Etranges étrangers

En lisant l'article de Caroline COQ-CHODORGE sur les habitants de Saint-Denis qui ont subi l'assaut anti-terroriste du 18 novembre dernier, (https://www.mediapart.fr/journal/france/011215/saint-denis-les-soins-aux-habitants-traumatises-butent-sur-lindifference-des-politiques?page_article=1), j'ai eu envie de retrouver l'ami Jacques Prévert :

Étranges étrangers

Kabyles de la chapelle et des quais de Javel

hommes des pays lointains

cobayes des colonies

Doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d'Italie

Boumians de la porte de Saint-Ouen

Apatrides d'Aubervilliers

brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris

ébouillanteurs des bêtes trouvés morts sur pied

au beau milieu des rues

Tunisiens de Grenelle

embauchés débauchés

manoeuvres désoeuvrés

Polacks du Marais du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue

soutiers de Barcelone

pêcheur des baléares ou bien du Finistère

rescapés de Franco

et déportés de France et de Navarre

pour avoir défendu en souvenir de la vôtre

celle des autres

Esclaves noirs de Fréjus

tiraillés et parqués

au bord d'une petite mer

où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus

qui évoquez chaque soir

dans les locaux disciplinaires

avec une vieille boîte à cigares

et quelques bouts de fil de fer

tous les échos de vos villages

tous les oiseaux de vos forêts

et ne venez dans la capitale

que pour fêter au pas cadencé

la prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal

dépatriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois

jongleurs aux innocents couteaux

qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés de jolis dragons d'or faits de papier plié

Enfants trop tôt grandis et si vite en allés

qui dormez aujourd'hui de retour au pays

le visage dans la terre

et des bombes incendiaires labourant vos rizières

On vous a renvoyé

la monnaie de vos papiers dorés

on vous a retourné

vos petits couteaux dans le dos

Étranges Étrangers

Vous êtes de la ville

Vous êtes de sa  vie

même si mal en  vivez

même si vous mourez.

 

Jacques Prévert, 1955, Grand bal du printemps

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.