Lettre ouverte aux intellectuel-le-s guinéen-ne-s !

D'entrée de jeu, il me semble important de préciser mon public-cible, c'est-à-dire les destinataires de ma lettre. En effet, elle s'adresse aux intellectuel.le.s (les vrai.e.s) qui sont encore dans leur silence sur la situation qui prévaut dans notre pays. Elle est destinée aux intellectuel.le.s de valeurs morales incontestables, à ceux qui mettent en avant l'intérêt supérieur du pays par rapport à leurs propres intérêts mondains (matériels et de carrière). Du coup, elle ne s'adresse pas aux intellectuel.le.s qui ont choisi de se servir au lieu de servir, pas aux intellectuel.le.s zélé.e.s (parce qu'ils sont dévoués à servir un pouvoir fut-il injuste et oppresseur) et gelé.e.s (parce qu'ils sont frappés par le froid qui les empêche d'agir) !

Ainsi, par la présente, je vais adresser mon message à ces hommes et à ces femmes de valeurs.

J'aime souvent dire que j'ai un respect et une considération inestimables pour les intellectuels engagés. Oui, j'aime ces intellectuels engagés comme F. Fanon, Aimé Césaire, Jean-Paul Sartre, Emile Zola, etc. Engagés dans le sens noble du terme. Engagés pour des causes justes en luttant contre l'injustice tels l'assujettissement et l'oppression des Hommes. Et cet " engagement n'est pas l'enrôlement, ni l'adhésion à tel ou tel parti politique " comme disait Jean-Paul Sartre. Mais un engagement politique dans le sens de participation à la vie (organisation, gestion, etc.) de la cité.

Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de vous rappeler qui est un intellectuel et quel est son rôle dans la société des humains !

Un intellectuel est une lumière, un guide dans la société qui est la sienne ! Toute société qui se veut saine a besoin de trois acteurs : l'intellectuel, le religieux et la justice !
Alors, le rôle de l'intellectuel qui est une lumière, est de sortir les siens des ténèbres (l'illettrisme) pour les guider vers la lumière (le savoir : savoir-vivre, savoir-faire et le savoir-être).

Pour parvenir à les sortir des ténèbres, " l'intellectuel doit fournir ce que Wright Mills appelle des « démasquages » ou encore des versions de rechange, à travers lesquelles il s’efforcera, au mieux de ses capacités, de dire la vérité. (...). L’intellectuel, au sens où je l’entends, n’est ni un pacificateur ni un bâtisseur de consensus, mais quelqu’un qui engage et qui risque tout son être sur la base d’un sens constamment critique, quelqu’un qui refuse quel qu’en soit le prix les formules faciles, les idées toutes faites, les confirmations complaisantes des propos et des actions des gens de pouvoir et autres esprits conventionnels. Non pas seulement qui, passivement, les refuse, mais qui, activement, s’engage à le dire en public. (...) Le choix majeur auquel l’intellectuel est confronté est le suivant : soit s’allier à la stabilité des vainqueurs et des dominateurs, soit – et c’est le chemin le plus difficile – considérer cette stabilité comme alarmante, une situation qui menace les faibles et les perdants de totale extinction, et prendre en compte l’expérience de leur subordination ainsi que le souvenir des voix et personnes oubliées." (Edward W. Said, Des intellectuels et du pouvoir, Seuil, Paris, 1996.)

Par conséquent, l'intellectuel a le devoir voire l'obligation de s'engager pour être ce que Michel Foucault appelait " être un peu la conscience de tous ".

Mesdames, Messieurs,

Malheureusement, j'ai le regret de vous signifier que cet engagement intellectuel sauf à une exception près, est complètement absente dans notre pays. Une bonne partie de la classe intellectuelle guinéenne a fait son choix. Le choix de la facilité, de l'enrichissement illicite, et celui d'appartenir à cette élite mafieuse qui ostracise, opprime le vaillant peuple de Guinée. Et une autre partie, pour des raisons liées à leur vie et/ou à leur carrière, ont préféré le silence. Alors, dans une situation d'injustice, d'oppression, le silence est synonyme d'indifférence et celle-ci est synonyme de complicité.

Mesdames, Messieurs,

Comme vous le savez, malgré les richesses dont dispose notre pays, les populations peinent à joindre les deux bouts, c'est-à-dire à manger à leur faim. Elles vivent dans l'insécurité. Elles ont du mal à payer la scolarité de leurs enfants. Elles ont du mal à se faire soigner et à faire soigner leurs enfants.

Mesdames, Messieurs,

Face aux assassinats ciblés à l'endroit d'un groupe social de notre pays et aux kidnappings, auxquels, les autorités n'ont jusqu'à nos jours donné aucune réponse judiciaire, intellectuels que vous êtes, vous devez absolument réagir rapidement afin de donner un signal fort à ce régime qui tend vers la dictature. Si vous n'agissez pas en estimant que vous n'êtes pas concernés, alors sachez que votre tour arrivera tôt ou tard. Rappelez-vous d'ailleurs du premier régime de notre pays qui, dans un premier temps, avait commencé par réprimer une partie des intellectuels et finalement, tout le monde avait fini par avoir sa dose. Les enseignants n'avaient-ils pas été accusés de comploteurs ? Bien sûr que oui.

Par ailleurs, nous avons entendu les mêmes accusations de complot à l'endroit des enseignants durant la grève pilotée par le Slecg (syndicat des enseignants et chercheurs libres de Guinée).

Mesdames, Messieurs,

Considérant que la gravité de la situation d'injustice, d'oppression et de pauvreté, a atteint un niveau inquiétant, vous êtes plus que jamais utiles à notre pays. Par conséquent, vous ne pouvez pas continuer à rester dans votre silence et quelle que soit la raison de celui-ci. Alors, dénoncez cette injustice et agissez contre elle avant que le pire n'arrive ! A défaut, d'agir, vous répondrez devant les tribunaux de l'histoire.

Mesdames, Messieurs,

Je termine ma lettre par un dicton peul selon lequel : " Si tu vois un oiseau sur la tête de ton prochain, dis-lui, lève-toi sur nos têtes. Parce que si tu ne le dis pas, après la tête de ton prochain c'est sur la tienne qu'il va s'asseoir ". Donc, encore une fois, dites à ce régime HALTE aux massacres ciblés des gens qui ne sont que des citoyens de ce pays !

C'est à votre honneur si vous entendez cet appel. A défaut, vous aurez failli à votre mission de guide !

Devant la volonté de Dieu, rien ne fera changer le cours de l'histoire ! Alors à chacun d'agir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.