inanition, de dettes impayées et d’exode de ses cadres. Peut-être y a-t-il l’intention de transformer PDVSA en une autre structure ?

Le 13 avril dernier, le président Nicolás Maduro a décrété que Quevedo, en tant que ministre du Pétrole, dirigerait une « transition » pour restructurer PDVSA et toutes les autres entreprises pétrolières publiques. Il disposera d’un pouvoir discrétionnaire pour recourir – sans tenir compte, notamment, de la loi relative aux appels d’offre - à tous les services et moyens nécessaires pour booster la production dans les zones d’exploitation, mais aussi pour « créer, modifier et éliminer » les entreprises pétrolières [filiales, associations, etc. NDLR]. Le conseil d’administration (CA) de PDVSA, qui était jusque là la dernière instance collégiale de pouvoir où se prenait les décisions clés de la compagnie, a été de facto relevé de ses fonctions.

Les militaires prennent la main

« Ni Eulogio Del Pino, ni Nelson Martínez n’ont réussi à relancer la production. La question que tout le monde se pose aujourd’hui au sein de PDVSA est de savoir si Quevedo y arrivera, dans des conditions pires qu’avant, avec moins de moyens et les sanctions internationales, et avec un CA composés de militaires et où personne n’est issu du secteur pétrolier », indique une source de l’entreprise.

Au milieu du doute, les travailleurs du ministère et de l’entreprise sont d’accord pour dire que qu’on a sonné la fin de la récréation. « Tous pensent que Camimpeg a pris le contrôle de PDVSA », confie un employé, en faisant référence à l’entreprise militaire de services pétroliers et miniers créée par le gouvernement en février 2016. « Il se disait depuis deux ans chez les fonctionnaires que le gouvernement désignerait des militaires pour diriger PDVSA. On a commencé à le voir avec la vice-amirale Maribel Parra », ajoute la même source, en parlant de la vice-présidente de la compagnie désignée par Maduro en janvier 2017. La colonisation kaki s’est accrue presqu’un an plus tard, quand en décembre le président a désigné de nouveaux membres au conseil d’administration et à la présidence de filiales, la majorité ayant été des fonctionnaires dirigés par Quevedo quand celui-ci était ministre du Logement. Le décret du 22 décembre nomma ainsi quatre généraux : Jesús Landa Borges à la tête de PDVSA Navale et PDVSA Marine, Erling Rojas à celle de PDVSA Asphalte, Aurelio Cabrera à celle de Gaz Communal SA et Manuel Mendible à celle des Opératons aériennes de PDVSA.

La thèse de l’absorption par Camimpeg de fonctions opérationnelles de certaines divisions de PDVSA est dans l’air depuis sa création. L’organisme prendrait en charge les secteurs clés (exploration, production et raffinage). En cas d’« urgence » - dans le cas d’un défaut de paiement ou de plaintes contre l’entreprise -, Camimpeg se chargerait aussi des puits et des réserves. « Elle libérerait ainsi PDVSA de ses engagements internationaux et même de problèmes syndicaux », explique un autre employé de l’entreprise publique. Ce serait une structure plus légère, délestée des filiales non pétrolières dont on sait, au sein de l’entreprise, qu’il faut éliminer.

Recréer une entreprise publique du « premier monde »

De nombreux travailleurs, qui ne se sont pas joints à l’exode massif de personnel qui affecte l’entreprise, continuaient à croire aux appels du conseil d’administration de recréer une entreprise publique du « premier monde ». « Quelque chose qui n’a pas l’aspect actuel, qui ressemble à un centre de charité public avec des cantines bondées de personnes étrangères à l’entreprise et de mendiants qui déambulent dans les couloirs et les escaliers des bâtiments », explique un travailleur, en parlant du siège de la compagnie à La Campiña, un quartier de classe moyenne dans le nord est de Caracas. Dans les joint-venture entre PDVSA et des multinationales, NDLR], les aspirations des travailleurs sont presque unanimes et guère en phase avec la révolution : ils aspirent à ce que les transnationales reprennent le contrôle majoritaire pour être mieux payés et produire plus.
Mais tous savent qu’une telle aspiration entre en contradiction flagrante avec les débats internes sur la transformation de PDVSA en « compagnie socialiste » et maintenant sous direction militaire.

Une gestion manu militari

Quevedo a déjà laissé entrevoir la manière dont il traitera la contestation. Le 23 mars passé, il a envoyé la Garde nationale pour occuper les couloirs qui connectent le ministère du Pétrole à PDVSA à Caracas suite à une manifestation dans la cantine de l’entreprise, qui a connu une réplique dans l’état d’Anzoátegui au nord est du Vénézuela.

L’imposition d’un ordre - la méthode militaire, en fait – a aussi prévalu dans le centre de raffinage Paraguaná, sur la côte ouest du pays. Cette usine fut autrefois la plus importante du monde et est aujourd’hui semi-paralysée par un manque de maintenance et d‘investissement. Quevedo a donné l’ordre de remettre en marche toutes les usines paralysées et en mauvaises conditions, a dénoncé Iván Freites, représentant du syndicat des travailleurs pétroliers de l’état de Falcón, où se trouve le complexe.

Le climat social s’était déjà détérioré avec l’offensive contre la corruption lancée à l’époque de son prédécesseur, Eulogio Del Pino, et que, de manière sélective, le Procureur oficialista Tarek William Saab a accéléré en septembre contre le « ramirismo », à savoir tout ce qui a eu un quelconque lien dans le passé avec Rafael Ramírez. La présence des militaires à la tête de la compagnie a empiré les relations internes et provoqué le départ des travailleurs.

Au sein de PDVSA, Quevedo a nommé des officiers militaires à la tête des départements de l’automatisation, de l’informatique et des télécommunications et des ressources humaines. Une source explique qu’« il y a eu directement des démissions, à cause de la maltraitance du nouveau gérant »,. En janvier, plusieurs sources ont calculé le nombre de démissions à une cinquantaine par jour à La Campiña, le quartier général de l’entreprise vénézuélienne.

La peur s’est installée

En outre, dans le cadre de la restructuration, on est encore en attente de la révision annoncée de cent postes hauts placés au sein de l’exécutif de l’entreprise. « Ils enquêtent sur toutes les personnes qui ont exercé des fonctions de directeurs, cadres responsables de budget pour voir s’il y a eu des irrégularités », confie une source. Avec pour effet, la paralysie des quelques procédures administratives qui fonctionnaient. « De nombreuses personnes du secteur des achats ou des services ne veulent rien signer, par peur d’un audit. Ils se voient dans le miroir d’Eulogio » [l’ancien dirigeant de PDVSA arrêté pour corruption, NDLR]. L’exode d’ingénieurs dans des secteurs clés est inédite. Freites estime que plus de 20 milles personnes ont quitté l’entreprise, dont un bon nombre sans démissionner. « Avant qu’on ouvre une enquête sur eux ou qu’on les incarcère, de nombreux cadres ont demandé des vacances, ou sont partis sans revenir », explique un opérateur de raffinerie à Puerto La Cruz.

Dans la ceinture pétrolifère de l’Orénoque, régie par la Corporation vénézuélienne de Pétrole, (CVP), Quevedo a aussi nommé plusieurs collègues militaires à des postes de gestion des ressources humaines, des affaires publiques de planification et de logistique. Les 44 associations stratégiques avec des partenaires privés nationaux ou internationaux sont en cours de révision et la peur d’aller en prison suite à une enquête – qui peut obéir à des impératifs politiques plus qu’à la justice – se traduit par l’arrêt des processus d’achat les plus élémentaires, commentent des travailleurs d’une joint venture. Plus de 60 dirigeants de PDVSA ont été arrêtés sur des soupçons de corruption. Les derniers en date, sans qu’on en connaisse la raison, sont deux Vénézuéliens employés par l’entreprise états-unienne Chevron.

Les méthodes effraient. Une employée proche de Beatrice Sansó, l’épouse de Rafael Ramírez, qui présida le Centre La Estancia, l’inoffensif bras philanthropique de la compagnie, a été interrogée par des agents du SEBIN, la police politique, avant d’être licenciée. Quant aux administrateurs incarcérés de CITGO – la filiale convoitée de PDVSA aux Etats-Unis -, « ils leur ont tendu un piège », selon un employé. La convocation d’une réunion a servi d’appât pour rassembler les directeurs. « Une fois ceux-ci réunis, le SEBIN est arrivé, a mis fin à la rencontre et, photographies en main, a identifié une à une chacune des personnes présentes pour les arrêter. »

L’exode du personnel en semant la peur joue en faveur de Quevedo et du gouvernement, qui sont conscients du bureaucratisme engendré par l’engagement compulsif d’employés par le passé. Le personnel est en effet passé de 40 milles travailleurs à 120 milles, sans parler des équipes parallèles, dont parlent des employés.

« C’est un plan non déclaré pour pousser les gens vers la sortie, en accélérant la mise à la pension, en interdisant les transferts à d’autres ministères ou organismes publics », indiquent-ils. La fermeture de filiales accessoires a été envisagée dans le cadre d’une réduction de 50% des coûts et de mesures d’austérité ordonnées en octobre. Mais l’idée a été abandonnée parce qu’elle avait un « coût politique élevé ». Si les gens se demandaient en début d’année quelle serait la ligne d’action de Quevedo, le décret est un bon indice. Une entreprise socialiste, dirigée par une seule personne.

Fabiola Zerpa
Journaliste vénézuélienne. Travaille avec Bloomberg News et Armando.info. A coordonné le service d'enquête de El Nacional

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