Le Sénégal est en révolution - Le peuple exige le départ de Wade

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Il serait certes plus souhaitable qu’Abdoulaye Wade quitte le pouvoir autrement qu’au moyen d’une manipulation de la Constitution et au prix d’un bain de sang. Oui, il aurait été préférable que s’étant longuement employé au despotisme sans entamer la détermination de son peuple, il se résignât enfin à sa volonté. Mais il nous impose, hélas, une épreuve de force qui révèle chez ce monarque achevé et sa famille, les mêmes relents suicidaires que l’on retrouve chez les grands despotes. Il nous oblige surtout à le faire partir par des moyens autres que ceux par lesquels il était devenu président de la République. Puisque si les règles qu’il nous veut imposer avaient prévalu en février 2000, jamais Abdoulaye Wade ne serait devenu président de la République du Sénégal. Il est donc dommage que parvenu au pouvoir presque par acclamation, il ne trouve le moyen de s’y maintenir qu’en se livrant à de subtiles manipulations.


On ne sait toujours pas quel aveuglement empêche ce vieillard aux yeux pochés de voir le sort inéluctable qui l’attend à court et moyen terme : la réprobation, la déchéance et une chute humiliante que tout le monde attend avec impatience. Ce sont ses plus fidèles alliés qui, malgré les sacs de riz, les fonds politiques qu’il leur distribue allégrement, lui disent maintenant que leur soutien n’est pas sans limite. Même Bacar Dia, porté à le secourir dans les situations les plus délicates, l’invite à retirer sa chose. Il faut que ceux qui pensent comme lui, que ce projet de loi est indéfendable, aient le courage qu’il a eu et rejoignent le combat de libération que nous engageons à partir d’aujourd’hui.


J’en appelle à l’esprit de dépassement de tous les députés qui sont appelés à voter cette loi inique qui institue de fait, la monarchie à laquelle ils ne voulaient pas croire. J’en appelle surtout au sens de la responsabilité de deux hommes que j’ai eu le bonheur de connaître il y a bientôt vingt ans et que je crois capables de s’élever au suprême degré de patriotisme quand les circonstances l’exigent. Il s’agit d’Iba Der Thiam et Djibo Kâ. Ils peuvent justifier des orientations politiques, des choix économiques, soutenir un homme. Mais ils ne peuvent pas accepter qu’il viole la Constitution, qui stipule clairement qu’aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s’attribuer l’exercice de la souveraineté. Ils ont souffert en silence de la mort de Malick Bâ et du meurtre de nombreux autres innocents, supporté les actions les plus injustes. Qu’ils observent le régime sous lequel nous vivons. Un seul homme contrôle l’Assemblée nationale et le Sénat, organise des élections pour les gagner, chasse ses adversaires quand ils sont élus, libéralise l’audiovisuel pour le faire tenir par le fisc, interdit les manifestations pour les réprimer dans le sang, ne les autorise que pour financer des contre-manifestations, n’interdit pas les publications mais laisse planer des menaces sur ceux qui les distribuent. Et qu’ils fassent maintenant l’inventaire de leurs propres actions. La pauvreté a gagné les populations, la corruption s’est propagée comme une épidémie, la crise énergétique s’est aggravée, la rébellion fait toujours des morts en Casamance.

Ils ont enduré le mensonge et la mégalomanie, supporté le mépris et l’humiliation pour un si piètre résultat. L’heure est venue pour que non seulement ils se désolidarisent de leur despote, mais qu’ils lui demandent de partir. C’est la seule condition à un retour à l’ordre institutionnel qu’Abdoulaye Wade a interrompu unilatéralement. Il ne suffit plus qu’il retire son projet de loi, il faut qu’il se retire lui-même. Il perd sa légitimité à partir du moment où il rompt avec les conditions qui l’avaient rendu légitime. Il est allé jusqu’à Bengazi pour regarder Kadhafi « les yeux dans les yeux » et lui demander de partir. Puisqu’il nourrit les mêmes desseins, il doit partir. Il n’y a plus aucune condition possible à son maintien au pouvoir mais un seul impératif, son départ.


Nous savons quel scénario cet être monstrueux nous prépare. Il va autoriser toutes les manifestations, pour passer pour un démocrate aux yeux du monde entier. Il va ensuite inonder la capitale de badauds affamés pour se donner la preuve qu’il est majoritaire et que la contestation ne concerne qu’une minorité de casseurs irresponsables. Personne ne sait combien de temps sa capacité manœuvrière lui fera tenir encore. Mais il a perdu toute légitimité devant un peuple à bout de patience. Tout le monde était disposé à le laisser terminer son mandat, mais c’était sans compter avec le sens de la provocation de ce guignol sanguinaire. S’il veut se faire élire avec seulement le quart des suffrages exprimés sans les 50% nécessaires pour se proclamer victorieux au premier tour, c’est qu’il sait que la majorité du pays lui a tourné le dos. Même ses plus écervelés défenseurs, Pape Samba Mboup et Farba Senghor se sont tus.


Car il ne faut pas que ceux qui nous observent se méprennent sur le sens de ce combat et se disent : pourquoi combattent-ils un modèle, quand il est en vigueur dans une des démocraties les plus achevées de la planète, les Etats-Unis. Non, l’élection d’un ticket n’est pas en question. Ce qui est en question, et vous l’avez bien compris madame l’ambassadrice, c’est la décision unilatérale d’un homme qui veut utiliser sa majorité mécanique pour l’instituer, sans interroger son peuple. Au total, 12 modifications seront apportées à la Constitution par la volonté d’un seul homme. Ce qui rend ces changements injustes, c’est qu’à moins d’un an de la présidentielle, un vieillard au bord de la tombe s’arroge le droit de désigner celui qui le remplacera quand il sera mort. La question n’est pas de savoir si la même règle s’applique à tous, mais de dire si elle est juste ou non. Sur ce point doivent se retrouver tous les républicains. Au-delà de l’avenir d’un homme et de son clan, il s’agit du devenir d’un peuple et de ses institutions. Dans les villes, les campagnes, les ambassades et les consulats, la résistance doit s’organiser.


Reste enfin l’attitude de notre armée à laquelle ce pyromane peut faire appel pour la retourner contre le peuple qui l’avait élu. J’en dirai deux choses. Elle a été républicaine aux heures de la République, personne ne sait pas quelle sera son attitude sous cette monarchie qui s’annonce. Mais une chose est certaine. Si quelques hommes en armes s’avisent de faire couler une seule goutte de ce peuple, ils finiront comme ont fini les Gbagbo et ses hommes armés : devant un tribunal chargé de leur faire payer le prix de leurs crimes abominables.

 

JULES DIOP

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