Lettre à Jean Luc

Le 23 avril, je n’ai pas voté pour toi. J’ai longtemps hésité, prise en étau entre deux visions d’une société, la tienne et celle de Benoît Hamon qui me semblaient pourtant presque compatibles et qui auraient pu constituer à elles deux une sorte de cité idéale. Mon choix s’est finalement porté sur Benoît Hamon, après bien des tourments je te l’avoue.

Cher Jean Luc

Le 23 avril, je n’ai pas voté pour toi. J’ai longtemps hésité, prise en étau entre deux visions d’une société, la tienne et celle de Benoit Hamon qui me semblaient pourtant presque compatibles et qui auraient pu constituer à elles deux une sorte de cité idéale. Mon choix s’est finalement porté sur Benoît Hamon, après bien des tourments je te l’avoue.

J’aurais tant aimé voter pour vous deux à la fois mais la noce qui l’aurait permis, n’a pas eu lieu, à mon grand regret. Peut-être n’est-elle que reportée. Ne dit-on pas que le mois de juin est propice aux mariages, même arrangés.

Pourtant, si je n’ai pas voté pour toi, je me suis battue une bonne partie de la journée de ce dimanche, sacrifiant une balade en montagne et explosant mon forfait de téléphone pour que pas une voix ne puisse te manquer. Cette voix, c’est celle de mon fils qui m’avait donné procuration en ta faveur.

Tôt le matin, je me suis rendue au bureau de vote accompagnée de mes deux amies du Jura qui passaient le week-end chez moi. Il y avait foule et c’était plutôt rassurant. Quand ce fut mon tour, l’assesseur m’apprend qu’il ne trouve pas trace de la procuration et m’invite à appeler la mairie pour régler le problème. A côté, un autre assesseur affirmait à une électrice qu’elle n’était pas inscrite sur les listes électorales, au grand étonnement de la femme qui n’avait pourtant jamais déménagé et qui avait toujours voté dans ce même bureau. Elle aussi on l’a renvoyée à la mairie, bureau des réclamations ! Ces premiers cafouillages ne me semblaient pas de bon augure mais je ne me suis pas attardé sur la question et me suis dépêchée d’appeler la mairie. Après une longue attente, une personne me répond, puis une autre, puis une autre qui me confirme sur un ton légèrement excédé qu’ils n’avaient pas reçu la procuration et elle me conseille de prendre contact avec le commissariat de Paris où avait été enregistrée la procuration. J’appelle aussitôt le commissariat en question et après avoir eu une personne, puis une autre, puis une autre, je tombe enfin sur un agent qui après avoir cherché longuement la procuration me dit qu’il allait en faxer une copie à la mairie. Un peu plus tard je rappelle la mairie pour être sûre qu’ils avaient bien reçu la procuration. Je tombe sur une personne, puis une autre, puis une autre qui m’annonce qu’ils ne l’avaient toujours pas reçue. Je ne me décourage pas et rappelle le commissariat. Je tombe sur une personne, puis une autre, puis une autre qui me dit qu’elle ne trouve pas trace de cette procuration ni d’un quelconque fax mais qu’elle va la chercher et me demande de la rappeler plus tard, ce que je ne manque pas de faire. Je tombe sur une personne, puis une autre, puis une autre qui me dit qu’elle va me mettre en contact avec la dernière personne que j’ai eu au téléphone. Après une autre longue attente, une autre personne m’annonce qu’elle va prendre les choses en main et sans oser m’avouer que le fax n’avait en fait jamais été envoyé, m’assure qu’elle va faire le nécessaire pendant que je reste en ligne. Les bureaux de vote fermaient à 19 h, et je voyais l’heure tourner à une vitesse folle. Après un long moment, l’agent me confirme que le fax venait de partir et me demande d’appeler la mairie pour m’assurer qu’ils l’avaient bien reçu et de le rappeler ensuite pour lui confirmer que la mairie l’avait bien reçu. Heureusement qu’il ne s’agissait que d’un bout de papier et non pas d’un enfant enlevé ! C’était ubuesque mais je tentais tant bien que mal de conserver mon calme. Je rappelle la mairie. Je tombe sur une personne puis une autre, puis une autre qui me confirme qu’ils l’avaient bien reçu, enfin ! J’ai aussitôt couru comme une folle jusqu’au bureau de vote, non sans avoir pris le temps de rappeler l’agent pour le remercier, après être passée par  une personne, puis une autre, puis une autre, selon le rituel habituel. À une demi-heure de la fermeture des bureaux de vote, j’ai pu glisser le bulletin « Mélenchon » dans l’urne et cet acte m’a paru être le plus grand exploit de ma vie.

Tu vois, j’aurai pu renoncer, m'abstenir, me dire qu’après tout ce n’était pas de ma faute mais celle du bureau de vote, de la mairie, du commissariat, de l’état ou que sais-je encore... Mais non, je suis comme ça je ne lâche jamais l’affaire, et puis le vote chez moi c’est une affaire sérieuse. Peut-être parce que je n’ai pas toujours eu ce droit et que j’en connais la valeur après avoir longuement bataillé pour obtenir ma naturalisation française. Je crois même que ma carte électorale m’est encore plus précieuse que ma carte d’identité, même si je sais que toutes les deux ne me seront jamais totalement acquises et qu’il me faudra toujours me battre pour les conserver.

Toi qui voulais rendre le vote obligatoire à partir de 16 ans, comment peux-tu donner une consigne qui comprend l’abstention et le vote blanc sans le dire vraiment mais le disant quand même sans avoir l’air de le dire. Je n’arrive pas à comprendre ce raisonnement. Peut-être est-ce un de ces éléments de langage utilisés par les hommes politiques de tous bords quand ils veulent se défausser d’une question embarrassante, ou peut-être pas, je ne sais pas.

Avec mes amies, nous n’avons eu que le temps de commander des pizzas et de nous installer frileusement au fond de mon lit pour voir les résultats de l’élection, les mains crispées sur les couvertures comme des petites filles apeurées. Nous n’avons pas eu le temps d’avoir peur, déjà l’image des vainqueurs apparaissait à l’écran, mangeaient l’écran, dévoraient tous nos espoirs. Ce duel que nous redoutions était en train de s’afficher sous nos yeux effarés : Macron-Le Pen !

Sous le coup de la colère j’ai crié que je voterai blanc ! Mes amies, mes ainées, m’ont vite recadrée en me rappelant les dangers de l’abstention et du vote blanc, et elles ont eu raison. L’une d’entre elles a voté pour toi, l’autre pour Benoit Hamon mais toutes trois respectueuses du choix de l’une et des autres.

Te l’ai-je dit, mes deux amies jurassiennes ont fréquentées le même lycée que toi là-bas à Lons-le-Saunier. Elles m’ont souvent parlé de toi, jeune lycéen déjà mordu de politique, courant de barricade en barricade, le verbe rageur, électrisant les foules, pourfendeur de toutes les injustices dans cette Franche-Comté qui a donné naissance à plus d’un insoumis, à commencer par Victor Hugo que tu aimes tant citer dans tes meetings.

Arrive le moment où tu t’apprêtes à faire ton allocution et nous observons un silence presque religieux. Tu portes une de tes chemises blanches « D’Artagnan » qui fait ressortir le joli bordeaux de ta cravate, et sur le revers de ta veste noire de couvreur, tu arbores avec fierté l’insigne qui ne te quitte pas, ce triangle rouge symbolisant la résistance à l’extrême-droite. Tu avais expliqué à un journaliste qu’il était porté dans les camps nazis par les déportés communistes. Ainsi disais-tu, tes détracteurs ne pouvaient plus te comparer à Marine Le Pen.

Tu as la mine grave des jours de défaite et une voix d'outre-tombe : « Mon beau pays, ma patrie bien aimée... » On dirait du Charles Péguy ? Ou du Victor Hugo, non le mot patrie n’appartenait pas à son vocabulaire, il préférait le terme plus vaste d’ « humanité ». Alors de qui ? De toi bien sûr, illustre tribun ! Poète redoutable et redouté qui n’a rien à envier ni à Péguy ni à Hugo.

Tu ne donnes aucune consigne de vote, contrairement à d’autres candidats malheureux qui ont très vite appelé à voter Macron pour faire barrage à l’ouragan Marine. Mais toi, tu refuses de livrer ton vote.

Je ne saurai dire ni faire davantage à cette heure. Chacun, chacune, d’entre vous sait en conscience quel est son devoir. Dès lors, je m’y range. Je n’ai reçu aucun mandat des 450 000 personnes qui ont décidé de présenter ma candidature pour m’exprimer à leur place sur la suite. Elles seront donc appelées à se prononcer sur la plateforme et le résultat de leur expression sera rendu public.

Tes sympathisants auront à choisir entre voter Macron, voter blanc ou s’abstenir. Le vote Marine Le Pen étant bien entendu exclu et tu n’as eu de cesse de répéter que pas une voix ne doit aller à Marine Le Pen ! Puis, plus rien, tu disparais soudainement comme un hologramme.

D’accord, pas de précipitation. Tu as besoin de prendre du recul, d’encaisser le coup, de reprendre ta respiration. On peut le comprendre, mais il t’a tout de même fallu 5 jours pour réfléchir, ou pour bouder, sans donner de nouvelles, sans aucune consigne claire donnée à tes électeurs. 5 jours béants qui ont permis à Marine Le Pen de draguer honteusement tes « gens » pour les attirer dans ses filets.  Est-ce bien raisonnable ?

Le résultat exprimé par tes militants sur la plateforme est tombé et il est consternant ! Plus de 60% envisagent de voter blanc ou de s'abstenir, autant dire un boulevard offert à Marine Le Pen !

Tu dis qu’en ne leur donnant pas de consigne de vote, tu cherches à ne pas les diviser, et tu leur demandes de rester unis.  Mais c’est loupé, car à l’heure où je t’écris cette lettre, certains de tes militants en arrivent presqu’aux poings, trop en colère pour prendre le recul nécessaire à la réflexion. Beaucoup parlent d’aller à la pêche dimanche, d’autres ne veulent rien entendre des cris d’alarme désespérés de beaucoup d’entre nous et qu’ils prennent, à tort, pour d’insupportables leçons de morale. Cette colère je peux la comprendre quand elle n’est pas expression d’orgueil, quand elle n’est pas seulement la peur de se dédire devant l’adversaire tant combattu. Dis-leur à ceux-là qu’on peut voter Macron sans se déshonorer pour autant et  pour mieux le combattre aux législatives, mais que Marine Le Pen, si elle arrive au pouvoir, se servira de tous les moyens que cette  5ème république met à sa disposition pour nous abattre avant même que nous ayons levé le petit doigt.

Il est facile aujourd’hui de rejeter la responsabilité de ta défaite sur Benoît Hamon que tu accuses injustement d’avoir fabriqué Marine Le Pen au deuxième tour. Lui qui a été lâché par le PS  pour avoir cherché à se rapprocher de toi, et dont le programme était trop proche du tien, bien trop à gauche pour eux. Lui le frondeur qui matériellement et juridiquement ne pouvait pas se sortir de cette primaire piégée. Lui qui a répondu à un journaliste lui demandant pour qui il voterait en cas de duel Mélenchon-Le Pen, sans l’ombre d’une hésitation et sans langue de bois : « Mélenchon », ce qui a fini de le discréditer définitivement auprès du PS. En aurais-tu fais autant en cas de duel Hamon-Le Pen ? Non, Benoît Hamon n’a pas démérité, ni failli, ni trahi. Seulement, il n’a pas eu tes moyens, il n’a pas eu tes soutiens, il n’a pas eu tes colères.

Il serait temps d’arrêter de chercher des coupables et de retrousser nos manches tous ensemble pour repousser d’abord l'ennemie n° 1 que nous avons tous en commun et qui nous plongerait dans un chaos sans nom si elle arrivait au pouvoir. 

Si j’osais la grandiloquence, je te dirais qu’il y va de l’honneur de la France, mais je n’ai pas tes audaces verbales.

Courir le risque, aussi infime soit-il, de voir arriver la famille Le Pen au pouvoir est impensable et cauchemardesque. Je ne comprends même pas qu’on puisse encore se poser la question.

Rien que d’imaginer un Gilbert Collard à la Justice, un Robert Ménard à l’Intérieur ou une Marion Maréchal Le Pen à la Culture me plonge dans un effroi abyssal, sans parler du reste, de mon fils par exemple qui tout gentil et beau gosse qu’il est, et malgré son bac + 7, n’en demeure pas moins, pour eux, un dangereux terroriste potentiel avec sa barbe et son teint basané et qu’il risque bien de trébucher malencontreusement dans la seine un de ces quatre matins. Je ne te parlerai pas non plus de ma sœur à qui on ne renouvellera pas sa carte de séjour même si elle est là depuis plus de 50 ans et qu’on raccompagnera gentiment à la frontière. Et je te parlerai encore moins de ma mère qui ne respire plus depuis dimanche dernier. Mais j’arrête là, je ne voudrais pas faire ma Cosette (ou ma meskina si tu préfères !) et risquer de culpabiliser des âmes sensibles, loin de moi cette idée !

Franchement Jean Luc, la France ne mérite pas ça. Et je suis persuadée que ce n’est pas non plus ce que tu veux, toi qui a passé ta vie à combattre les idées du front national, proposant même d’en interdire le parti.

Voilà mon cher Jean Luc, j’arrête là ma diatribe et je ne te fais pas la morale crois-le bien, mais là il y a urgence, et quand il y a péril en la demeure, on ne peut pas se permettre des « pudeurs de gazelle ».

Avec tout mon respect

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